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Librairie : Un regard moderne


paru dans CQFD n°129 (février 2015), rubrique , par Morvan Verron, illustré par
mis en ligne le 28/03/2015 - commentaires

Depuis septembre 1991, discrètement au cœur du Paris carte postale, Jacques Noël a rêvé de faire vivre une librairie atypique, curieuse et essentielle.

A un jet de pierre des hordes de touristes de la place St-Michel, on trouve une venelle, où William S. Burroughs avait ses quartiers, et dont le nom promet déjà la poésie : la rue Gît-le-Cœur. Derrière une vitrine bouchée par des couvertures graphiques, on se faufile parmi les couches de bouquins successivement empilées à la façon d’un spéléologue. Là, un étonnant monde imprimé cerne de toutes parts un frêle magicien, infatigable passeur d’imaginaire et de curiosités couchées sur papier.

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« Je travaillais depuis des années à la librairie Les Yeux fertiles, raconte Jacques Noël, quand en 1990 la gérante a décidé de vendre le fond et son vendeur avec, comme un esclave ! Le repreneur était complètement incompétent, il voulait me faire retirer de la vitrine Maus d’Art Spiegelman [1] car il y avait une croix gammée sur la couverture… L’éditeur et client régulier de la boutique, Jean-Pierre Faur, avait ce local à vingt mètres, où nous sommes. Nous avions du stock tous les deux. C’était une suite idyllique et logique. » Clin d’œil à l’amitié qu’il entretenait avec le groupe Bazooka [2] il y a plus de quarante ans, il décide d’appeler sa librairie du nom du fanzine « de ces gens assez énervés et énervants »  : Un regard moderne.

Outre la littérature et la poésie – situationnisme, beat generation, (post-)surréalisme – bien représentées, la renommée de l’endroit est due à l’impressionnante sélection d’œuvres graphiques  : ­­auto-productions, fanzines sérigraphiés, BD, comics, monographies… Le meilleur du médium visuel et dessiné est ici proposé. « L’endroit peut sembler et se veut peut-être “fermé”, c’est une étape à franchir, il faut faire le premier pas pour venir découvrir des ouvrages souvent fortement déstructurés qui ne sont pas ceux que l’on voit ailleurs. » Du fond de sa boutique, Jacques Noël, personnage discret, la voix douce, aura soutenu et exposé, supporté – dans tous les sens du mot – plusieurs générations d’artistes et de faiseurs de livres singuliers. « Des fois, le problème, c’est le trop d’amour par rapport à ces artistes, ils sont importants comme des enfants  ! »

Au fil des ans, Jacques Noël aura eu pour clients des pointures de la scène du comic indépendant  : Robert Crumb, Chris Ware ou Charles Burns. Comment arrive-t-il à les amener vers quelque chose d’inédit pour eux ? « C’est difficile, ce sont des gens qui connaissent et reçoivent énormément de choses, tu dois leur suggérer des trucs en tâchant de rester dans leur univers. Et puis tout d’un coup tu leur proposes un artiste comme Topor, qui n’est pas forcément connu aux états-Unis et c’est comme si tu avais sorti une carte maîtresse  ! »

Jacques Noël a vu émerger des talents comme Blexbolex ou Anne Van der Linden, « une des premières à traiter de l’image de la femme à travers des images déviantes ». Mais aussi Rémi (oui, celui qui dessine dans ces pages)  : «  Il a autant de talent que Willem. Quand il s’attaque à un problème politique  : boum  ! Si un directeur artistique lui dit  : “Non, tu pourrais changer ça ?” Il ne veut pas  ! » Il aura aussi vu grandir le talent d’un artiste multi-talents tel que Stéphane Blanquet, qui évolue dans un univers enfantin et cauchemardesque. « Déjà avec son fanzine La Monstrueuse, se souvient Jacques, Stéphane arrivait à aller chercher des gens comme Placid. Il n’y a pas un moment où une technique ne va lui apporter de nouvelles idées et c’est fascinant. Comme Roland Topor, son cerveau marche à mille à l’heure  ! Blanquet c’est aussi le travail d’édition, comme celui de Pakito Bolino et Le Dernier Cri [3], toutes ces nouvelles revues, monographies sont tellement importantes… Sans se manger sur le dos, il y a tellement à montrer et de façons différentes  ! »

