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Moins humain, moins digne, moins cher

Mineurs non accompagnés : en Moselle, un accueil au rabais


paru dans CQFD n°190 (septembre 2020), par Franck Dépretz, illustré par
mis en ligne le 30/09/2020 - commentaires

Certains départements, les Bouches-du-Rhône par exemple, laissent les mineurs isolés étrangers passer des mois à la rue ou en squat. En Moselle, on n’en est pas encore là, mais la logique de réduction des coûts est la même. Pour vider ses foyers surchargés, le Conseil départemental a ouvert des centaines de places en « appartements en semi-autonomie ». Une « prise en charge low-cost » que dénoncent éducateurs et syndicalistes.

Par Eugène Riousse {JPEG}

« Là-bas, c’était la prison ! Il y avait trop, trop de monde. On posait chaque soir nos matelas par terre et on dormait à vingt, trente, parfois jusque quarante dans la salle à manger. Cétait trop petit. Nos matelas étaient collés les uns aux autres. » Naël * ravive des souvenirs encore chauds. Avant d’être transféré au printemps dans un appartement, ce mineur non accompagné [1] a vécu de longs mois au Centre départemental de l’enfance (CDE) de Metz (Moselle). Dans ce foyer chargé de l’accueil et de l’hébergement de tout enfant placé en urgence sous la protection des services de l’Aide sociale à l’enfance (ASE), les deux pavillons dédiés aux mineurs non accompagnés étaient jusqu’à tout récemment constamment surchargés. Et ce depuis 2017.

Des centaines de jeunes exilés venus du bout du monde, bien souvent d’Afrique de l’Ouest, y sont restés en moyenne six mois, certains jusqu’à un an et demi, alors que ce séjour ne devait être qu’une étape de mise à l’abri d’urgence, le temps pour l’ASE de vérifier leur minorité. Au pic de la saturation, les deux pavillons ont pu héberger 80 jeunes chacun – malgré une capacité théorique de vingt places – qui devaient donc dormir sur le carrelage du salon-salle à manger. Ou sur le sol du sous-sol...

« On mangeait, on dormait, on squattait dans la même pièce »

« On mangeait, on dormait, on squattait, on faisait tout dans la même pièce. On était enfermés toute la journée. On n’avait rien à faire, pas d’école... On ne pouvait sortir que trois fois par semaine », reprend Naël. Après ses deux premières nuits passées sur place, le « choc » étant trop dur à supporter, l’adolescent originaire d’Afrique a fugué du CDE. Pendant trois semaines, il a dormi à la rue sous une tente, avant d’être recueilli quelque temps par une famille.

Dans le pays qu’il a fui, Naël ne pouvait pas aller à l’école : « Ça coûtait l’équivalent de trente euros par mois, rapporte-t-il. Une fortune... Mon père est décédé, ma mère ne travaillait pas. On n’avait déjà pas assez d’argent pour vivre. Alors l’école... » En France, pour être scolarisé, Naël devait obtenir l’ordonnance de placement provisoire du juge des enfants dans les services de l’ASE. Autrement dit, il devait obligatoirement en passer par l’étape des pavillons surchargés du CDE. La mort dans l’âme, il y est retourné. Et y a vécu de longs mois éprouvants, avant d’être placé en appartement.

« Maltraitance institutionnelle »

Quand, à l’été 2019, le Collectif mosellan de lutte contre la misère dénonce la situation du CDE dans une lettre ouverte au président du Département, celui-ci répond par courrier. Et Patrick Weiten (UDI) d’arguer que dans ce centre, au moins, les « jeunes sont en sécurité, à l’abri, tous pris en charge et accompagnés ». Certes, « pas dans des conditions idéales », reconnaît-il, mais « c’est parce que depuis 2017 nous devons faire face à un afflux d’une ampleur inédite jusqu’alors ». Argument bancal : cinq ans auparavant, le CDE était déjà en sureffectif : une « dizaine de jeunes ont dû dormir sur des matelas au sol dans les lieux collectifs du groupe (salon) », notait – déjà ! – le rapport d’activité 2012 de la structure.

