CQFD

Tunisie

Offrez des fleurs !


paru dans CQFD n°86 (février 2011), par Gilles Lucas, illustré par
mis en ligne le 01/03/2011 - commentaires

Alors que le monde arabe tremble sur ses bases et que les chancelleries occidentales apparaissent de plus en plus à la ramasse, CQFD revient sur l’épicentre de la contestation à travers certains aspects singuliers de l’expérience tunisienne.

par JMBSoulèvement ? Insurrection  ? « C’est une révolution ! », affirment d’une même voix les Tunisiens contactés au téléphone par-delà la Méditerranée et ceux rencontrés à Marseille. Révolution de jasmin ? Les médias occidentaux se sont rués pour trouver un nom à ce renversement de situation en Tunisie, avec cet esprit de labellisation d’un événement en vue d’en commercialiser les produits dérivés, depuis le tee-shirt jusqu’au porte-clés. Certains y voient la main occulte des services américains, imprésarios de fausses révolutions, pendant que d’autres, comme Alex, de Tunis, reconnaissent dans l’étoile rouge le logo de la Heineken… Qu’importent ces palabres entre pro et anti-conspirateurs. Kamel, président de l’association Jasmin (!) créée à Marseille quelques jours avant l’évaporation de Ben Ali, s’en amuse : « Puisqu’ils parlent d’une fleur, que ses effluves se répandent partout… en Egypte aujourd’hui, et aussi au Soudan, au Yémen, en Jordanie, en Algérie, au Maroc… »

« Je ne m’occupais pas du tout de politique, dit Ounss, tunisoise. Nous, les Tunisiens, on se haïssait nous-mêmes. On se méprisait. On avait un mal de vivre terrible. On était frustrés et agressifs. » Elle poursuit : « Chacun disait de l’autre que c’était un con, une bête, qu’il n’était pas civilisé… » Et sa voix s’éclaire : « Et tout à coup, j’ai découvert, on a découvert un peuple qu’on ne connaissait pas. C’est incroyable ! Pendant tout le mois de décembre, nous n’étions pas vraiment au courant de ce qui se passait dans le Sud. Et moi, c’est vers l’Algérie que je regardais en pensant que c’était là-bas qu’il allait se passer quelque chose. » Dans les premiers jours de janvier, la nouvelle circule qu’à Kasserine plusieurs dizaines de personnes ont été abattues par la police. « Ce “bloody Sunday” a été un point de non-retour. C’est comme si la peur nous avait quittés, nous les Tunisiens, qui sommes depuis longtemps regardés dans le Maghreb comme des lâches et des peureux. On s’est mis à parler. Facebook et Twitter ont fonctionné à fond. Le soir où Ben Ali a fait son discours à la télé, et alors que les rues étaient sillonnées par ses hommes qui klaxonnaient pour faire croire à des réjouissances populaires, un mot d’ordre a circulé, paraphrasant les paroles du dictateur : nous aussi, on vous a compris ! Et on l’a montré. »

« Le peuple tunisien s’est battu et continue à se battre contre le régime. Il n’y a pas d’idées pour le futur », constate, sans critique ni amertume, Kamel. Une des particularités de cette révolution est de n’être portée par aucun de ces projets de renversement politique et social qui ont couru et courent encore la planète depuis plus d’un siècle. « Le programme des révolutionnaires est simple : davantage de liberté, et application des droits de l’homme. Il faut en finir avec cette époque où les gens étaient arrêtés, torturés ou disparaissaient », dit Ounss. À la question de savoir si une des aspirations est de voir se mettre en place un régime parlementaire de type occidental, Kamel répond : « C’est évidemment au peuple de décider… Mais l’essentiel doit être que chaque citoyen contrôle les rouages de la société… » Mouvement sans leader : « On dit ici que, depuis des années, il y avait dix millions de sélectionneurs de foot et que, maintenant, il y a dix millions de Premiers ministres… », plaisante Alex. Tout semble à réinventer alors que les partis politiques toujours en place, ceux de retour d’exil et certains groupes d’intérêts cherchent à déposséder les insurgés de leurs initiatives et de leurs victoires. Et Ounss d’ajouter : « Il y a ici des mesures qu’il n’y a pas dans les autres pays arabes. L’avortement est légal depuis 1973, la contraception est autorisée. La polygamie est abolie. Il y a la Sécurité sociale ainsi que l’enseignement généralisé et gratuit… Je précise cela pour dire que la révolution n’est pas le résultat de la seule colère contre la pauvreté. Que cette révolution ait lieu dans un des pays les moins pauvres est important. Ce n’est pas la misère qui a fait agir les Tunisiens : c’est l’absence de dignité… »

