CQFD

« Ils commémorent, on recommence »

Où sont passés les damnés de Nanterre ?


paru dans CQFD n°165 (mai 2018), rubrique , par Bilani Ley Ben Laachen, illustré par
mis en ligne le 15/04/2019 - commentaires

9 avril 2018, les CRS expulsent violemment un amphi occupé de la fac de Nanterre, sur demande de son président. Une stratégie pas très efficace... Récit au cœur d’une lutte déconcertante, mais bouillante.

Par Marine Summercity {JPEG}

(C’était y a un an dans “CQFD”...)

***

Lundi matin. Soleil d’avril à Marseille. Au café, les infos se bousculent : expulsion de la Zad, étudiants matraqués à Nanterre, cocktails Molotov découverts à la Commune libre de Tolbiac… Certains jours, la monotonie cède la place au dilemme cornélien : où bouger pour voir ce qui se trame ? Le lendemain, ça redouble. Du très sérieux côté Nantais ; à Tolbiac, le président tempère, tandis que celui de Nanterre, Jean-François Balaudé, regrette l’intervention policière au micro de BFM-TV, sans rien dire des sept interpellés de la veille. À l’écouter, les CRS l’auraient secouru face à des éléments extérieurs et anarchistes incontrôlés. Chaud. Après les soi-disant origines zadistes de l’occup’ de Tolbiac, les enragés de Nanterre auraient repris le pouvoir ? Il fallait en avoir le cœur net : billet pour Nanterre.

La Chienlit, c’est lui !

Arrivé sur place, campus vert et aseptisé, plus ghetto sécuritaire que campus libertaire, un cordon flottant de zozos bariolés chante de la variété française et nous indique le lieu de l’assemblée générale. « La chienlit, c’est lui », annonce un portrait du président affiché dans tous les couloirs. L’amphi, lui, est nickel. Et blindé. Même les plus sérieux des professeurs sont morts de rire : «  T’as vu le communiqué présidentiel ? Il se décrédibilise », sourit une prof d’ethnologie. «  Ça vire à la schizophrénie, renchérit un prof de géo, qui a accroché une banderole contre les violences policières à sa fenêtre. Balaudé a tellement rêvé les commémorations de Mai 68 qu’il a dû vouloir nous aider. À mon avis, c’est un trotskiste déguisé... ».

Un bon millier d’étudiants, d’agents administratifs et d’enseignants s’égosillent. Ambiance pas vraiment anarchiste, mais survoltée. Des jeunes, outrés par l’intervention policière, appellent à la reddition du lieutenant de Macron. Acclamations. Un vrai chaudron. Quand déboule une ligne de postiers en grève, dont certains anciens de la fac, l’ambiance vrille. Des frissons. Ça crie, poing levé, jusqu’au puissant « Siamo tutti antifascisti ! ». On croit rêver : le vieux monde va tomber.

La suite est moins glorieuse. Deux heures de discussion sans fin, orchestrées par des orga’ à l’ancienne, des interventions de députés de « gauche » pleurant l’absence de respect à l’assemblée, et voilà : une bonne moitié de la salle a fui. Pas d’action. Pour l’auto-organisation, on reviendra. Le président peut remercier ses bureaucrates du jour. L’histoire se répète, parfois bégaie.

Toni, agent administratif, peste en aparté. «  La convergence des luttes, d’accord. Mais les quartiers populaires ont disparu des discours. Pour beaucoup, ça se résume à la barrette de shit qu’ils vont choper à côté. » Brutal, mais lucide. Longtemps encerclée d’usines, de bidonvilles et de cités de transit, Nanterre a changé, mais certains trucs demeurent. En 2014, de petits bidonvilles éclosent, suivis de près par une vague de réfugiés expulsés de Paris : des collectifs se montent. Toni est de la partie. Des liens se retissent avec les habitants, à l’image de Monia, militante au centre social du Petit Nanterre. « Après deux années à saouler les financeurs pour les cours qu’on a lancés avec les migrants, Monia a débloqué 15 000 €grâce au centre. On a pu financer 30 diplômes, plus que la fac. » Les militants de cité filant la patte aux activistes sans le sou de la fac : le symbole de Mai 68 s’inverse. Classe... mais lointain déjà.