Dans une décision [2] rendue en septembre 2019, le Défenseur des droits parle lui aussi de « sureffectifs constants ». Il évoque également un « encadrement prévu nettement insuffisant » et une sorte de « maltraitance institutionnelle tant à l’égard des mineurs accueillis que des travailleurs sociaux, mis dans l’impossibilité d’assurer leur mission d’accompagnement éducatif ».

« Un laboratoire »

« Suite à la publication de ce rapport, la stratégie du Département a été de se débarrasser de l’image désastreuse des jeunes qui dorment par terre, sans pour autant nous donner de moyens supplémentaires, dénonce Éric Florindi, éducateur spécialisé au CDE et secrétaire départemental du syndicat Sud Santé Sociaux. En décembre 2019, le directeur général de l’une des plus grosses associations de protection de l’enfance de la Moselle a lancé en plein conseil d’administration : “On a eu pour consigne du Département de vider le CDE des mineurs non accompagnés.” Et il a annoncé qu’une centaine de places supplémentaires, gérées par les associations, seraient créées en appartements dans les mois à venir. C’est un laboratoire qui se met en place. »

Le nombre d’« appartements en semi-autonomie » gérés en direct par le CDE est passé de trois (12 places) à sept (35 places) entre 2019 et aujourd’hui. Si l’on y ajoute les appartements gérés par d’autres organisations d’action sociale (associations, fondations d’utilité publique...), il y avait, fin août, 168 mineurs non accompagnés hébergés dans des appartements en Moselle, d’après les informations internes à l’ASE que CQFD est parvenu à se procurer. Jusqu’à 300 places en appartements devaient être créées d’ici début 2021, si la crise sanitaire n’avait pas stoppé provisoirement le processus.

« Des HLM insalubres »

Actuellement, pour régler les problèmes des centaines de mineurs non accompagnés admis et pris en charge chaque année par le CDE (490 en 2019), cet établissement public géré par le Département ne dispose que de deux infirmières – pas même d’un seul psychologue, ni d’un médecin [3]. Et d’après le syndicat Sud, le nombre de travailleurs sociaux pourrait drastiquement se réduire au cours des prochains mois. Pour cent jeunes, il y avait jusqu’alors entre douze et seize éducateurs spécialisés, six veilleurs de nuit et trois maîtresses de maison [4] au CDE de Metz. Dans les appartements, il n’y aura plus (toujours pour cent jeunes) que huit éducateurs – sans veilleur de nuit, ni maître ou maîtresse de maison.

La présence de ce personnel encadrant ne serait pourtant pas un luxe. « Les jeunes sont placés en appartement dès la phase d’observation, parfois à 14 ans. Certains lavent le sol avec de l’adoucissant pour le linge... », constate une travailleuse sociale. « La plupart des appartements sont situés dans des logements sociaux. Et pas des bâtiments de dernière génération : plutôt des HLM insalubres où la présence de cafards est courante... », note une autre.

« Parce qu’ils savent se laver seuls et se faire des pâtes, on dit qu’ils sont autonomes »

Le premier appartement géré par les éducateurs du CDE a ouvert en 2015. « Et c’était déjà pour résoudre les problèmes de sureffectif... », nous souffle-t-on au Bureau de l’éducation de l’ASE. À l’époque cependant, seuls les jeunes d’au minimum 16 ans faisant preuve d’une grande autonomie étaient visés par ce dispositif. « C’était plutôt une bonne idée, reconnaît Éric Florindi. Mais, depuis décembre 2019, cette prise en charge low-cost devient la principale forme d’accueil des mineurs non accompagnés en Moselle. Dans les appartements, les jeunes qui débarquent du bout du monde sont livrés à eux-mêmes. Parce qu’ils savent se laver seuls et se faire des pâtes, on dit maintenant qu’ils sont autonomes. » Or, si l’autonomie de ces jeunes a pu se forger en partie au cours du parcours de migration qu’ils ont bien souvent affronté seuls, elle se développe aussi « à travers la relation éducative qu’ils entretiennent avec nous », ajoute le syndicaliste.

