CQFD

Dossier : Libérons les terres

L’accaparement des terres est un nouveau visage du colonialisme


paru dans CQFD n°133 (juin 2015), rubrique , par Mickael Correia
mis en ligne le 25/08/2015 - commentaires

Le journaliste italien Stefano Liberti a enquêté plus de deux ans sur l’accaparement des terres agricoles dans les pays du Sud. De l’Éthiopie à la Bourse de Chicago en passant par l’Arabie Saoudite, il a rencontré des investisseurs, des paysans et des fonctionnaires, tous acteurs ou victimes d’une ruée mondialisée vers les terres arables. Il revient ici sur son travail qui a donné lieu à un livre, Main basse sur la terre. Land grabbing et nouveau colonialisme, sorti en 2013 aux éditions Rue de l’Échiquier.

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CQFD : Qu’est-ce qui t’a amené à écrire un livre sur l’acquisition des terres arables dans les pays du Sud ?

Stefano Liberti : Lors de la crise alimentaire de 2008, j’ai été envoyé aux États-Unis et au Brésil par la télé italienne pour réaliser un documentaire sur la flambée des prix des produits alimentaires de base (soja, blé, sucre...). À la Bourse de Chicago, où l’on fixe leurs valeurs financières, des traders m’ont confié que le futur des placements boursiers était dans l’achat de terres agricoles et, à terme, le contrôle total de la chaîne de production alimentaire. Entre 2008 et 2009, les transactions foncières avaient déjà triplé et, trois ans plus tard, plus de 200 millions d’hectares étaient accaparés dans le monde (quatre fois la surface de la France).

Il y eut ensuite l’affaire Daewoo en 2009 : l’entreprise privée coréenne avait alors obtenu un bail pour l’exploitation de plus d’un million d’hectares de surfaces agricoles à Madagascar, soit la moitié des terres arables du pays. Face à ce scandale qui a donné le premier coup de projecteur sur ce phénomène d’accaparement, le gouvernement malgache a reculé. Entre-temps, ma maison d’édition m’a poussé à mener une enquête de terrain sur l’accaparement des terres à travers quatre continents.

Quels sont les principaux acteurs de cet accaparement généralisé ?

Il existe deux types d’acteurs dans ce processus. Premièrement, les États, notamment ceux du Golfe persique (Arabie Saoudite, Qatar, Dubaï...), qui s’accaparent des terres, directement ou via des entrepreneurs locaux dans des pays africains proches, tels l’Éthiopie ou le Soudan du Sud.

Ces pays possédant peu de terres arables, leur stratégie est de contrôler directement des terres étrangères pour assurer leur propre sécurité alimentaire : les productions cultivées en Afrique sont ainsi ensuite importées directement au pays accapareur. Mais c’est une stratégie qui a montré ses limites, car fluctuante selon le bon gré des gouvernements africains en place. Elle fait aussi face à des résistances au sein même des pays du Golfe persique où de nombreux acteurs économiques jugent qu’il s’agit là de mauvais investissements à long terme.

Par ailleurs, les fonds d’investissement (fonds de pension, hedge funds) sont prépondérants dans l’accaparement des terres. Après la crise des subprimes, ces fonds spéculatifs ont transféré leurs placements de l’immobilier vers les terres agricoles, jugées plus rentables, et où l’on espère jusqu’à 25% de retour sur investissement. Ce sont autant des fonds d’investissements européens qui font produire des agrocarburants au Sénégal que des entreprises brésiliennes qui cultivent du soja sur des centaines de milliers d’hectares au Mozambique, pour l’exporter sur les marchés asiatiques.

On voit ainsi se mettre en place toute une financiarisation de la chaîne de production alimentaire à l’échelle mondiale. Ces fonds élaborent des contrats de fermage pour 25 à 100 ans, mais n’exploitent la terre que 5 ans durant : c’est une stratégie à très court terme, avec pour objectif de tirer le plus de bénéfices possibles.

Quelles sont les conséquences locales de cette confiscation des terres ? Les pays du Sud ne sont-ils pas d’une certaine manière complices ?

Les gouvernements des pays du Sud qui louent ces terres considèrent qu’ils ont besoin d’investissements étrangers pour développer leur agriculture et mettre en œuvre une révolution agricole dans leur pays. Au Liberia par exemple, un tiers du territoire national a fait l’objet de transactions foncières en moins de cinq ans. Or les retombées des flux financiers sont nulles, voire catastrophiques pour la population ; d’abord en raison de la corruption inhérente à ce type de transactions, mais aussi à cause de la nature des contrats de bail. Certains gouvernements sont revenus sur les contrats établis entre 2008 et 2010, car ils louaient la terre pour une bouchée de pain (un dollar par hectare et par an), et ce, sans aucune contre-partie. L’accaparement a surtout lieu en Afrique, plus particulièrement en Éthiopie, au Soudan du Sud, en Tanzanie ou au Mozambique.

