CQFD

Dossier Turquie

Avec Amed la rebelle


paru dans CQFD n°140 (février 2016), rubrique , par Ne var Ne Yok, illustré par
mis en ligne le 17/02/2018 - commentaires

Nos copains du blog Ne var Ne Yok, qui animent « des chroniques du Kurdistan, du Rojava et de Turquie », se trouvaient du 8 au 22 décembre à Diyarbakir (Amed en kurde), capitale des régions kurdes du sud-est anatolien, pendant les opérations de châtiment collectif infligées par l’État central turc aux populations kurdes. Récit d’une lutte pour l’autodéfense et l’autonomie au quotidien.

Photo de Mahmut Bozarslan. {JPEG}

« Quiconque devient maître d’une ville accoutumée à jouir de sa liberté et qui ne la détruit pas, doit s’attendre à être détruit par elle. Dans toutes ses révoltes, elle a toujours le cri de liberté pour ralliement et pour refuge, et ses anciennes institutions que ni la longueur du temps ni les bienfaits ne peuvent effacer ; quoi qu’on en fasse, quelques précautions que l’on prenne, si on ne divise les habitants et qu’on ne les disperse, ce nom de liberté ne sort jamais de leur cœur et de leur mémoire, non plus que de leurs anciennes institutions, mais tous y recourent aussitôt à la moindre occasion. »

Machiavel, Le Prince.

Mardi 8 décembre. Sur, la vieille ville au pied des murailles de Diyarbakir, est assiégée par les forces armées de l’État turc depuis maintenant 7 jours consécutifs. Impossible de nous rendre dans le quartier en face de l’historique muraille, comme à notre dernière visite, fin mars. On y trouve, en temps normal, des vendeurs de racines et leurs charrettes en bois, des boissons chaudes improbables, des échoppes par milliers, des terrasses où l’on boit le thé, des femmes marchant avec leurs gosses ou leurs copines, des vieux en train de glander allongés sur l’herbe, des jeunes rigolant en pagaille… Sur !

Aujourd’hui les commerces sont fermés, personne dans les rues, impossible de franchir Dagkapi, une des portes de la vieille ville. Tout accès est bloqué. La Meydan, la place habituellement pleine de gens, est vide : un chien errant essaye de trouver un passage à travers les barrières de police, panique un instant et parvient finalement à s’échapper du piège policier. Les flics en civil, kalach’ à la main, font face aux passants qui les regardent inquiets. La ville est transformée en zone de guerre. On y trouve différents types de véhicules blindés : les akrep (« scorpions »), kirpi (« hérissons »), kobra, des tanks, des panzer, des toma (canons à eau). À l’extérieur de la vieille ville, malgré une ambiance pesante, les gens continuent de vivre quasi « normalement », à ceci près qu’on peut entendre à tout moment des tirs en rafales, grondements et explosions, chacun peut voir des colonnes de fumée noircir le ciel. Les récits sont les mêmes : les forces spéciales balancent des bombes par hélicoptère sur les habitants qui résistent à l’intérieur de Sur. La vieille mosquée, monument qui date de plus de 500 ans, a subi des tirs de mortier. Les pompiers venus pour éteindre le feu, n’ont eu droit qu’à un seul mot des forces spéciales : « Laissez ! Cette ville de sales bâtards devrait cramer en entier… » Face à cela, des guerillas [membres du PKK] et des jeunes des YDG-H, jeunes révolutionnaires [regroupés désormais sous l’appellation YPS, groupe de défense populaire – ndlr] qui mènent une guérilla urbaine d’autodéfense, sont venus aider à tenir le quartier. On nous dit qu’ils seraient à peine 200, mais se relayent par groupe de 10 ou 15. Les guerillas ne sont pas les seuls à défendre le quartier : des habitantes de Sur de tous âges, elles aussi, aident à monter les barricades de sacs de sable et prennent les armes. « On s’endort avec le bruit des tirs… Et on se réveille avec le bruit des tirs », commente un habitant du centre historique.

