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THT : Lignes sous tension


paru dans CQFD n°129 (février 2015), par A. Traven, TomJo, illustré par
mis en ligne le 08/03/2015 - commentaires

Le 13 décembre, Le Dauphiné libéré s’effraie  : « La France peut-elle encore mener à bien des grands travaux ? » Après Notre-Dame-des-Landes, Sivens et Roybon, des contestations de lignes électriques à très haute tension (THT) révèlent la stratégie commerciale d’EDF et l’entourloupe de la « transition énergétique ».

Coïncidence  : ce 13 décembre à Embrun, bourg paisible des Hautes-Alpes rivé au lac artificiel de Serre-Ponçon, une manifestation réunit trois cent personnes contre un de ces grands projets utiles au Kapital  : la « rénovation » du réseau de transport électrique de la Haute-Durance. Réseau de transport d’électricité (RTE) envisage, pour toute rénovation, d’augmenter sa capacité de 63 000 à 150 000 volts, et de rajouter 80 km de lignes à 225 000 volts. Ça va chauffer, mais les Embrunais ne l’entendent pas de cette esgourde.

Par Nardo. {JPEG}

Construites en 1936, les lignes arrivent en fin de vie. Mais pourquoi une telle démesure ? Parce que les experts de RTE envisagent un doublement de la consommation électrique d’ici à 2050. Au moment même où les communicants officiels nous abreuvent de « sobriété » énergétique, l’affaire ne manque pas de sel. Officieusement, l’association Avenir Haute Durance (AHD) nous révèle que ces lignes permettront surtout de « desservir le marché italien » pour offrir des débouchés à la centrale de Marcoule. En effet, Enel Internazionale, homologue italien de RTE, admet être en pourparlers avec la France au sujet d’une ligne reliant les deux pays [1].

Le 6 octobre 2014, la ministre de l’écologie Ségolène Royal reconnaissait l’utilité publique de ces lignes à très haute tension entre Gap et l’Argentière-la-Bessée. La contestation prenait forme et mettait à jour ses divergences  : « L’association AHD et d’autres luttent contre cette THT depuis plusieurs années, explique Camille du collectif contre la THT, mais ils militent pour l’enfouissement de la ligne. » Pour Camille au contraire, « nous ne pouvons pas nous satisfaire d’une telle position. Il n’y a aucune remise en question du nucléaire lorsque l’on propose l’enfouissement. Certes, la région est belle et la ligne passera aux portes du parc naturel des Écrins [2], mais nous ne pouvons limiter nos arguments à un enlaidissement de la nature. Attaquer la THT, c’est attaquer le nucléaire dans ses flux. [3] »

Camille poursuit sa charge contre EDF  : « Ils parlent de “sécuriser la distribution électrique” et d’“assurer les interconnexions”. Mais il n’en est rien. Ces projets se multiplient partout et pas seulement en France. On parle d’un projet de 2 000 km pour un coût de 15 milliards d’euros. En calibrant le réseau électrique pour l’exportation, l’État et l’industrie ont décidé de faire de l’énergie un marché spéculatif. » Pour l’instant les travaux n’ont pas débuté. « Les soirées et discussions vont se multiplier dans les mois à venir. On va en parler un maximum dans la vallée. En attendant les travaux… ». À une heure du Val Susa, RTE a peut-être du souci à se faire.

À l’autre bout de l’Hexagone, dans le Nord-Pas-de-Calais, le doublement d’une ligne THT est elle aussi contestée. Perturbations de débats publics, manifs et petites échauffourées émaillent depuis deux ans l’entreprise participative de RTE. Ici aussi, la ligne THT permettra le commerce international de l’atome. Vers la Belgique notamment. Surtout, les justifications de RTE trahissent les dessous de la transition énergétique  : si la France compte baisser la part du nucléaire de 50 % sans fermer de centrale nucléaire, elle doit arithmétiquement construire d’autres sources électriques. Sur la côte picarde et bientôt au large du Tréport (76), 141 éoliennes de 200 mètres de haut promettent aux derniers pécheurs artisanaux une reconversion dans le chômage à temps plein. C’est ainsi que, transition énergétique aidant, les lignes THT arriveront bientôt à saturation  : « Le renforcement de la ligne […] apportera des possibilités supplémentaires d’échanges interrégionaux et transfrontaliers [et permettra] l’accueil sur le territoire régional de futurs moyens de production, comme la production éolienne offshore. [4] »

Que l’électricité soit d’origine nucléaire, éolienne ou photovoltaïque, les lignes THT participent à entretenir le dogme d’une course énergétique sans fin. Dans le Nord et les Hautes-Alpes, des groupes encore minoritaires l’ont compris.


Notes


[1« Attention, haute tension », Le Canard enchaîné, 17/12/14.

[2« Les randonneurs qui fréquentent le GR50 (100 millions euros de retombées par an pour le département) croiseront la ligne seize fois sur leur chemin », reporterre.net.

[3Et c’est d’ailleurs une bonne idée comme en témoigne un rapport confidentiel d’EDF  : «  Lorsque les écologistes militants, qui sont aujourd’hui axés sur le nucléaire, prendront dans leur collimateur les lignes THT, la situation risque d’être grave, car si l’on peut protéger les centrales nucléaires par des barbelés et éventuellement des pelotons de CRS, ce n’est pas le cas des pylônes », rapport Lefevre, 13 avril 1983.

[4Rte-ligne-avelingavrelle.com.



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