Dans son rapport d’activité 2019, le CDE décrit « ce dispositif de préparation à l’autonomie » tout autrement : « Chaque jeune bénéficie d’une chambre individuelle et d’espaces communs de convivialité et de partage. Le service intervient dans chaque appartement en accompagnant les adolescents autour de modules : hygiène, préparation des repas, connaissance des administrations, rythme de vie, santé, quotidien. » Sandrine Hartmann, la responsable des mineurs non accompagnés à la direction de l’Enfance, de la Famille et de l’Insertion du Conseil départemental, et Ludovic Maréchal, le directeur de l’ASE de Moselle, ont décliné nos multiples demandes d’entretiens.

« L’éducateur passe dix, vingt minutes »

Au cours du mois de mars 2020, crise sanitaire et confinement obligent, le flux de nouveaux arrivants est stoppé. Au même moment, une grande partie des mineurs non accompagnés du CDE sont transférés dans les nouvelles places qui viennent d’ouvrir en appartements. Les pavillons où le triste rituel des matelas posés à même le sol avait lieu chaque soir ferment définitivement. Six mois après la publication de la décision du Défenseur des droits. Des années après les premiers signalements des syndicats...

C’est ainsi que, fin mars, Naël a intégré un appartement à Thionville, à trente kilomètres de Metz. « C’est la première fois que j’ai une grande chambre comme ça pour moi tout seul », se réjouit-il. Si l’adolescent a un toit, il n’a en revanche toujours pas pu aller à l’école – et n’est pas près d’y aller. « Pendant le confinement, dit-il, mes éducateurs ne me parlaient pas de scolarisation. Et maintenant, ils me disent qu’il faut attendre septembre pour voir si je peux entrer au lycée. Ce n’est même pas sûr, d’ailleurs... » Dans son appartement, Naël s’ennuie profondément. Un éducateur lui rend visite deux à quatre fois par semaine : « Il passe dix, vingt minutes, pour me demander si tout va bien. »

« Cette violence est d’abord institutionnelle ! »

« On a un éducateur pour sept jeunes. On est sur des ratios de fou  ! On est vraiment là pour offrir un avenir aux jeunes. Pour garantir leur dignité », lance fièrement le directeur de l’association dont dépend Naël. « On voit les jeunes à peine dix minutes par jour », se désole au contraire Cynthia *, éducatrice spécialisée pour une autre des associations mosellanes habilitées « Protection de l’enfance ». « Et encore  !, reprend-elle. Souvent, on arrive dans leur appartement, ils ne sont pas là, ils sont sortis faire un tour. On n’a aucun moyen de contrôle sur eux. Ils ont beau avoir un couvre-feu à 21 heures, notre poste se termine à 21 heures... Il n’y a plus aucune présence éducative en soirée, ni les week-ends. »

Un autre type de présence peut dès lors s’installer : « À Metz, poursuit Cynthia, des adultes issus de la communauté albanaise, par exemple, exercent une emprise sur nos jeunes, s’incrustent et consomment de la drogue dans les appartements, et les forcent à se livrer à des vols, des trafics... » une autre travailleuse sociale confirme et rapporte une autre situation : « Un ado de 17 ans – que je soupçonne d’être bien plus âgé – ordonnait à son colocataire, beaucoup plus jeune et vulnérable, de faire son ménage, sa bouffe... Le plus jeune a refusé, il s’est retrouvé avec l’arcade pétée et deux jours d’ITT. Mais cette violence est d’abord institutionnelle : ils sont laissés entre eux sans surveillance quasiment toute la semaine  ! »

« Peut-être que je vais me retrouver à la rue »

Avec trois autres éducateurs, Cynthia est chargée d’assurer le suivi de plus d’une trentaine de jeunes, répartis dans plus d’une dizaine d’appartements. « Le Département vend le tout-appartement comme un outil d’autonomisation du jeune. Mais on sait bien qu’il s’agit simplement de désengorger le CDE. Pour des mineurs non accompagnés, ça passe. Si c’étaient des jeunes du département [d’origine française], ce serait un scandale. »