Main basse sur Sur

Dans le quotidien kurde Özgur Gündem du 25 décembre 2015, le journaliste Hüseyin Ali voit dans la destruction du vieux quartier une opération de restructuration urbaine, en même temps qu’un « génocide culturel » : « Au moment même où la résistance fait rage à Sur, l’État annonce : “les TOKI [grands ensembles d’habitations construits par le bétonneur TOKI] doivent rentrer dans Sur. Sur détruit doit être remplacé par des habitats plus modernes.” Si les TOKI rentrent dans Sur, l’âme historique de ce lieu disparaîtra en y mettant des blocs de béton sans sens et sans âme. Et d’autres vont se faire de l’argent sur le dos de cette culture, l’exploiter, la faire disparaître. »

Le 8 décembre, quelques centaines d’habitants ont manifesté dans le quartier du centre, Ofis, pour dénoncer ce siège qui n’en finit plus. La foule a forcé le barrage de police, les jeunes ont dressé des barricades et ont attaqué les flics. Ces derniers ont gazé, utilisé canons à eau, Flash-ball, et balles réelles : un jeune de 14 ans a été touché par une balle, il est mort quelques heures plus tard. Plusieurs témoignages évoquent la responsabilité de barbouzes, surgis d’une Ford Ranger, gros 4x4 noir banalisé aux vitres teintées rôdant autour des manifs…

Photo de Mahmut Bozarslan. {JPEG}

La population nourrit une véritable psychose autour de ces véhicules qui remplacent les Beyaz Toros (en l’occurrence des Renault Toros) des années 1990, durant lesquelles ont disparu de nombreux militants kurdes. Le Premier ministre actuel, Davutoglu, a même menacé le printemps dernier, lors d’un de ses meetings à Van (ville à majorité kurde), que si son parti, l’AKP, ne remportait pas la majorité au Parlement, « les Beyaz Toros feraient leur retour ». Ces « escadrons de la mort » ne relèvent pas du fantasme. Un jeune raconte : « On manifestait, on jetait des pierres sur les canons à eau. On a vu la Ford Ranger arriver, on a su qu’il fallait courir. On a pris une ruelle, pas la bonne. J’entendais les tirs qui sifflaient à mes oreilles pour finir sur les murs. Notre camarade est tombé sous nos yeux. Ils continuaient de tirer. Je ne sais pas comment j’ai réussi à me faufiler, je m’en suis sorti. Pas comme mes deux camarades. » Le 14 décembre, deux autres jeunes meurent d’une balle dans la tête.

Diyarbakir sous les gaz

9 novembre. Comme chaque jour, des avions de chasse survolent la ville et maintiennent une pression psychologique par le boucan qu’ils font. Un vendeur de journaux d’Ofis nous informe qu’une manifestation a lieu non loin de là où nous nous trouvons. Nous nous y rendons. À nouveau, des flics partout : blindés, canons à eau, police anti-émeute, keufs en civil kalach’ à la main. Une petite centaine de personnes déterminées tentent de faire entendre les revendications suivantes : la libération d’Abdullah Öcalan – toujours prisonnier sur son île turque depuis 1999 et gardé au secret depuis avril dernier – ; la reprise des négociations pour la paix et la reconnaissance par l’État turc de l’autonomie formulée par les villes et les quartiers du Kurdistan. Une demi-heure plus tard, après sit-in et prises de paroles, les manifestants se dispersent dans une ambiance de petite terreur instaurée par la police. Tout le quartier est noyé sous les gaz lacrymogènes. Ce gaz se répand partout, il est invisible et met du temps à s’évaporer. Un manifestant nous dira que c’est un gaz d’un type nouveau : « Ça fait 22 ans que je suis dans la rue et que je respire du gaz, celui-ci est pire que les précédents… »

Les jours suivants, les manifestations se succèdent selon le même scénario. On trouve un bon paquet de grands mères remontées par des décennies de massacres, de tortures, de taule et d’humiliations racistes au quotidien. « Ce sont les mères et les enfants qui nous aident à tenir moralement. La vraie force, ce sont eux », nous confie-t-on.

