CQFD

Répression et résistance en Meuse

Bure, le nucléaire à la matraque


paru dans CQFD n°165 (mai 2018), rubrique , par Sébastien Bonetti, illustré par
mis en ligne le 30/06/2018 - commentaires

Presque un cas d’ecole. A force de procès iniques, d’opérations brutales et de surveillance constante, les promoteurs du centre d’enfouissement de bure ont encouragé ce qu’ils voulaient abattre. Sur place, les opposants sont de plus en plus nombreux a s’installer. Ailleurs, les comites de soutien se multiplient. Retour sur un fiasco répressif.

La voiture démarre, direction le village voisin. Nous sommes cinq à bord. Des copains suivent dans une camionnette. Les occupants du fourgon de gendarmes mobiles, stationnant devant la maison depuis des mois, laissent passer quelques secondes avant de nous prendre en filature. Tension.

Un peu de route. Puis un carrefour tout proche, où surgit un gros 4X4 de la gendarmerie. En un spectaculaire dérapage, manquant de peu de percuter la voiture d’une dame terrorisée, il s’arrête sur le bas-côté. Trois uniformes en sortent, pistolet-mitrailleur à la main. Ils courent dans la direction de notre véhicule, façon film d’action américain. Je m’attends presque à une rafale... Mais ils nous laissent finalement passer, se focalisant sur la fourgonnette des copains. Le contrôle est pour leur pomme.

On se gare un peu plus loin, histoire de vérifier que tout se passe bien. Juste le temps de marcher quelques mètres que déboulent une dizaine de gendarmes, armés jusqu’aux dents.

– «  Il y a un problème ? », on demande.

– « Alors, on ne se plaît pas en Meuse ? On vous trouve un peu tendus, ces temps-ci... », répondent-ils, sourire aux lèvres. Avant de multiplier les provocations, s’attirant quelques insultes en retour. Je sors alors ma caméra, la met en route. Mais l’officier s’en rend compte, fait taire ses troupes et sonne le départ.

Que serait-il arrivé s’il n’y avait eu personne pour enregistrer la scène ? Interpellation pour outrage et rébellion – incrimination désormais très fréquente dans les environs ? Garde à vue ? Voire détention provisoire avant procès ? Autant de possibilités, qui n’ont même pas à être pénalement justifiées. Il suffit d’incriminer. En un an, 22 procès visant des opposants se sont ainsi tenus sur ce territoire hautement militarisé...

Par Bertoyas. {JPEG}

Bure sur répression

Bienvenue à Bure, dans la Meuse. Là où l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) entend enfouir à l’avenir les déchets nucléaires les plus nuisibles des centrales françaises. Ceux qui resteront dangereux pendant des centaines de milliers d’années.

Le cas Plogoff l’a démontré il y a quarante ans : quand l’industrie nucléaire (donc l’État) a peur de la contestation, elle montre les dents. Et frappe fort. « Si on additionne les condamnations, ces 22 procès correspondent à des années de prison avec sursis et d’interdiction du territoire, des mois de prison ferme et des dizaines de milliers d’euros d’amende », tonne l’avocat Étienne Ambroselli. Ce 13 février, à la barre du tribunal de Bar-le-Duc, il défend deux opposants au centre d’enfouissement. Et pourfend une justice à deux vitesses  : « À l’évidence, toutes les plaintes ne se valent pas. Celles dénonçant la violence des vigiles de l’Andra à l’été 2016 n’ont rien donné. De même que celles visant l’usage disproportionné de la force exercé par les gendarmes contre la manifestation du 15 août 2017 – un opposant en a pourtant gardé le pied mutilé. » Cerise sur l’arbitraire, les deux prévenus, un enseignant à la retraite et un paysan, sont poursuivis pour la destruction d’un mur que ce même tribunal a pourtant jugé illégal quelques jours plus tôt. C’est que l’Andra s’est passée de toute autorisation pour l’édifier, histoire de protéger au plus vite le Bois Lejuc [1] des méchants écolos.

Le mur tombe finalement le 16 août 2016, abattu par plusieurs centaines d’opposants. Mais près de deux ans plus tard, ils ne sont que deux à en répondre à la barre, malgré leurs dénégations et sur la foi de photos floues et pixelisées. Peu importe. Le tribunal de Bar-le-Duc n’entend pas rendre justice, mais faire peur et faire taire. Les prévenus sont ainsi condamnés à quatre mois de prison avec sursis et à 3 000 € de dommages et intérêts au bénéfice de l’Andra.