Le désengorgement a-t-il seulement eu lieu ? Au moins une trentaine de jeunes exilés ayant fêté leurs 18 ans au cours de la crise sanitaire ont été placés dans des hôtels reconvertis en hébergements d’urgence pour... faire de la place dans les appartements, d’après une source au Bureau de l’éducation de l’ASE. Le jour de son anniversaire, Omar * a ainsi été prié de quitter son appartement et de se rendre seul dans un hôtel bordant une route départementale fort fréquentée. « Ici, c’est même inscrit sur mon contrat jeune majeur, j’ai droit à deux repas par jour : le matin et le soir, soupire-t-il. Pas le midi. »

Nous le rencontrons dans sa chambre où il a passé son été, triste et seul, à se demander ce qu’il allait devenir à la rentrée. Les sorties sèches de l’ASE, stoppées depuis le confinement, ont pu reprendre à partir du 31 août... « Mes éducateurs m’ont bien dit que depuis que j’ai eu 18 ans ils ne sont plus obligés de m’aider, rapporte Omar. Donc, j’ai plein de pensées dans ma tête, je suis dans le doute. Peut-être que je vais me retrouver à la rue... »

45€ pour un mineur non accompagné, 150 pour un jeune Mosellan

Le coût moyen de la prise en charge d’un jeune Mosellan varie entre 150 et 200 € par jour au CDE. Pour un mineur non accompagné, il est de 88 €. Si la politique du « tout-appartement » se poursuit, il devrait descendre à 53 € pour les jeunes pris en charge par le CDE, selon Sud. À la Maison d’enfants à caractère social (Mecs) où travaille Hervé *, les mineurs non accompagnés vivent dans des appartements répartis au sein de différentes villes. Le coût journalier par tête est l’un des plus bas : 45 €.

« Les organisations d’action sociale sont tributaires du Conseil départemental, décrypte-t-il. C’est lui qui leur donne à manger. Elles finissent par accepter des prix cassés de peur de se le mettre à dos. D’autant qu’il y a une vraie concurrence entre organisations. C’est à qui récupérera le plus de jeunes et donc de postes. » Dans la structure d’Hervé, le sous-effectif guette, à un point qu’il n’avait jamais connu au cours de sa longue carrière auprès des jeunes : « On est à flux tendu. On n’a même pas le temps de prendre un repas avec nos jeunes. On met tout notre temps et notre énergie à faire des allers-retours d’un appartement à un autre, d’une ville à une autre. On arrive, on contrôle l’argent de poche, on essaie de résoudre les petits problèmes matériels du quotidien, et on repart. On n’est que de passage, et c’est ça tout le temps. C’est très frustrant. »

Lydia * aussi a de la bouteille. Quand elle est devenue travailleuse sociale, au début des années 1990, cette fille d’ouvriers s’étonnait de voir que contrairement à bien des enfants de son milieu social, les jeunes de l’ASE – d’origine française ou non, il n’y avait alors aucune distinction de traitement – pouvaient partir un mois en vacances et faire de l’équitation, de la voile, etc. En l’entendant, ses collègues la sermonnaient alors : « Oui, mais toi tu as eu une famille  ! Ici, on tente de compenser ce manque par des activités, des moments de vie. » Aujourd’hui, Lydia constate une immense régression : les jeunes de l’ASE, surtout les exilés, « n’ont rien comparé à l’époque ». En l’entendant dire cela, ses collègues actuels la sermonnent toujours. Mais différemment : « Oui, mais y a pire ailleurs  ! »

Franck Dépretz

* Prénom modifié.


La Une du n°190 de CQFD, illustrée par Kalem {JPEG}

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Notes


[1Jusqu’en 2016, l’expression consacrée était « mineur isolé étranger » (MIE).

[2Décision du Défenseur des droits n° 2019-230.

[3Un psychologue et une infirmière seraient en cours de recrutement.

[4Personne notamment en charge de l’intendance.



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