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Mettre des noms sur les tombes

Morts de la rue : la liste infinie


paru dans CQFD n°181 (novembre 2019), par Francesco Nocera, illustré par
mis en ligne le 02/01/2020 - commentaires

Chaque année, à l’arrivée du froid, les pouvoirs publics vantent leurs dispositifs d’hébergement d’urgence pour les sans-logis. Chaque année pourtant, les victimes mortelles de l’exclusion sociale se comptent par centaines, voire par milliers. Le collectif Les Morts de la rue se bat pour leur dignité.

Par Mortimer {JPEG}

Tout en haut de la liste, il y a ces deux prénoms : Damian et Ladislav. Il y a leur âge, 38 et 37 ans, puis un lieu : le 10e arrondissement de Paris. Viennent ensuite Jeff, 34 ans, à Cavaillon (Vaucluse) ; Thibaut, 26 ans, à Grenoble (Isère) ; et enfin Willy, 47 ans, au Kremlin-Bicêtre (Val-de-Marne). Pour tous, la même date : 1er janvier 2019.

Début octobre, le collectif Les Morts de la rue (CMDR) décomptait déjà 317 décès de personnes « sans chez-soi » en 2019 dans l’Hexagone [1]. Pour toute l’année 2018, il en avait recensé 566. Le nombre réel est sans doute « trois ou quatre fois supérieur », estime Guillaume Keller-Ruscher, de l’association strasbourgeoise Grain de Sable, relais alsacien du CMDR.

Bien que les médias n’en parlent qu’en hiver, la Grande Faucheuse ne prend pas de congés avec le retour des hirondelles : dans la rue, on meurt toute l’année. Et on y meurt jeune : sur la période 2018-2019, le CMDR a calculé un âge moyen de décès de 48 ans, là où le quidam moyen peut espérer dépasser les 82 ans...

Manque de moyens

Ces constats accablants posent évidemment la question de la prise en charge sociale de la grande pauvreté, alors que le 115 [2] est structurellement saturé. « En hiver, l’hébergement d’urgence, c’est beaucoup de pub. Les pouvoirs publics disent qu’ils vont rajouter des structures d’hébergement, mais c’est toute l’année que le manque se fait sentir », recadre Guillaume Keller-Ruscher. Du reste, en 2018, le gouvernement a décidé de sabrer 57 millions d’euros en quatre ans aux centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS), un dispositif de prise en charge de moyen et long termes. Le raisonnement essentiel semble être la réduction des coûts, la logique étant de « rogner sur les personnels », analyse Guillaume Keller-Ruscher. Un exemple ? « Les accueils de nuit, où il s’agit de passer par des veilleurs de nuit plutôt que par des travailleurs sociaux. Une logique de l’“efficience” se met tout simplement en place. »

Autre réalité piquante : d’après les données du CMDR, environ 30 % des morts de la rue sont des exilés. Pour les demandeurs d’asile, les places d’hébergement de droit manquent par dizaines de milliers. Et puis, « une fois qu’ils sont déboutés et qu’ils n’ont pas de titre de séjour, c’est comme s’ils n’existaient plus pour les institutions », déplore Germain Mignot, de Caritas Strasbourg. Gageons que la circulaire émise cet été par le ministère de l’Intérieur n’arrangera rien : elle demande que les Services intégrés de l’accueil et de l’orientation (SIAO) communiquent chaque mois à l’Ofii (Office français de l’immigration et l’intégration) la liste des personnes demandeuses d’asile ou réfugiées hébergées par le 115. De quoi en inciter plus d’un à préférer la rue à un foyer d’où il risquerait l’expulsion vers le pays qu’il a fui…

Contre l’oubli éternel

Chaque année, ce sont donc probablement plusieurs milliers de personnes qui meurent dans la rue, ou du moins de la rue. Pour la plupart, on n’en saura jamais rien. Celles qui auront la « chance » d’être identifiées auront droit à leur nom sur une tombe – ou à un simple surnom, à défaut d’identité complète. Les autres rejoindront la longue liste des morts à la sépulture anonyme, avant d’être exhumés à la fin de la concession pour laisser la place à d’autres, et se retrouver ainsi définitivement effacés des mémoires.

C’est contre cette éternité de l’oubli que l’association Grain de Sable se bat. En coordination avec d’autres organisations locales (Caritas, Médecins du Monde, le Secours populaire, etc.), elle tente de centraliser les informations, de recenser les décès. Elle tâche d’être présente au moment des funérailles et d’y rassembler ceux qui ont connu la personne, mais aussi d’entretenir les sépultures. En résumé : veiller à la mémoire de ces hommes et de ces femmes abandonnés de tous – un échec collectif de la société.

À Strasbourg, dans la cour de l’église Saint-Pierre-le-Vieux, les morts de la rue ont depuis 2017 leur plaque commémorative. « Une cérémonie en leur nom y est organisée tous les premiers samedis de novembre depuis 2014 », confie Guillaume Keller-Ruscher. Un tissu brun avec un arbre dessiné, nommé l’arbre de vie, où figurent les prénoms des personnes mortes durant l’année (18 à Strasbourg en 2018), orne pour l’occasion la grille de l’église.

Cette année, parmi les prénoms, il y aura sans doute celui de Habib. Le 25 mai, ce jeune Afghan d’une vingtaine d’années s’est pendu dans le parc du Glacis, à Strasbourg. La veille, il avait vainement essayé de joindre le 115 pour une place d’hébergement.

Francesco Nocera

Notes


[1La liste est disponible sur le site du CMDR : Mortsdelarue.org.

[2La plateforme téléphonique censée proposer des hébergements d’urgence.



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