Le problème, c’est que la question du droit de propriété de la terre agricole n’est pas encore résolu sur le continent. La terre est considérée comme appartenant à l’État qui y laisse appliquer le droit coutumier local, mais qui peut intervenir à tout moment pour expulser les paysans afin d’y laisser s’installer les tenanciers de l’agro-business. C’est un phénomène très violent, puisque les paysans, alors chassés de leurs terres, sont ensuite souvent employés comme ouvriers agricoles au sein de l’entreprise qui possède leurs anciennes terres. Ils se font ainsi spolier leurs propres moyens de subsistance, amenant certains à fuir leur région pour venir trouver du travail dans les villes.

Quelle est l’évolution de l’accaparement des terres ? Quelles sont les résistances mises en place ?

Aujourd’hui, la tendance à l’accaparement des terres continue [1], mais il se fait plus discret, avec des cas moins spectaculaires, moins violents. Il existe aussi certains pays, telle la Chine, qui se refusent à avoir une stratégie d’accaparement des terres en Afrique : elle estime que c’est un secteur trop sensible, qui lui donnerait une image néocoloniale. Mais il y a une autre raison : le continent africain est trop loin de l’Asie pour importer avantageusement les productions agricoles...

Dernièrement, à force de travail d’information, notamment via certaines ONG internationales, les gouvernements et les paysans sont plus attentifs à cette problématique. Des mouvements paysans liés à la Via Campesina [2] ou encore le Roppa, le réseau des organisations paysannes et des producteurs de l’Afrique de l’Ouest, ont réussi à dépasser les revendications et les luttes uniquement centrées sur la défense des droits des populations rurales. Certaines de ces organisations appellent à réoccuper collectivement les terres accaparées, et elles tiennent un discours plus large sur la souveraineté alimentaire, l’exode rural, affirmant désormais que l’accaparement des terres est un nouveau visage du colonialisme. Mais cette lutte reste difficile pour certains pays où il n’existe quasiment aucune société civile : en Éthiopie, l’accaparement des terres reste un sujet tabou.

On est ici dans un conflit mondial entre deux modèles de production, deux cultures différentes. Encouragés par les recommandations de la Banque mondiale et de la FAO, les gouvernements pensent que seul le modèle agro-industriel fonctionne ; ils promeuvent donc la monoculture intensive et la course au productivisme – au lieu de soutenir l’agriculture paysanne et le développement rural local. À l’heure actuelle, ces deux modèles sont en confrontation, une bataille qui, dans les vingt années à venir, va totalement reconfigurer les équilibres agricoles de la planète...

La suite du dossier

France : Le sel de la terre accaparée


Notes


[1Projet qui cartographie les transactions financières mondiales liées à l’accaparement des terres agricoles.

[2Mouvement international qui rassemble paysan-nes, travailleur-ses agricoles, indigènes et migrant-es pour défendre l’agriculture paysanne face à l’agro-industrie et la souveraineté alimentaire.



5 commentaire(s)
  • Le 27 août 2015 à 12h19, par Pedro -

    La Chine ne pratique pas l’accaparement des terres (sic), la preuve :

    http://www.no-vox.org/spip.php?article271

    Répondre à ce message

    • Le 27 août 2015 à 21h09, par Micka CQFD -

      Stefano Liberti dit que "certains pays, telle la Chine, se refusent à avoir une stratégie d’accaparement des terres en Afrique " , contrairement aux pays du Golfe par exemple, ça ne veut pas dire que des entreprises chinoises ne pratiquent pas l’accaparement des terres. Idem pour la France. L’Etat français n’a pas de stratégie nationale d’accaparement des terres en Afrique mais de nombreuses entreprises le pratique (Bolloré, etc.)

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      • Le 27 août 2015 à 21h57, par Loru -

        Oui m’enfin, faudrait pas être naïf sur la porosité et la collusion entre la classe entrepreneuriale chinoise et la bureaucratie d’Etat…

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        • Le 28 août 2015 à 09h06, par Micka CQFD -

          oui oui bien sûr, après on va pas jouer à qui est moins dégueulasse que l’autre, ils le sont tous, mais regarde sur LandMatrix, la Chine est bien loin en terme d’accaparement des États-Unis, de la Malaisie, de l’Angleterre ou même de l’Inde.

          En fait, la Chine s’accapare des terres surtout en Asie du Sud-Est (Cambodge, Laos) entre autres parce que c’est plus proche géographiquement pour ensuite importer les productions.

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  • Le 31 août 2015 à 12h38, par odilon -

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