CQFD

Livre : la Chine au cœur


paru dans CQFD n°131 (avril 2015), par Charles Reeves
mis en ligne le 21/05/2015 - commentaires

Le lecteur de Douceur de l’aube se trouve très vite happé par le rythme du récit de ce jeune Parisien de 23 ans qui, en 1964, fit partie du premier contingent recruté par Pékin pour enseigner le français à des étudiants chinois. Avec quelques condisciples, Hervé Denès (H.D.) fut envoyé à l’université de Nankin où il restera jusqu’en septembre 1966, lorsque la « Révolution culturelle » commence à secouer le pays. Dans le but d’épurer le Parti, le clan de Mao avait appelé les gardes rouges à faire « feu sur le quartier général ». On le sait, cette manipulation de masse aboutit à la prise du pouvoir par l’armée et à de sanglants affrontements qui firent des millions de morts [1].

PNG Ce qui frappe tout d’abord, c’est la clairvoyance précoce de quelques-uns de ces jeunes enseignants qui se plaçaient hors du cadre de la pensée maoïste. « Pour avoir côtoyé quelques radicaux lucides, familiers des idées de Socialisme ou Barbarie et de l’Internationale situationniste, j’étais prévenu contre le régime totalitaire – à l’époque nous disions « stalinien » – qui régnait à Pékin. » Douceur de l’aube est un texte précieux car il témoigne du fait que, dès le début des années 1960, des individus avaient été capables de déchiffrer le régime chinois pour ce qu’il était et de refuser le mensonge idéologique qui lui servait de couverture. Le texte de H.D. est aussi, et surtout, le récit d’une passion amoureuse avec une jeune Chinoise – qui se terminera par une tragédie personnelle causée par la terreur de la « Révolution culturelle » – ce qui donne à son témoignage sur la société chinoise de l’époque une force particulière.

Dès leur arrivée en Chine, H.D. et ses condisciples furent confrontés à des situations qui éclairaient la nature du régime. Il y avait, bien sûr, les privilèges et divers avantages en nature de la nouvelle classe dirigeante. L’égalitarisme de façade qui était distillé aux honorables visiteurs, cachait mal l’arrogance féroce de la bureaucratie. Omniprésentes étaient également les tracasseries bureaucratiques, les formes de contrôle et de vigilance, les surveillances en tout genre, tout particulièrement celles des esprits paralysés par la peur. L’université, ces jeunes enseignants la découvraient comme une « caserne servant à formater les esprits des étudiants appelés à devenir les cadres du régime ». C’était un monde paranoïaque qui grouillait de commissaires et d’instructeurs politiques, de comités à l’esprit policier, d’informateurs. Mais ce qui les a le plus insupportés fut l’opiniâtreté avec laquelle les sbires du régime séparèrent les « amis étrangers » du peuple chinois. Partager la vie quotidienne des Chinois se révéla quasiment impossible, les rencontres et l’établissement de liens d’amitié tout autant. Le mécontentement s’installa alors dans la petite communauté d’expatriés, suscitant quelques actions d’insoumission. Stimulé par sa passion de la Chine et de son peuple, H.D. a, de son côté, fait tout ce qui lui était possible pour briser l’interdit officiel. Quittant les lieux protégés, où lui et ses camarades se trouvaient assignés, H.D. faisait, pour ainsi dire, le mur, partant la nuit à la découverte des quartiers populaires, des endroits improbables, des rencontres de fortune où les langues se délient. C’est ainsi qu’il découvrit que « sous la chape de terreur qui écrasait le pays, des êtres humains existaient encore ».

Et comment donc peut-on expliquer que cette « chape de terreur » n’ait pas été perçue par les « amis étrangers » qui commençaient à fréquenter les parcours balisés ? La rigidité du stalinisme façonnait la pensée de la grande majorité et elle a pleinement joué son rôle dans l’aveuglement. Conquis d’avance au mensonge du régime bureaucratique, les visiteurs et coopérants de confession maoïste se firent traiter de« collabos » ou de « Versaillais » par H.D. et ses amis.

Encore plus que partout ailleurs, dans les sociétés totalitaires, l’amour est appelé à se confronter au pouvoir, à se rebeller contre l’ordre du monde bureaucratique. Car l’amour c’est la liberté. L’issue de ce défi peut être violente, terrible. Parti en Chine par amour, l’auteur reviendra de Chine marqué par une expérience douloureuse qui « demeurera une plaie jamais refermée », qui deviendra indissociable de son attachement à la société chinoise [2]. Douceur de l’aube est un livre réparateur, un hommage à l’âme sœur, un livre émouvant, un beau livre. Il nous apprend beaucoup sur la Chine, ainsi que sur la puissance subversive de l’amour.


Notes


[1Sur les récentes révisions historiques de la « Révolution culturelle » par les tendances néo-maoïstes locales et leurs officines parisiennes, lire : De quoi la Révolution culturelle est-elle le nom ?

[2Sous le pseudonyme de Hsi Hsuan-wou – ayant repris le nom de famille de Douceur de l’aube –, Hervé Denès est le traducteur de plusieurs ouvrages sur la Chine, dont Révo. cul. dans la Chine pop. – Anthologie de la presse des gardes rouges (10/18, 1974). Il a cosigné plusieurs essais sur la Chine. Signalons : Bureaucratie, bagne et business (L’Insomniaque, 1997) et China Blues, voyage au pays de l’harmonie précaire (Verticales, 2008).



Ajouter un commentaire

Par Charles Reeves


Dans le même numéro


1 | 2 | 3

Voir






Spip ø Squelette ø Ce site ø Suivre la vie du site RSS 2.0 ø Naviguer en https ø Soutenir CQFD ø Contacts