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Dossier Turquie

Istanbul : Gazi, quartier rouge


paru dans CQFD n°140 (février 2016), rubrique , par Raphaël Boukandoura, illustré par
mis en ligne le 17/02/2018 - commentaires

La guerre menée dans l’Est de la Turquie touche peu à peu Istanbul et en particulier le quartier pauvre de Gazi, refuge de nombreuses organisations révolutionnaires kurdes et turques. La mort, le 23 décembre, de deux militantes d’extrême gauche, abattues par la police dans l’appartement où elles se cachaient, n’a fait que renforcer la crainte d’une nouvelle explosion de violence dans la métropole.

Ils sont plusieurs centaines à remonter l’avenue principale du quartier de Gazi en scandant des slogans. Une scène habituelle, presque quotidienne dans ce quartier très politisé du nord d’Istanbul. Mais ce mercredi 23 décembre les visages sont plus tendus qu’à l’habitude, et les slogans scandés avec plus de force. « Les martyres de la révolution sont immortelles », entonnent les jeunes femmes qui portent les deux cercueils frappés du marteau et de la faucille sur leurs épaules. Alors que la foule, qui rassemble autour de 300 personnes, parvient à l’entrée du cimetière, des exclamations éclatent, puis des applaudissements frénétiques. Une douzaine de silhouettes sont sorties du couvert du cimetière, cagoulées de rouge. Deux d’entre elles brandissent des kalachnikovs, d’autres des armes de poing dont elles ne tardent pas à se servir pour abattre, sous les vivats, le drone de la police qui tente de filmer l’événement. Après une brève cérémonie funéraire, les militants armés regagnent le couvert des arbres au fond du cimetière, et la foule se disperse alors que dans les rues en contrebas éclatent les premières grenades lacrymogènes propulsées depuis les blindés de la police.

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Photo de Yann Renoult.

La veille, au petit matin, les équipes spéciales de la police avaient mené l’assaut contre un appartement d’un quartier voisin où résidaient Sirin Öter et Yeliz Erbay, membres du MLKP, un parti marxiste-léniniste [1] de Turquie, déclaré illégal. Les deux jeunes femmes, atrocement criblées d’une quinzaine de balles dans l’échange de coups de feu, qui a occasionné quatre blessés parmi les forces de l’ordre, étaient soupçonnées d’une série d’attaques à la bombe. En mars 2015, une explosion qui leur a été attribuée avait fait un mort et plusieurs blessés dans les locaux du magazine Adimlar, proche de la mouvance djihadiste turque ; et le 1er décembre, une bombe avait explosé au passage d’un car de police, occasionnant un blessé léger. Traditionnellement proche du mouvement kurde, le MLKP s’est encore davantage rapproché du PKK et de son équivalent syrien le PYD depuis le début de la guerre civile en Syrie [2]. Bien implantée dans les grandes métropoles de l’ouest du pays, l’organisation a gagné en influence ces dernières années, à mesure de la polarisation et de la montée des tensions politiques dans le pays.

Un quartier historiquement contestataire

Dans le cimetière de Gazi, les tombes des deux militantes voisinent avec celles de nombreux autres « martyrs ». Notamment celle de Serkan Tosun, né à quelques rues de là et célèbre pour avoir été le premier membre du MLKP à perdre la vie en Syrie au côté des Kurdes dans leur lutte contre l’État islamique. Comme lui, de nombreux enfants du quartier combattent en Syrie ou ont rejoint la clandestinité. Le quartier, bastion de la gauche révolutionnaire turque, abrite une importante minorité kurde et surtout une majorité d’alévis, une branche hétérodoxe et libérale de l’islam chiite, dont les membres ont longtemps souffert de l’oppression de l’État. En 1995, de violentes émeutes avaient secoué le quartier, et une vingtaine d’habitants avaient perdu la vie lors d’affrontements avec la police. Les slogans qui ornent pratiquement chaque mur témoignent de la politisation du quartier, où sont établies de nombreuses organisations illégales, parfois rivales. « Nous n’avons pas forcément les mêmes idées ni les mêmes méthodes, mais ici tout le monde se connaît, on sait qui est membre de quel groupe et, quand c’est nécessaire, on fait front tous ensemble », explique Zeynep, militante proche du MKP, le parti maoïste-communiste de Turquie, une autre organisation illégale. Les différents groupes font en effet taire leurs divergences quand il s’agit de s’unir pour s’opposer à l’État, ou aux trafiquants de drogue qui tentent de s’implanter dans le quartier. « Les gens d’ici sont très pauvres, luttent pour survivre et payer leurs loyers, beaucoup jettent l’éponge et se réfugient dans l’alcool, les trafiquants tentent d’attirer les jeunes en leur vendant de la drogue, avec la complicité de la police, qui laisse faire », estime Fadime.

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Photo de Yann Renoult.

« Si cette situation continue, les gens d’ici vont prendre les armes »

Dans le quartier, les manifestations sont quasi quotidiennes. Régulièrement, des enfants désœuvrés vont tromper leur ennui en harcelant les blindés de la police en faction près de l’artère principale. « Pour eux c’est un jeu, ça ne sert à rien et ça pourrit la vie des habitants », se désole Zeynep, alors qu’à l’autre bout de la rue deux enfants d’une douzaine d’années courent derrière un blindé, bouteilles en verre à la main. Ces tensions habituelles risquent pourtant de prendre un virage bien plus tragique. À l’est du pays, depuis juillet, les violences ont repris entre l’État turc et le parti autonomiste kurde des travailleurs du Kurdistan (PKK). L’escalade semble ne pas connaître de fin. Dans plusieurs agglomérations, les habitants, dont une partie considérable soutient les revendications kurdes tout en regrettant la reprise du conflit armé, sont assignés chez eux pendant des jours par un couvre-feu de 24 heures, les femmes accouchent chez elles et les malades restent confinés. Si cette violence persiste, elle risque de gagner l’ouest du pays, et en particulier Istanbul, où la jeunesse kurde pro-PKK et l’extrême gauche révolutionnaire comptent plusieurs bastions comme Gazi. « Nous prévoyons d’annoncer prochainement la création d’un Front révolutionnaire de résistance avec d’autres organisations venues de l’intérieur et de l’extérieur de la Turquie », déclarait le 24 décembre Cemil Bayik, cofondateur du PKK, au journal Le Monde.

« Si cette situation continue, les gens d’ici vont prendre les armes et ce sera sanglant, prédit Zeynep, je ne souhaite pas qu’on en arrive là, nous serons peut-être forcés de mener le combat contre l’État mais nous ne sommes pas en position de le remporter ». Alors qu’elle finit sa phrase, une détonation retentit. Une grenade lacrymogène vient de répondre aux jets de bouteilles. Le gaz emplit l’avenue, gagne l’intérieur des boutiques, les badauds pressent le pas en toussant. Une fumée, comme un mauvais présage, enveloppe Gazi.

Photo de Yann Renoult.


Notes


[1La persistance de ces idéologies rigides en Turquie, à travers une myriade de groupes concurrents, est liée à l’incessante répression d’État qui a touché des dizaines de milliers de militants et de familles depuis 40 ans, et aussi à l’articulation de l’extrême gauche avec les minorités discriminées – alévie, kurde ou zaza [ndlr].

[2Le MLKP est à la fondation de la Brigade internationaliste de Libération, un bataillon composé d’étrangers, marxistes et anarchistes, qui se bat au Rojava avec les Kurdes.



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Par Raphaël Boukandoura


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