Le 10 décembre, le face-à-face avec les flics dure bien deux heures : la police menace régulièrement d’attaquer la manifestation car elle est, là encore, interdite ; les cocuklar, les enfants, s’échauffent et commencent à dépaver et briser les briques pour en faire des projectiles ; les adultes calment le jeu et appellent tout le monde à venir s’asseoir et chanter la guerilla au plus près des flics. Un certain nombre de personnes s’énervent contre le fait qu’il y a vraiment peu de monde, comme le fait ce père de famille : « Mais où sont les autres ? Cette ville est gigantesque et nous ne sommes que 500. Que font les autres ? Ils boivent du thé ? » La question se pose. L’État turc joue la carte de la terreur et de l’épuisement : il tente de diviser le mouvement en effrayant le plus grand nombre. La plupart des discussions tournent autour des questions de la paix et de la guerre : « Faut-il attendre encore avant d’assumer franchement la guerre qui nous est faite ? » ; « La paix, il faut œuvrer à la paix et ne pas céder aux provocations de l’État » ; « D’accord, mais en attendant, ils tuent tous les jours plusieurs de nos jeunes » ; « Est-ce que le PKK et les YDG-H adoptent la bonne stratégie ? L’autodéfense des villes et des quartiers, est-ce que le jeu en vaut la chandelle ? » ; « Il n’est pas possible de baisser la tête devant Daech et Erdogan ! »

État de siège et arnaque tactique

Le 10 décembre au soir, l’État turc annonçait la levée du siège de Sur, mais ce n’est malheureusement que de la poudre aux yeux. Nous nous dirigeons vers la vieille ville pour fêter la fin du siège, pensons-nous. Arrivés au meydan, les grilles de la police barrent toujours l’accès : fouille, palpage et vérification des identités des personnes qui veulent rentrer dans le quartier. Peu de commerces ont rouvert, peut-être un sur quatre. L’état des chats est un bon indicateur de l’ambiance de ces derniers jours : des cadavres à même la chaussée, et quelques survivants malades et affamés.

On atterrit à la terrasse d’un café au cœur de la vieille ville. Des femmes arrivent, se posent à côté de nous. Abattues. Elles parlent en kurde, et nous traduisent en turc leurs discussions : « On a entendu hier soir la levée du siège. On vient voir, et la déception est doublement douloureuse. Ça présage rien de bon, ces fouilles, ces policiers, ces tanks, partout… Quel sens ça donne à cette prétendue levée d’interdiction ? On ne peut même pas rentrer dans Sur. Vous imaginez ce que vivent les gens encerclés par les forces de l’État ? Ils sont sans eau, sans électricité, sans nourriture depuis neuf jours. Les seuls à se battre ce sont eux, nos jeunes. Et tous les autres, où sont-ils ? Certains veulent la paix, un accord qui se ferait avec l’État, mais qui n’arrive pas. » Elles critiquent le HDP – la coalition pro-kurde alliée avec des mouvements de gauche non nationalistes – pour la tiédeur de ses mots d’ordre : «  La paix avant tout », « Restez chez vous ». Et soulignent que ça casse la dynamique du peuple en le rendant plus frileux. Puis les femmes nous embrassent et s’en vont.

Pour celles et ceux qui continueraient à s’aventurer près des zones d’affrontement, le risque de contrôle est grand. Et ça l’est encore plus pour les étrangers perçus comme une réelle menace par les forces spéciales de la police du Sultan – journalistes, espions, rebelles… Une fouille de sac et ils sont toujours plus tendus, plus menaçants quand ils tombent sur un appareil photo ou un enregistreur audio : ça augmente leur psychose. Expliquer être de simples touristes ou simplement venus voir la famille n’évacue pas toute la méfiance. Ils hésitent et demandent à coup sûr ce que des yabanci, des étrangers, foutent dans les quartiers d’ici. Si vous avez la malchance d’être français, le chef en cagoule finira par lancer, énervé : « Vous voyez, votre pays a déclaré 3 mois d’état d’urgence avec possibilité de prolonger à 6 mois. Ici en Turquie, nous sommes dans un vrai pays de droits. C’est un des pays les plus libres du monde. »

