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Certaines catastrophes sont naturelles, d’autres moins

Mexique : Et tout le tremblement…


paru dans CQFD n°160 (décembre 2017), par Nicolas Arraitz, illustré par
mis en ligne le 24/01/2018 - commentaires

Une première fois le 7 septembre, puis le 19 du même mois, deux séismes de grande ampleur (8,2 et 7,1 sur l’échelle de Richter) ont frappé le sud et la capitale du Mexique. On a parlé de centaines de morts et de dizaines de milliers de sans-abri. Mais en oubliant souvent d’évoquer une autre onde de choc : celle qui oppose des autorités corrompues et une population qui a appris à ne compter que sur elle-même.

Par Rémi. {JPEG}« Je rendais des livres à la bibliothèque quand la vraie secousse a eu lieu, trop rapide pour que les alarmes sismiques aient le temps de sonner. » Juan Ramón Martínez, prof à l’Université autonome de Mexico (UAM), parle de « vraie secousse », car une heure et quatorze minutes plus tôt, lui et ses élèves avaient participé, comme tout le monde était supposé le faire, à un simulacre d’alerte sismique. « Même un scénariste hollywoodien n’aurait pas osé une telle coïncidence. Mieux encore, les autorités ont eu la drôle d’idée de réaliser cet exercice le jour anniversaire du tremblement de terre du 19 septembre 1985 ! » Dans la matinée, le président Enrique Peña Nieto avait, comme chaque année, encensé l’héroïque réaction de la société civile et des forces de sécurité de l’époque… « Il voudrait faire oublier que 1985 reste le moment où le hiatus entre la société et le parti-État a connu sa fracture la plus radicale depuis le massacre des étudiants d’octobre 1968. » En se déchaînant ce 19 septembre, les forces telluriques ont aussi ramené à la surface la réalité du Mexique profond.

Ce mardi-là, à 13 h 14, le grondement des étagères basculant dans les étages supérieurs fait croire à Juan Ramón que l’édifice s’effondre par le haut, comme un château de cartes. « On s’est à nouveau précipité dans les escaliers qui, heureusement, sont assez larges. » La foule se répand en avalanche, les uns tombant sur les autres, cherchant en vain un point d’appui sur des marches qui se dérobent. « Sur le parking, j’ai vu une femme de ménage gifler une fille qui hurlait, en pleine crise d’hystérie. L’asphalte ondulait, des fissures serpentaient sous les voitures. » Le mouvement oscillatoire dure près de deux minutes, « puis un gigantesque pilon a semblé cogner la croûte terrestre de bas en haut, depuis les profondeurs », occasionnant la chute de ce qui a été ébranlé quelques secondes plus tôt. Des dégâts spectaculaires sont constatés depuis le sud de la capitale jusqu’aux États voisins du Morelos, Puebla et Guerrero, où l’on dénombre plus de 300 morts.

Des brigades de volontaires

Au même moment, Alejandro Moreno, dit El Topo, est chez lui, dans la colonia del Valle. Comme dans un mauvais rêve, il rejoint d’un pas lourd tout le quartier sorti se mettre à découvert dans la rue. La terre est devenue ennemie. Les immeubles gémissent, craquent de toute part. Le long de l’avenue, Topo aperçoit les façades cracher des gravats, des bouts de corniche, des nuages de verre pilé. Puis une explosion enflamme l’horizon et forme un champignon incandescent, sans doute dû à une fuite de gaz…

Au centre de la chaussée, « il y avait une sorte d’exode massif de zombies, marchant sans but. De loin en loin, des gars couraient comme des dératés pour rejoindre au plus vite leur famille. La circulation était paralysée, il n’y avait plus de métro ».