La répression, pourtant, fait bouger les lignes. Les vidéos d’étudiants à terre tirés par les cheveux se propagent à vitesse grand V. Jusque chez des anciens du Mouvement du 22 mars, qui dénoncent ce mardi le communiqué présidentiel [1]. Difficile de dire pour autant de quoi Nanterre prendra le nom.

Et, sans action, Ève, jeune zadiste, s’ennuie. Alors on file vers la rumeur qui circule : la Sorbonne occupée. Le mythe, l’étincelle. Mais après cinq heures sous la pluie, face aux CRS dans un quartier pas vraiment ami, on se les gèle et on s’emmerde sévère. La police réveille ce beau monde en l’aspergeant de lacrymo et en vidant la belle cour d’honneur. Mai 68 sera pour plus tard. La forteresse reste fermée à triple tour sous une pluie de bouteilles, suivi d’une course sauvage sur le Boul’ Mich’. Car un autre bruit court : Tolbiac est assiégée.

Dix minutes de vélo plus tard, ça craint : rues coupées, cars de police partout, encerclement. Mais les gens continuent d’affluer. Médias, banderoles, fanfare, la colline de Tolbiac surplombe une plèbe qui grossit de minute en minute, chante, danse sous les fumigènes et les slogans antifascistes, jusqu’à la volatilisation des CRS sous les hourras. «  Ils reviendront quand il n’y aura personne. Mais ça reste classe », lâche un voisin. « Arrêt des évacuations à la Zad ! », ajoute notre zadiste. Tolbiac vivra, Zad vaincra.

« Ni violences, ni dégradations »

Samedi. Retour à Nanterre. Des bottes en caoutchouc s’échinent au milieu des moutons qui broutent les pelouses, préparant l’événement du jour : sound system, tireuse de bière et jeunes en treillis. Les vigiles, eux, ont disparu. Salles ouvertes, extincteurs en balade un peu partout, petits groupes sur les toits... L’énorme bévue de lundi pèse : la présidence fait profil bas en guettant l’erreur... ou l’enlisement.

Alors, on danse. Mais de jeunes gardes nous stoppent vite à l’entrée des bâtiments : « Pas d’alcool à l’intérieur ! » Ambiance. L’occup’, elle, annonce la couleur, sur papier kraft : «  Règle n° 1 : ni violence, ni dégradation. » C’est pour les keufs ou pour nous ? « Ce sont les règles qu’ils se sont fixées souverainement », s’amuse un ancien de la CNT.

Les étages sont ouverts, mais pas accessibles pour autant. « Réservés aux gens qui dorment. Pas de mecs, cis, blancs », prévient une pancarte. Une ombre nous interpelle : «  Vous n’avez pas le droit d’être là. Vous êtes qui ? » Décidément, les vigiles ont le look étudiant ces jours-ci. On redescend un peu vénères. Dans un amphi, du rap aiguise l’appétit d’un ou deux lascars sur les murs. Cinq étudiants déboulent. Stupeur ! Ils effacent les graffitis antifascistes. « On ne veut pas de dégradation. Et c’est gênant en cours. » Une patrouille de gars casqués débarque. Enfin ! Mais pour veiller sur les interdits. Stop ! On venait en campus révolté, on se retrouve dans une occup’ tenue de main de fer par la CGT en 1968, interdite aux «  extérieurs » et protégeant l’outil de travail. «  Mai 68 Avril 2018, début d’une lutte prolongée », annonçait pourtant une pancarte à l’entrée.

L’autocontrôle, dernière pierre à l’édifice du tout sécuritaire ? Nanterre reprend son allure de ghetto. Le philosophe du soir, Farid, ne s’y trompe pas. La cinquantaine, les dents noircies par les années 1980 passées dans les cités du coin, il balance : « Y a pas grand monde par rapport aux gens que je croise tous les jours. Et aucun jeune de Nanterre… » Le rodéo des scooters s’est effacé. Les grues, elles, poussent comme des champignons. Avec l’invasion de la Défense, difficile de trancher : c’est la faculté ou la rouge et immigrée Nanterre qui a tant changé ?

