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Foot populaire vs foot business

« Mágico » González, un rebelle sans cause ?


paru dans CQFD n°123 (juin 2014), rubrique , par Bruno Le Dantec
mis en ligne le 18/08/2014 - commentaires

Bringueur et antihéros au football flamboyant – aux antipodes des calculs mesquins ayant cours aujourd’hui sur les terrains –, « Mágico » González a laissé peu de traces dans l’histoire officielle. Mais dans le cœur des supporters du Cadix CF, il est immortel.

« Diego, tu es un magicien du ballon », lance un journaliste à Maradona. Celui-ci répond : « Je ne connais qu’un seul magicien qui joue au football, il vient du Salvador et il s’appelle Jorge González. » Cela se passe en 1984, au lendemain d’une rencontre amicale entre le Barça et l’équipe brésilienne du Fluminense. « Mágico » González a marqué deux buts, Maradona un. Les Brésiliens, vexés par leur défaite, déclenchent l’alarme incendie dans l’hôtel des Catalans et tout le monde se précipite dehors, sauf González, qu’on retrouve endormi dans les bras d’une prostituée. Le Barça, qui l’avait pris à l’essai sur les conseils de sa star argentine, le renvoit d’où il vient, en Andalousie.

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Jorge González a été l’une des révélations du Mundial 82, célébré en Espagne, et ce malgré un parcours calamiteux de la sélection salvadorienne – défaite sans précédent 10 à 1 face à la Hongrie, à l’issue de laquelle « El Mago » fut malgré tout élu joueur du match. À la fin du tournoi, les clubs espagnols se l’arrachent. Mais sa réputation l’ayant précédé, l’Atlético Madrid hésite et le Cadix CF, club descendu en deuxième division, touche le gros lot. C’est le début d’une histoire d’amour qui dure encore aujourd’hui : la ville la plus africaine de la péninsule s’entiche de ce joueur fantasque, malgré – ou grâce à ? – ses frasques sans fin.

Sur le terrain, on reconnaît Mágico de loin : il est le seul à jouer sourire aux lèvres et chaussettes baissées. Un régal pour les yeux : sa nonchalance trompeuse fait soudain place à un éclair de génie, un beau geste technique – coup de rein, crochet, petit pont, talonnade… –, et à des buts d’un autre monde. Un an après, Cadix remonte en première division et Mágico plante des goooals mémorables aux meilleures équipes de la Liga. Mais voilà, il est aussi célèbre dans les bars, où on le croise au bras des filles les moins farouches du port. Couché aux aurores, il rate souvent la première mi-temps. Les anecdotes courent la ville, où le souvenir de cet échalas aux allures de junkie est resté vif. Son entraîneur le poursuit jusque dans les discothèques où, une nuit, Mágico se cache dans la cabine du DJ et… s’y endort. On dit qu’un dimanche, arrivé ivre dans les vestiaires, il réclame un massage et s’assoupit entre les mains du kiné. Le sens de l’humour un brin surréaliste des autochtones s’accommode fort bien des fantaisies du Salvadorien. Il devient le compagnon de virées nocturnes de Camarón de la Isla, chanteur de flamenco lui aussi vénéré. Mais la direction du club se lasse et le prête au Real Valladolid où, malheureux, et entre deux fugues pour rejoindre ses copains andalous, il ne brille pas. Le PSG veut le recruter, il oublie de se présenter à l’entretien. Le public le réclamant, le Cadix CF le rappelle, mais lui fait un contrat sur mesure : il sera payé 700 dollars par match joué. Quand on lui fait remarquer qu’il gâche sa carrière et qu’il n’aura pas un sou vaillant pour assurer ses vieux jours, l’homme déclare qu’il compte retourner au Salvador et devenir chauffeur de bus.

« Bambino » Viera, entraîneur argentin du Cadix CF durant la saison 1990-1991, raconte qu’un matin, de guerre lasse, il enrôle un combo flamenco pour aller chanter sous les fenêtres de son joueur : « Mágico, viens t’entraîner ! » Celui-ci apparaît alors, le cheveu ébourriffé : « Ok, je me lève parce que j’aime la musique. »

Sans malice, le feu follet des terrains et des bars répondait volontiers aux critiques : « Je reconnais que je ne suis pas un saint et que j’aime la nuit. Que je suis un irresponsable et un mauvais professionnel. Je le sais, mais il y a un truc qui ne tourne pas rond chez moi : je n’aime pas considérer le football comme un boulot. Je joue juste pour m’amuser.  »



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Par Bruno Le Dantec


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