Mais la foule hébétée se mue vite en torrent d’empathie, puis en machine de guerre. Comme un réflexe hérité de l’expérience de 1985, les immeubles écroulés sont investis par des milliers de sauveteurs spontanés. Bien avant l’arrivée du moindre uniforme, des brigades de secouristes s’improvisent pour retirer les gravats en de longues chaînes humaines, inventant un langage de signes pour exiger le silence et discerner de possibles appels à l’aide sous les décombres. Topo souligne avec humour les excès de cet élan de solidarité  : «  Il y avait tellement de monde sur les ruines qu’on risquait de provoquer des affaissements ! J’ai croisé des ouvriers casqués, des blondes en jogging, des architectes au chômage, des étudiants, des ménagères qui t’offrent à manger avant même que tu n’aies mis la main à la pâte, des ingénieurs soupesant le meilleur moyen d’intervenir sans risquer d’écraser les survivants, des ados no-life s’improvisant spéléologues… »

« Attrape une pelle, abruti ! »

Pendant ce temps, sur les écrans, le reste du pays découvre comment un célèbre présentateur demande à la population de garder son calme avant de s’enfuir… Partout où la terre vient de trembler, tout le monde est déjà dans la rue. Très vite, les frictions se multiplient entre une population hyperactive et des responsables politiques bien plus soucieux d’image médiatique que de premiers secours. Le ministre de l’Intérieur est hué, bousculé. Le Président lui-même est rudoyé en direct par un vieil homme  : « Ferme-la et attrape une pelle, abruti ! » Le maire de la commune de Xochimilco est chassé à coups de pied au cul. Et les services municipaux, réputés inefficaces et vénaux, doivent négocier avec les brigades de volontaires les modalités d’intervention sur les sites sinistrés.

Juan Ramón a pu constater ce choc des cultures  : «  L’arrogance d’un officier de l’armée, venu contredire les consignes d’un technicien bénévole, a tellement gêné l’enlèvement d’une dalle de béton par une grue que l’employée de maison qui avait survécu à son écroulement a finalement été retrouvée morte, après plusieurs heures de tergiversations. Les gens, en larmes, ont insulté le militaire. » Des soldats sont filmés les bras croisés, prétendant filtrer les allées et venues des brigadistes et des journalistes, ou en train de piller l’entrepôt de sacs à dos d’un célèbre designer européen…

Il faut sauver Frida Sofía !

Dans un atelier clandestin de la colonia Obrera, plusieurs dizaines d’ouvrières chinoises meurent écrasées par les lourdes machines installées à l’étage au-dessus, parce que leur chef les maintenait enfermées à clé. Mais Televisa – la TF1 mexicaine, en chute libre dans les audiences après avoir soutenu sans vergogne le retour de l’ancien parti unique (PRI) au pouvoir – n’en parle pas et préfère monter un storytelling en complicité avec les officines du palais présidentiel et les militaires intervenant sur une école primaire qui vient de s’effondrer, tuant 21 élèves et une dizaine de membres du personnel. « Ils ont inventé un personnage, la jeune Frida Sofía, raconte Juan Ramón, avec qui les secouristes officiels auraient été en contact à travers les amas de béton. Et ils ont fait participer les téléspectateurs à son sauvetage minute après minute. » L’idée est de clouer les gens chez eux, accrochés au spectacle d’une opération maîtrisée de bout en bout par les autorités.

« C’était comme en 1985, constate Blanche Pietrich, journaliste au quotidien La Jornada. La télévision et les autorités matraquaient un seul et même message  : “ Restez chez vous, nous nous occupons de tout. ” » Tenus en haleine, les spectateurs frémissent à l’annonce des avancées du sauvetage. « Frida Sofía est fatiguée, elle réclame de l’eau, elle sent la présence de deux ou trois corps tout près d’elle… » Jusqu’à ce que les enseignantes et les parents d’élèves révèlent qu’il n’y a jamais eu de Frida Sofía dans cette école. Débandade  : Televisa et l’armée démentent alors avoir été à l’origine de ce pathétique montage, se rejetant mutuellement la faute. Pour couronner le tout, on apprendra plus tard que cette école privée ne répondait pas aux normes de sécurité  : la directrice avait fait construire illégalement son domicile au-dessus du bâtiment et c’est ce surpoids qui aurait provoqué l’effondrement des salles de classe… Cette dame, mise en examen, a eu depuis le loisir de vider ses comptes en banque avant de disparaître.

