CQFD

Mémoires de Tian’anmen

La route du sang de la classe dirigeante chinoise


paru dans CQFD n°176 (mai 2019), rubrique , par Charles Reeve, illustré par
mis en ligne le 03/06/2019 - commentaires

En 1989, les manifestations anti-régime de la place Tian’anmen furent écrasées par l’armée chinoise. Trente ans plus tard, un livre, Le Grand Massacre du 4 juin, raconte l’histoire de 202 des nombreuses victimes de cette répression.

Par Mortimer {JPEG}

Je prends au hasard, page 86, le cas n° 175 : « Wang Junjing, sexe masculin, 30 ans, technicien à l’usine dépendant de la Direction des compteurs de Pékin, près du Temple-de-la-Tour-Blanche. Le 5 juin 1989 vers 10 h du matin, alors qu’il se rend au travail, il rencontre la troupe chargée d’appliquer la loi martiale ; un tir de balles dum-dum l’atteint à un rein et au cœur. Conduit aux urgences de l’hôpital Xiehe, il meurt sans qu’on ait pu le soigner. Quand sa famille se présente pour l’identifier, il y a déjà plus de quarante cadavres qui s’entassent dans l’hôpital. »

Dans Le Grand Massacre du 4 juin (traduit et introduit par Hervé Denès [1]), sont répertoriés 202 cas d’hommes et de femmes, d’enfants et de vieillards, massacrés par les troupes (200 000 hommes et des chars) venues appliquer la loi martiale pour mettre fin au mouvement démocratique de la place Tian’anmen, à Pékin en 1989. La liste fut dressée par des femmes qui avaient des parents parmi les victimes et qui ont ensuite constitué un groupe informel appelé « les Mères de Tian’anmen », en référence aux mères des disparus de la dictature argentine. Cette liste [2] est loin d’être exhaustive, tant la peur et les pressions de l’État totalitaire pèsent encore sur la parole. Les chiffres varient : 10 000, 2 700, 3 400 personnes tuées… Le vrai bilan restera à jamais inconnu.

« Le 4 juin est une date charnière dans l’histoire de la Chine, écrit Hervé Denès dans l’introduction de l’ouvrage. Avant, il restait une lueur d’espoir que le régime se démocratise. Après [le massacre] sonne le glas de tout espoir d’assouplissement. Le pouvoir absolu de Xi Jinping – l’actuel empereur – et le projet clairement totalitaire et belliciste de l’État chinois sont les fruits toxiques de cette tragédie. »

Une révolte de classe

Le document s’avère intense, bouleversant, mais aussi riche d’informations. En indiquant l’origine sociale des victimes, il permet de mieux cerner la nature de classe de la révolte provoquée par l’intervention militaire. Sans minimiser l’importance du mouvement étudiant (central dans la contestation), sa lecture vient confirmer ce qu’on savait déjà. Ce fut l’insurrection des quartiers populaires de Pékin et l’engagement des travailleurs dans la révolte qui a fait basculer la bureaucratie rouge vers la répression sanglante. De la même façon que Mai 68, le mouvement autour de l’occupation de Tian’anmen fut plus qu’une simple mobilisation étudiante.

Hervé Denès rappelle qu’une initiative d’auto-organisation ouvrière était en gestation à Tian’anmen, malgré le dédain de classe que la majorité des étudiants manifestaient envers les travailleurs et le peuple en général. La tentative de création d’Unions ouvrières indépendantes inquiéta le pouvoir communiste, troublé par la révolte polonaise de Solidarnosc et la perestroïka soviétique [3]. Ainsi, un nombre significatif de victimes sont des membres des classes populaires, des travailleurs, chômeurs, à côté d’étudiants et de lycéens. La quasi-totalité des individus listés ont été massacrés, souvent achevés à bout portant, hors de la place, dans les quartiers de Pékin où la foule tenta de s’opposer à l’avancée des troupes vers Tian’anmen.

Du côté de l’attitude du pouvoir, tous les récits s’accordent pour souligner le côté barbare de la répression, le mépris du peuple, le cynisme et l’arrogance. Quelques années après la sanglante « Grande Révolution culturelle », la nature totalitaire de la classe dirigeante chinoise se confirmait. Son attachement à l’armée, qui reste le pilier du régime, est le signe de sa fragilité, incapable qu’elle est de faire usage de formes démocratiques de médiation et de consensus comme dans les sociétés de vieux capitalisme. Son seul appui est la force brute, son unique mode de fonctionnement est le rapport de force. Les travailleurs chinois l’ont éprouvé, dans l’horreur, le 4 juin 1989, et ils savent que rien n’a changé depuis. Élucubrations et spéculations sur les droits de l’homme et l’évolution possible du régime s’effacent devant la vérité brutale des faits exposés. L’avenir restera marqué par le passé, par la couleur du sang versé.

Un objet subversif

Lors de son récent passage en Europe, un avocat engagé dans le soutien aux grèves sauvages qui ont eu lieu récemment en Chine a témoigné du renforcement actuel de la répression d’État. Répression qui touche désormais les courants dits « néomaoïstes », qui ont tenté de s’organiser dans des « clubs marxistes » sous le regard tolérant du parti et à l’abri de la théologie maoïste et des portraits du despote Mao. Or, même ces clubs se font mettre au pas, leurs militants les plus actifs sont emprisonnés, sous l’argument philosophique imbattable que « être marxiste c’est obéir au parti ». Questionné sur le souvenir du 4 juin dans la mémoire de celles et ceux qui se battent aujourd’hui contre le régime, l’avocat en question a répondu : « C’est une question que je n’ose même pas aborder. » La peur des représailles continue à reléguer le souvenir du grand massacre dans les profondeurs de la mémoire. Mais un silence si lourd couvre un oubli refoulé, qui resurgira le moment venu. Cela se passe ainsi dans l’histoire des dictatures.

D’où l’importance de ce document bouleversant qui doit être connu et diffusé, égaré et « oublié » à l’occasion sur les comptoirs des cafés-tabacs, tables des restaurants et sur les étagères des supermarchés chinois. Il est un objet subversif pour peu qu’il touche l’intérêt du quidam de passage sensible à la question sociale et à la nature barbare du régime chinois.

Charles Reeve

Notes


[1Et publié cette année à L’Insomniaque. Hervé Denès est aussi l’auteur d’un témoignage sensible sur la vie en Chine à la veille de la « Révolution culturelle », Douceur de l’aube, L’Insomniaque, 2017. Sous le pseudonyme de Hsi Hsuan-Wou, il a signé d’autres ouvrages critiques sur la Chine.

[2Elle a été fournie par le dissident exilé Liao Yiwu, qui a réalisé par ailleurs une série d’interviews avec des survivants : Des balles et de l’opium, trad. Marie Holzman, Globe, 2019.

[3On trouvera une analyse de ces tentatives dans le livre coécrit par Hsi Hsuan-Wou et l’auteur du présent article, Bureaucratie, bagne et business, L’Insomniaque, 1997.



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