À Tolbiac, à cette heure, rave-party et feu d’artifice s’invitent sur le campus. On a sans doute vieilli, comme les prof’ et leur culture en 1968, mais on est paumé. Le huis clos universitaire engloutit le temps, les énergies, déserte les manifs.

Et revisite parfois son espace. Car, le lundi au soleil revigore. Ou alors c’est l’interview de Macron la veille, avec son mépris habituel : dénonciation des «  groupes politiques » dans les facs, refus de «  diplômes en chocolat ». Résultat probant : Nanterre est bloquée, droit et éco compris. Rarissime. Il y a du monde partout, de petits groupes en AG, de discussions informelles en cours alternatifs sur la violence. L’ambiance diurne a repris ses droits. Même Toni semble ragaillardi : « Les gens échangent. Un groupe de profs vient de se prendre la misère par des jeunes qui discutaient avec eux, tout en finesse. » Pas la plus militante, Malla a « entendu des cris quand les policiers ont débarqué lundi. J’ai vu des étudiants se faire traîner sur plusieurs mètres. Je n’avais pas d’avis, mais après ça... »

Au fil des bâtiments, les banderoles s’enchaînent : « Ils commémorent, on recommence », jusqu’aux dernières du lundi, « Nanterre sur les toits », « Nanterre en chocolat ». D’immenses fresques sont recouvertes de slogans : « Nik la muséïfication, vive la zbeulification ». L’imagination sans le pouvoir.

17 h. Des étudiants un peu flippés bloquent encore. « Ils s’épuisent », lance Alex, prof’ de socio. « Que ce soit le mouvement, l’occup’, rien ne ressemble à la lutte contre la loi Travail », enchaîne, déçue, cette jeune travailleuse venue voir son ancienne fac en ébullition. À l’époque, les AG patinent, une occup’ s’en sépare, le mouvement se concentre sur des manifs vénères, sauvagement réprimées. Le campus compte à lui seul de nombreux blessés, arrêtés, cinq ou six procès et même une longue détention provisoire. « Ça laisse des traces... ». « C’est un peu bisounours, mais les lignes bougent vite. Et l’ampleur impressionne, ajoute Alex, éternelle optimiste. Les jeunes sont à fond et réfléchissent en permanence à la façon d’élargir et de faire durer le mouvement ».

Pas faux. Quelques minutes plus tard, un large comité de mobilisation évoque des actions à proximité, ainsi que l’obligation de surprendre et de changer de stratégie. Plusieurs voix s’élèvent contre la routine et l’accaparement des AG au moment où, coup de théâtre, la présidence annule les partiels du lendemain.

Nanterre fait le plein mardi, avec 1 800 personnes en AG, et ridiculise deux jours plus tard son président venu faire amende honorable, c’est-à-dire tenter d’en finir avec le blocage en « renouant le dialogue ». Puis Tolbiac s’éteint... vidée dans la nuit, avec un président pérorant sur les dégâts pharaoniques pour faire passer la pilule de la violente évacuation. La schizophrénie bat son plein, avec des communiqués voguant de site en site. Le burn out n’est pas loin.

D’ailleurs, les examens annulés, on s’attendait à une fac vide. On tombe sur une ambiance délirante, où les clameurs forcées des anti-bloqueurs cachent mal l’étonnant rapport de force. 1 260 pour le blocage, 336 contre. Du jamais vu ! avril 2018 plus fort que mai 1968 ? À voir.

Les anti-bloqueurs, héritiers de Macron, Sarkozy et Hortefeux, anciens de Nanterre, en sont pour leur frais, réduits à huer les cheminots dans l’assemblée. Quand les éboueurs font grève, les orduriers sont indignés. Ils tenteront bien un coup de force à la sortie. En vain. Autre leçon de Mai 68 : après la grande peur, la bourgeoisie et le pouvoir se défendent. Les mécheux réactionnaires reviendront plus tard, dans un étrange mic-mac d’occupation finissante et de visites de jeunes paumés du quartier, autorisant à nouveau la présence de flics. Délice pour une présidence vacillante.

Finalement, à Nanterre la rouge, le zbeul n’est jamais loin. Mais pas toujours là où on l’attend.

Bilani Ley Ben Laachen

Notes


[1En un texte intitulé « Mieux que Pierre Grappin en 1968, prop/osons les CRS en 2018 ! »



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