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Dossier Turquie

Les travailleurs du cuir d’Izmir : De la xénophobie à la lutte des classes


paru dans CQFD n°140 (février 2016), rubrique , par Macha Berdoulat
mis en ligne le 17/02/2018 - commentaires

Dans un petit atelier du quartier de Basmane, « petite Syrie » d’Izmir, une machine à coudre cherche sa place parmi les chutes de cuir. Son conducteur, Yalçin, est membre de l’Association de solidarité et coopération culturelle pour les Africains (Afrötürc) qui mène des recherches sur l’origine de la petite minorité afro-turque en Turquie. Leurs ancêtres sont arrivés en tant qu’esclaves dès le XVIII e siècle, ramenés du pèlerinage de La Mecque par des familles ottomanes, ou envoyés, en 1856, depuis l’Égypte ou le Soudan, pour construire le premier chemin de fer de Turquie. Mais Yalçin interrompt son travail pour raconter une autre histoire : celle des travailleurs du textile et du cuir de mai 2013.

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En 2011, Ayakkabicilar Sitesi, la cité des cordonniers d’Izmir, regroupe 30 000 travailleurs turcs et kurdes au sein d’un maillage d’ateliers. Ils triment de 13 à 16 heures par jour et 90 % des cordonniers et couturiers ne sont pas déclarés par leur patron. Yalçin est président de l’Association de solidarité pour les travailleurs du cuir qui, en palliant l’absence de syndicat formel, a gagné en popularité au sein de la corporation. Quand le conflit syrien éclate en 2011, de nombreux Syriens de la région d’Alep traversent la frontière turque pour rejoindre leurs proches déjà installés à Izmir. Une centaine d’entre eux, tailleurs et cordonniers, trouvent du travail dans le quartier du cuir. Avec l’afflux de nouveaux réfugiés, des propos racistes commencent à se faire entendre dans les ateliers.

En 2013, deux semaines avant le début du mouvement antigouvernemental de Gezi, à Istanbul, les premières manifestations éclatent sur le site des travailleurs du cuir. Les Syriens, alors au nombre de 5 000, sont utilisés par les patrons pour produire des pièces de cuir à des salaires qui feraient rêver tout exploiteur. Les cordonniers turcs accusent alors les Syriens de jouer les briseurs de grève et de ruiner une lutte de longue haleine : « Dehors les Syriens ! », scandent-ils. Selon Yalcin, « ce sentiment n’était pas exalté par le nationalisme turc : même des Kurdes se sont unis contre les Syriens. Les gens pensaient à leur salaire ».

Les manifestations s’amplifient de jour en jour contre les réfugiés des ateliers. L’Association de solidarité pour les travailleurs du cuir se joint alors au mouvement. Au gré de discussions et de réunions, ils parviennent à dévier le cours des relents xénophobes pour les mettre sur les rails de la défense des droits de tous les travailleurs – syriens compris. Le racisme disparaît des slogans. Ils deviennent alors : « Du pain pour tous, du travail pour tous ! Pour un salaire équitable et stable ! À bas le salaire aux pièces ! » Les travailleurs revendiquent aussi le droit de se syndiquer et de bénéficier d’une assurance maladie.

Mais les Syriens ne participent pas aux manifestations, malgré leur caractère désormais inclusif et solidaire. Les patrons les enferment dans les ateliers. La police, de son côté, élève des barrages aux alentours du quartier du cuir pour stopper les manifestants. Le chef du syndicat des patrons insulte les travailleurs depuis ses bureaux. L’Association essaie de calmer le jeu lorsque ceux-ci, énervés, veulent s’insurger contre les forces de l’ordre. La colère et l’envie d’en découdre montent. Les employeurs menacent de virer tous les Syriens si les cordonniers et couturiers ne retournent pas devant leurs machines.

Pendant 10 jours, les manifestations ne faiblissent pas. Malgré la tension palpable, un dialogue s’est instauré avec la police et les autorités. L’Association des travailleurs gagne le soutien de syndicats et du HDP, le parti de coalition pro-kurde et de la gauche turque non nationaliste. La mairie CHP (gauche sociale-démocrate kémaliste) enjoint les manifestants à partager leur travail avec les « invités » syriens, mais les travailleurs turcs répondent qu’il est difficile de partager son pain quand on en manque soi-même. Pour calmer le jeu, les patrons accordent à 10 % des travailleurs une assurance contre les risques au travail. Mais au final, tous les Syriens sont bel et bien virés, car leur emploi illégal a été révélé au grand jour par les événements. Mesure quelque peu ironique quand on sait que la part d’économie souterraine en Turquie est la plus élevée des pays de l’OCDE, avec un taux de 28,72 %.

La lutte aura eu peu de résultats ; aujourd’hui, très peu de cordonniers et de couturiers du cuir bénéficient de droits minimaux.

Depuis son petit atelier, Yalçin continue à se battre au quotidien. Il héberge dans sa maison-atelier des bénévoles qui cuisinent de la soupe, trouvent des moyens de chauffage, des habits et des couvertures et les distribuent trois jours par semaine aux familles de réfugiés qui occupent des bâtisses abandonnées. Selon Yalçin, les inégalités des classes sont la racine de tous les malheurs. L’arrivée des Syriens a bien contribué à la détérioration des droits des locaux, mais le problème ne vient pas d’eux. Il est dû au manque de protection sociale dans le travail lui-même, et à la division entre les travailleurs locaux et étrangers sur laquelle jouent les patrons.

« Chacun doit avoir le droit de vivre décemment là où il le souhaite. Les Syriens ne doivent pas pâtir de leur exil qui est le symbole d’une lutte contre une guerre qu’ils refusent. » Aujourd’hui, rajoute-t-il, les Turcs se sont habitués à la présence des Syriens et beaucoup acceptent – résignés mais conscients de ce qui les a poussés à fuir leur pays – , que leur présence détériore leurs conditions de travail.

Côté syrien, les perspectives sont sombres : « La reconnaissance du droit pour les Syriens à travailler [régulation annoncée le 15 janvier 2016] est un désastre, confie l’un d’eux. Avant, les Turcs nous employaient parce qu’on ne leur coûtait rien. Aujourd’hui, ils n’ont aucun intérêt à employer des Syriens puisqu’on coûte aussi cher que les Turcs. » Cependant, l’assouplissement des conditions d’obtention de permis de travail pour les Syriens compliquera-t-il vraiment la vie des employeurs, quand beaucoup de Turcs travaillent déjà sans que leurs droits ne soient respectés ?



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Par Macha Berdoulat


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