A ce propos, je lui demande s’il voit arriver du sang neuf ? « Une publication que j’ai aimé soutenir récemment, la revue Nazi Knife, qui est dans l’air du temps et qui pour une fois marche assez bien. Bonne pioche ! » Pourtant, « même aux USA, ça manque de revues, comme il y a pu avoir avec Blab  ! ou Zero Zero. Le dernier gros truc, c’était Kramers Ergot [4] que j’ai découvert grâce à un coup de fil d’Art Spiegelman. C’est quand même plaisant ce genre de coup de fil  ! »

Parmi ses dernières découvertes, Jacques nous parle de Lin-Liu, une Chinoise d’une vingtaine d’années de passage à Paris  : « Elle me présente timidement ses petites publications  : “ça vous intéresse ?” “Oui, bien sûr !” Tu sens qu’il y a un truc  : ça existe, ça émerge, ça nous vient d’un pays qu’on pensait fermé à tout ça. »

Par Stéphane Blanquet. {JPEG}

La passion est intacte mais la situation économique du lieu est toujours précaire  : « Les gens ont beaucoup moins d’argent à dépenser, c’est délicat. Après, c’est une passion indécrottable. ça vaut le coup de tenir dix heures par jour même s’il n’y en a qu’une de pur plaisir. Quand je vois le temps passé par certains sur Internet, ça me fait peur. J’ai 67 ans et je n’ai et n’aurai peut-être jamais de portable ou d’ordinateur…Le livre m’intéresse, pas les données. Ce sont deux systèmes différents  ! J’aime la notion de bibliothèque-miroir, se découvrir soi-même au travers des bouquins. J’ai le bonheur de faire un travail qui permet d’attirer, surprendre, faire découvrir. On est un peu magicien quand on voit une étincelle illuminer un regard. » Moderne, mais point trop…


Notes


[1Art Spiegelman est le fondateur dans les années 1980 de la revue Raw qui vit émerger une génération de dessinateurs qui allaient représenter la mouvance dite du roman graphique. Il est connu pour sa BD Maus racontant l’histoire de ses parents rescapés d’Auschwitz.

[2Bazooka est un « commando graphique » formé en 1974 par Kiki et Loulou Picasso, Olivia Clavel, Lulu Larsen, T5 et Bernard Vidal. D’un style déjanté et déstructuré proche de l’imagerie punk, ils intervenaient dans Libération, provoquant scandales et incompréhension.

[3On ne présente plus Le Dernier Cri, maison d’édition marseillaise fondée en 1992 par Pakito Bolino et Caroline Sury.

[4Kramers Ergot est une revue d’anthologie de BD fondée en 2000 par Sammy Arkham, où une jeune génération d’auteurs (Ron Régé Jr, Kevin Huizenga…) devait y croiser des talents déjà confirmés (Daniel Clowes, Chris Ware).



1 commentaire(s)
  • Le 5 octobre 2016 à 18h23, par ML -

    « Jacques Noël n’est plus, il était pour beaucoup de mes amis, le meilleur libraire du monde. L’adolescent que j’étais aimait fureter dans les rayons des » Yeux Fertiles » puis au début des années 90 au « Regard Moderne » à quelques pas de là, le temple du bizarre et le paradis des curieux, Il était difficile de se frayer un chemin parmi les livres d’où sa tête dépassait parfois , et la crainte de le retrouver enseveli sous les piles me faisait souvent hésiter à franchir le pas de la porte. Non seulement il se souvenait de tous ses clients mais aussi des livres qu’ils lui avaient acheté 10 ans plus tôt. Il pouvait retrouver n’importe quel livre en quelques secondes et savoir celui que vous cherchiez sans même soupçonner son existence. J’espère que ses héritiers d’Art Factory au Monte en l’air en passant par Philippe le Libraire et autres libraires associés pourront continuer de faire vivre sa mémoire en prolongeant son travail unique de passeur. » Texte de Michel Lagarde publié sur Facebook

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Par Morvan Verron


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