Escrocs en maraude

Dans les territoires affectés, ce ne sont pas que les maisons qui ont été ébranlées. « Une semaine après, j’avais encore des vertiges, comme si mon centre de gravité s’était dévié à côté de ma colonne vertébrale », se souvient El Topo. Et c’est en profitant de cet état de choc que les escrocs entrent en action. Faux fonctionnaires rackettant les habitants d’un immeuble fissuré sous peine d’expulsion immédiate… Vrais fonctionnaires ripoux monnayant les démarches pour des indemnités auxquelles les sinistrés ont droit… Sans oublier les promoteurs qui s’apprêtent à faire main basse sur des terrains miraculeusement libérés… À la télé, trois jours après la catastrophe, un économiste s’est même réjoui sans vergogne  : « Au milieu de ces mauvaises nouvelles, il y a quand même un signal positif : l’annonce d’un regain sur le marché du BTP. »

De nombreux piquets de sans-abris – 1 800 édifices sont gravement endommagés dans la capitale et, contrairement à 1985, même les quartiers résidentiels ont été touchés – protestent contre les malfaçons de promoteurs corrompus, vainement dénoncées avant le séisme, et qui auraient provoqué des effondrements. Des milliers de sinistrés sont à la rue, sous des tentes, comme ces retraités rencontrés à Xochimilco sur le parking d’un supermarché. « Pas le temps d’enterrer nos morts que déjà le gouvernement vient proposer des crédits pour reconstruire ou racheter une maison… En attendant, on dort dehors. » Les manifestants réclament « une reconstruction à fonds perdus, pas des crédits ».

Non-respect des normes

L’hebdomadaire Proceso vient de rappeler que le gouverneur de la capitale, sur le point de rendre son tablier, a suspendu, fin 2016, plusieurs décrets censés faire respecter des normes écologiques et anti-sismiques en matière de logement. Sans doute pour redynamiser le secteur de la construction et l’emploi… Ce qui a bien sûr dopé l’extension sauvage d’une emprise urbaine déjà démesurée – on estime à la louche, et depuis des décennies, la population de Mexico à 20 ou 25 millions d’habitants…

Le Défenseur des droits de la capitale a enregistré 116 plaintes depuis le 20 septembre. Lesquelles pointent du doigt des sinistres pas toujours dus au seul « événement naturel », mais aussi à de « possibles malversations et [au] non-respect des normes et des permis de construire ». L’association Suma Urbana affirme qu’elle a recensé 817 chantiers illégaux ces deux dernières années. Le gouvernement se vante, lui, d’être au même niveau que le Japon dans les domaines de la prévention antisismique et de la protection civile.

Les vérités du Mexique profond refont aussi surface dans les outrances carnavalesques de la fiesta de muertos. Au soir du 1er novembre, dans un quartier de Oaxaca, une comparsa chahute en fanfare. Déguisés de bric et de broc, entre masques traditionnels et réinterprétations cocasses d’Halloween, jeunes et moins jeunes déambulent en dansant, partagent de généreuses rasades de mezcal et improvisent un grand-guignol de rue. Sur le parvis de l’église, un garçon grimé en vieille indigène pleure avec conviction. La vieille se penche sur un cadavre en chiffons que se disputent une infirmière, un diable noir et un curé rivalisant dans le grotesque. « Aïe, mon pauvre petit gouvernement, te voilà mort, se lamente la sorcière. Tu abandonnes le peuple à ses peines et à ses tremblements. » Et d’empoigner le défunt par les hanches, imitant le coït avec des mouvements obscènes. « Tiens, prends ça, que tu sois pas venu pour rien ! »

Dans l’isthme de Tehuantepec

Quelle vie reconstruire ?

San mateo del mar en a vu d’autres. Accroché à une bande de sable entre océan et marécages, ce village de pêcheurs ik’oods a de tout temps su résister aux tempêtes tropicales, aux ouragans, aux parcs éoliens… Mais le 7 septembre, un peu avant minuit, la secousse monstre venue de la mer lui fait mal, très mal. L’épicentre a beau se situer à 150 kilomètres de là, sous les eaux du Pacifique, l’onde de choc – 8,2 sur l’échelle de Richter – est terrible. « Les toits ont vrillé, puis se sont effondrés, raconte l’institutrice Beatriz González. En quelques secondes, les murs se sont enfoncés, le sol s’est rehaussé et l’eau des nappes phréatiques a inondé les maisons, les jardins, les rues. »

Le tsunami tant redouté n’a pas lieu, mais la secousse première, la plus brutale, se ressent au nord jusqu’à Mexico et au sud jusqu’au Honduras. Selon les chiffres officiels, dans les États du Chiapas et de Oaxaca, plus de 120 000 foyers sont touchés. Et la terre tremble longtemps  : près de 10 000 répliques supérieures à 6 points sur l’échelle de Richter sont détectées par les sismographes dans les jours qui suivent, provoquant de nouveaux dégâts. « À San Mateo, une mère et trois de ses enfants ont été engloutis par le sol de leur maison, la terre s’est refermée sur eux », rapporte Beatriz, encore émue par le récit du papa, seul survivant.