Ils ne sont pas les seuls à prendre cher : les condamnations pleuvent. Détention provisoire de plusieurs mois, puis prison ferme, pour un opposant interpellé à Bure. Prison avec sursis pour transport d’armes (deux opinels, un câble électrique et… une pelle à tarte). Etc. Une sévérité si absurde qu’elle réveille la colère. En mars, des opposants rendent ainsi une « visite » musclée au tribunal – la presse locale parle de « saccage »...

Retour de bâton ?

Dans ce petit coin de Meuse, répression judiciaire et surveillance gendarmesque vont désormais de pair. Un fourgon de pandores stationne au quotidien devant chaque maison d’opposant identifié.

Sylvestre habitait Bure, il a connu ça – il a finalement déménagé à 30 kilomètres pour s’extraire du dispositif de surveillance : « C’est une stratégie classique. Ce contrôle permanent est censé mobiliser notre énergie, jusqu’à nous détourner de la lutte. » Et pour empêcher d’éventuels renforts extérieurs, la préfecture multiplie les arrêtés ubuesques interdisant la circulation et le stationnement des non-résidents dans un rayon de 20 kilomètres.

En septembre dernier, cran supplémentaire : les gendarmes investissent la Maison de résistance à la poubelle nucléaire de Bure, centre de gravité de la lutte, ainsi que plusieurs logements et lieux collectifs. Les perquisitions sont brutales. Et suscitent en réaction des dizaines de rassemblements dans toute la France, souvent suivis de la création de comités de soutien. Cette vague de mobilisation souligne les limites de la tactique des forces de l’ordre : au lieu de briser, elle nourrit la solidarité.

Rebelote le 22 février avec l’expulsion du Bois Lejuc, occupé depuis un an et demi, et avec une deuxième perquisition violente de la Maison de résistance. L’opération se veut démonstration de force, mais s’avère surtout contre-productive. Au plan national, elle renforce la détermination des comités de soutien – il y en a désormais une cinquantaine. Et au plan local, elle ne décourage pas les opposants. Ceux-ci viennent d’ailleurs d’investir une nouvelle ferme, désormais habitée par une quinzaine de personnes.

Loin de s’éteindre, la lutte se construit et se renforce, explique Sylvestre : « En arrière-fond, les comités permettent le développement d’une culture militante et des mobilisations massives. Et sur place, les opposants sont de plus en plus nombreux à s’installer. D’où une augmentation du niveau de conflictualité, qui met à mal la fiction de la toute puissance de l’État et de l’industrie nucléaire. C’est ce qui s’est passé le 18 février 2017, quand une manifestation offensive s’en est prise à l’Écothèque, un bâtiment de l’Andra. »

Le colosse étatique a beau montrer les muscles, en réalité il se fragilise. Et en ne proposant aucune solution sérieuse pour la gestion des déchets nucléaires [2], il s’aliène un nombre croissant de soutiens. À l’image du maire de Montiers-sur-Saulx, fervent promoteur du centre d’enfouissement devenu opposant résolu : « On nous a promis que l’implantation du centre serait synonyme de développement économique. Mais c’est l’inverse qui se produit : le bourg perd des habitants, des commerces, et peut-être bientôt son collège. Seules croissent les gendarmeries et les installations annexes du nucléaire. »

Les habitants sont de plus en plus nombreux à dresser le même constat. Ils ne supportent plus la présence gendarmesque, les contrôles incessants et le ballet des hélicoptères. « L’énergie nucléaire montre désormais son vrai visage, constate Sylvestre. Et pour nous, l’enjeu a évolué : il ne s’agit plus seulement de lutter contre l’enfouissement, mais aussi de construire d’autres façons de vivre. D’où la multiplication de projets s’inscrivant hors du système marchand, qu’il s’agisse de faire du maraîchage, de cuire du pain ou d’animer une bibliothèque autogérée. Ils pensaient nous briser, ils n’ont fait que nous renforcer. »


Notes


[1Forêt située à l’aplomb des futures galeries souterraines.

[2Les centres d’enfouissement en profondeur, comme celui du WIPP aux États-Unis (présenté comme jumeau de Bure), sont censés durer des millénaires. Ils ont pourtant déjà tous connu de graves incidents : explosions de fûts, infiltration d’eau, effondrement des galeries, etc.



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Par Sébastien Bonetti


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