Plus loin, une femme parle à haute voix dans la rue : « Vous n’avez rien vu de ce qu’ils ont fait dedans ! Ils ont tout démoli, et incendié. Que veut l’État ? Nous anéantir, en nous faisant passer pour des terroristes ? J’habite dans ce quartier qu’ils ont saccagé avec la même violence et la même mentalité que Daech. Pardon, je vous parle, mais je sais même pas si vous êtes policiers ou agents de l’État. Mais ça m’est égal, j’en peux plus. »

Photo de Mahmut Bozarslan. {JPEG}

« Vers la guerre »

Nous avons rendez-vous avec notre ami Baran. Enseignant, il participe habituellement aux assemblées de quartier et réunions syndicales qui ont lieu en temps normal. Mais avec la guerre qui arrive, ces assemblées se tiennent beaucoup moins régulièrement. Il consacre beaucoup de son temps au suivi de la situation et s’active sur Twitter à relayer informations et analyses.

Quelle est sa vision de l’avenir ? « L’État turc a pris seul la décision de repartir en guerre », commence-t-il. « La raison profonde de ce revirement stratégique est liée à la situation en Syrie nous explique Baran. Au Rojava, Tall Abyad, la ville frontière côté “syrien” a été reprise à Daech cet été, et les cantons de Kobané et de Cizre ont pu ainsi être reliés. Cela coupait un point de passage pour l’État islamique. Les élites turques et le haut commandement militaire ont rapidement pris la décision conjointe de déclarer la guerre aux Kurdes, pour éviter l’ouverture de ce fameux corridor kurde, de Mossoul et Kirkuk jusqu’à la mer Méditerranée. Pour les autorités turques, cela représente un vrai cauchemar. Voilà la vraie raison de la guerre déclarée aux Kurdes. » Il poursuit en soulignant l’importance du mouvement pour l’autogestion : « Dans certains quartiers ou certaines villes, les jeunes Kurdes ont déclaré l’autonomie. Du coup, l’État a envoyé ses forces spéciales à ces endroits-là : tanks, roquettes, armes lourdes. Ils occupent carrément des quartiers entiers, où vivent évidemment des civils. Quand on parle de l’autonomie, on dit qu’elle a “neuf pieds” : l’économique, le social, le culturel, la santé, l’écologie, les femmes, les jeunes, etc. Dans ces “neuf pieds”, il y a aussi l’autodéfense. C’est quelque chose qui naît naturellement en toute personne qui se rebelle contre n’importe quelle forme de pouvoir. Si l’État n’attaquait pas, s’il faisait un pas en arrière, le peuple s’organiserait autrement. »

Baran insiste bien sur le fait que personne au Kurdistan n’a souhaité la reprise de la guerre, et qu’au contraire, le mouvement kurde a toujours souhaité la paix : « Dans la période de construction de ce mouvement d’autonomie et d’autogestion, on aurait dû pouvoir entamer ces travaux sans avoir à faire intervenir les armes. On aurait pu s’organiser de manière tranquille dans nos quartiers, dans nos villages, dans nos villes. C’est une lacune qui incombe au parti politique légal kurde, le HDP. Tout a commencé il y a un an, à Cizre, où huit jeunes ont été abattus par des militaires. Des barricades ont été creusées. À Silvan, par exemple, quand les premières barricades ont été montées au mois d’août, l’État a fait marche arrière en disant : “On ne vous fera aucun mal. On ne procédera à aucune garde à vue, on n’emprisonnera personne. Enlevez seulement ces barricades.” Mais une fois que les jeunes ont retiré les barricades, et qu’eux-mêmes se sont retirés de la zone de conflit, les forces de l’ordre ont attaqué les quartiers comme des barbares. Ils ont brûlé les maisons, les commerces. Ceux qu’ils ont attrapés ont été battus, torturés, enfermés. Là encore les jeunes ont dû reprendre les armes. Ce ne sont pas des terroristes. Vous savez qui sont ces jeunes, aujourd’hui ? Cette génération de jeunes est le résultat des années charnières 1990. Ce sont les jeunes qui ont perdu un membre de leur famille : abattu, torturé, mis en prison ou porté disparu. Leurs villages, leurs maisons, ont été incendiés. Ils ont été forcés de migrer vers les villes. Ils ont grandi avec ces histoires. La vengeance anime leurs pensées. »