Livrés à eux-mêmes

Toute l’attention étant tournée vers Juchitán de Zaragoza, le chef-lieu, détruit à 80 %, avec 37 morts, les habitants de San Mateo restent livrés à eux-mêmes. « Les Ik’oods sont fiers de leur autonomie, habitués à résister seuls contre vents et pluies torrentielles. Les sinistrés se sont réfugiés chez leurs proches, chez des amis. » L’école primaire est détruite, mais le collège, épargné, est transformé en auberge, où les vivres et le couchage qui ont pu être sauvés sont centralisés. « En quelques heures, les femmes ont organisé une cantine communautaire. Des équipes de jeunes ont fait le tour des quartiers et ont recensé les besoins de chacun. »

Quand l’armée arrive cinq jours plus tard, elle prétend contrôler l’arrivée des caravanes de solidarité, sous prétexte d’équité. C’est exactement le contraire qui se produit  : partout où elle fait main-basse sur les vivres, elle les livre ensuite aux réseaux des caciques locaux. Ou pire, aux entreprises de l’industrie éolienne. À Unión Hidalgo, on voit ainsi des employés d’EDF, escortés par des soldats, distribuer des colis sur lesquels est apposé le logo de la multinationale française. Car dans l’isthme de Tehuantepec, de nombreuses communautés se battent contre l’implantation de méga-fermes éoliennes sur leurs terres communales – 70 % des terres de la région sont encore gérées collectivement.

Fièrement, Beatriz révèle pourquoi les Ik’oods de San Mateo veulent conserver un droit de regard sur l’aide humanitaire. Non seulement pour éviter corruption et clientélisme, mais aussi pour la trier et la choisir. « Pas question qu’on nous refile des produits industriels ou transgéniques qui changeraient nos habitudes alimentaires. »

Gestion du chaos, chaos de la gestion

Avec l’armée arrivent aussi les bulldozers, qui s’attaquent aux maisons lézardées avant même qu’un expert ait pu les examiner et dire si elles sont aptes à une rénovation. « Même si un pan de toit était endommagé et la façade ébréchée, l’ensemble tenait encore debout. Ils n’ont pourtant pas cherché à comprendre, ils ont détruit ma maison, dénonce une habitante d’Ixtepec. Depuis, je campe en face du tas de gravats qu’ils ont laissé. En partant, ils m’ont dit d’aller chercher ailleurs, que la zone était impropre à toute habitation. Alors que nous vivons ici depuis des générations ! » De plus en plus de gens s’opposent à ces assauts. Les autorités exercent alors un chantage  : ceux qui ne détruisent pas immédiatement leur maison n’auront pas droit aux aides financières… Les firmes du BTP salivent déjà en comptabilisant les sommes que va débloquer le gouvernement. L’habitat traditionnel est ainsi menacé par les gros sabots d’une reconstruction à caractère spéculatif.

« Nos maisons sont fondamentales pour notre culture, explique Gerardo Ramírez, du Concejo regional por la reconstrucción de nuestros pueblos. Depuis des siècles, nous vivons dans des pièces vastes, hautes, avec des toits de tuiles, des murs d’adobe ou de briques qui isolent de la chaleur. La vie sociale tourne autour du patio, là où l’on pend les hamacs, où l’on reçoit les visiteurs, où l’on mange à l’ombre du manguier. Ce mode de vie, c’est aussi un mode de pensée. Nous ne voulons pas de leurs cubes de béton, ni de leur clim’ ! » Le Conseil a publié un manifeste qui refuse la destruction indiscriminée des maisons partiellement affectées. Et qui prône un étayage, une expertise indépendante, puis une reconstruction autogérée, qui intègre certaines techniques antisismiques tout en respectant l’architecture traditionnelle.



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Par Nicolas Arraitz


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