Révolution ! Le mot est donc sur toutes les lèvres et applaudi par tous. Et puisque l’expression sous-tend un mouvement autre que le seul renouvellement physique des élites sociales, ceux qui se sont battus dans les rues se trouvent évidemment confrontés à diverses forces cherchant à sauver ou à favoriser leurs intérêts privés. Hager, participante marseillaise de l’association Jasmin, l’affirme : « On a tué la tête, mais on n’a pas tué la bête. » Très vite le sommaire et efficace « Ben Ali dégage » se transforme en un « RCD dégage », autrement inquiétant pour l’État et ses affidés. À Sfax, Kasserine, Sidi Bouzid, Bouzeyen, Mazzouna, manifestants et grévistes exigent l’éviction des politiciens et des dirigeants de sociétés proches du RCD [1]. La grève dure deux semaines dans l’usine Coca-Cola. « Le directeur est un grand voleur. Il doit partir », dit Sofiane, qui compte un membre de sa famille parmi les salariés de la boîte. Rassemblés devant les locaux de la Société tunisienne de Transport urbain, le 3 février, les salariés déclinent le verbe « dégager » à l’intention du syndicat en affirmant que « nous sommes tous victimes des syndicalistes qui ne font que défendre les patrons et les supérieurs ». Les occupations de chantiers, mines, bureaux et usines se multiplient pour exiger l’application de toute une série de mesures salariales et sociales.

Et, comme toujours, tout en affichant son soutien, la contre-révolution s’organise. Fin janvier, face aux marcheurs de Sidi Bouzid, Kasserine et Gafsa, venus réclamer la purge totale des benalistes, des Tunisois protestent en faveur d’un rapide retour au calme. La polémique enfle entre ceux qui veulent que « ces ploucs venus du Sud retournent chez eux » et d’autres qui rappellent qu’ils ont été les initiateurs de la révolution. Le 31 janvier, des groupes armés de couteaux et de bâtons incendient des bâtiments et harcèlent la population de Kasserine : quelques jeunes bloqués par des habitants auraient affirmé avoir été payés par le RCD. À Tunis, le même jour, un rassemblement de jeunes, sur l’avenue Bourguiba, est attaqué par les forces de l’ordre. Le lendemain, une manifestation de femmes est violemment dispersée au centre-ville. « Il y avait des groupes en civil qui frappaient tout le monde au milieu des flics qui, eux, déambulaient tranquillement », raconte Ounss. Dans la journée, les rencontres entre les représentants des forces de l’ordre – police, personnels pénitentiaires, douanes, armées – et leurs ministères respectifs du GUN – acronyme de Gouvernement d’unité nationale – avaient abouti à un relèvement des salaires et des primes « afin de les motiver à faire davantage preuve d’abnégation et de discipline au service de la patrie et du citoyen »

Le moindre fait divers devient l’objet de rumeurs inquiétantes, répandant la « Grande Peur » [2] au bénéfice de l’armée. La fugue d’un étudiant devient un enlèvement. L’information concernant l’incendie d’une synagogue est démentie le lendemain. Un supermarché du centre-ville aurait été attaqué par des hommes armés. Alex raconte : « Il y a eu une rumeur d’agression d’élèves dans un lycée proche. Certains se sont réfugiés précipitamment dans le centre commercial. À la vue de cette soudaine affluence, le personnel et des clients ont paniqué et le magasin a immédiatement fermé. »… Et dans cette confusion, développant suspicion et isolement, difficile de distinguer les ultimes opérations des benalistes et les réactions de la population contre les pouvoirs toujours en place [3]

Dans les jours suivant le départ de Ben Ali, des comités de vigilance composés de commerçants, d’habitants et de voisins avaient pris le contrôle des quartiers afin de débusquer des miliciens benalistes et les livrer à l’armée. L’ébauche d’une autre organisation sociale ?


Notes


[1Rassemblement constitutionnel démocratique, parti de Ben Ali.

[2Dans les jours suivants les évènements parisiens de juillet 1789, des rumeurs de complots aristocratiques se répandent dans les campagnes. On annonce ici l’arrivée imminente de bandes de brigands et là de troupes anglaises qui, toutes, vont brûler les récoltes. Les paysans s’arment et se rassemblent. Face à l’absence d’ennemi, ils se tournent vers les châteaux du seigneur et brûlent les titres qui établissaient leur domination économique. Pour mettre fin à cette révolte, l’Assemblée nationale abolit le 4 août, les privilèges, les droits féodaux, la vénalité des offices et les inégalités fiscales.

[3Le 4 février, des incidents éclatent à Sidi Bouzid après la mort de deux personnes retenues dans un commissariat. Le 6, les forces de l’ordre ouvrent le feu sur une manifestation réclamant le départ du chef local de la police de Kef, ville de l’Ouest tunisien. Deux personnes sont tuées…



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