Pour illustrer son propos, il nous parle de sa mère qui lui disait, petit : « “Attention, si tu ne vas pas te coucher, les militaires turcs vont venir te chercher”. C’était notre loup à nous, elle nous faisait peur comme ça. Est-ce que vous arrivez à comprendre ce que ça signifie ? Un matin, les militaires viennent dans votre village, ils rassemblent les hommes sur la place, les insultent, les humilient, les frappent, les torturent. Toutes ces sales choses qu’on peut s’imaginer, ils les font. Et ensuite, ils rentrent dans vos maisons et font ce qu’ils veulent sur des femmes et des enfants. » Avant de conclure : « Chaque instant de la vie est devenu un moment de torture pour nous. J’ai 38 ans aujourd’hui et je ne me sens en sécurité que là où les forces armées ne sont pas présentes. »

Et maintenant, la terreur des tanks

Depuis le 13 décembre, de nouvelles operasyon – ces opérations militaires contre les « terroristes kurdes » comme aiment à en parler les médias aux ordres du Sultan Erdogan – ont redoublé en une large offensive dans les régions kurdes. Plus de 10 000 militaires, policiers et gendarmes des forces spéciales sont partis à l’assaut de Silopi, Cizre, Nusaybin, etc. Autant de villes kurdes ayant déclaré leur autonomie et qui se sont vues successivement placées sous couvre-feu.

Les forces spéciales se vantent d’avoir tué plus de 120 guerillas dans toutes ces villes, mais rien n’est moins sûr, car l’État joue sur les chiffres à des fins de propagande. À Sur, d’après ce qu’il se raconte dans les cafés et aux coins des rues, les forces répressives de l’État n’avanceraient pas d’un pouce. Le siège du quartier de la vieille ville, commencé le 2 décembre, ne donne semble-t-il pas les résultats escomptés. Les YDG-H revendiqueraient le 21 décembre plus de 25 flics tués pour les derniers jours à Silopi, Cizre et Sur, ainsi que plusieurs prisonniers… Dur à vérifier.

Sur le plan politique, les partis pro-kurdes, le HDP et le BDP ont été critiqués par la base pour leur silence face aux événements. Le co-président Selahattin Demirtas a finalement déclaré que les Kurdes de Turquie avaient le droit de décider s’ils voulaient vivre en autonomie ou « sous la tyrannie d’un homme », en référence au président Erdogan. Ce dernier a parlé de « trahison » et le parquet d’Ankara et celui de Diyarbakir ont lancé une enquête pour atteinte à l’ordre constitutionnel et « séparatisme ». Le terme de « séparatisme » est contesté par le mouvement kurde qui évoque au contraire un « combat pour l’autonomie locale et la démocratie locale » et non la création d’un nouvel État.

Entre les manifs, la population n’oublie pas les sehit, les « martyrs » tués par les forces de police. Des lieux de recueillement ont été mis en place par la mairie HDP de la ville. Les familles des victimes, pendant trois jours et trois nuits, sont visitées par les voisins touchés par la mort des jeunes. Ils viennent faire leurs condoléances, manger ensemble, boire le thé, faire des agit (« chants, pleurs »). Il y a un lieu pour les femmes, un autre pour les hommes. Des centaines de personnes s’y bousculeront pendant ces trois jours. Dans les villes sous couvre-feu, les autorités de l’État ont interdit la tenue des funérailles privées, obligeant les familles à livrer les corps. La plupart préfèrent garder leurs défunts auprès d’elles plutôt que de se les voir confisquer.

Photo de Mahmut Bozarslan. {JPEG}

« Tuer le système qui est en nous »

Amet a 25 ans, il habite avec toute sa famille à Baglar, qui est, avec Sur, le quartier le plus populaire du centre-ville de Diyarbakir. Baglar est un gigantesque entrelacement d’immeubles et de ruelles. « Imprenable par la police ! », avertissent certains. Tout le monde s’entraide, se prévient, se protège. Les petites rues voient très régulièrement pneus et poubelles brûler, à toute heure du jour ou de la nuit. Les trottoirs sont dépavés et servent aux barricades de fortune ou de projectiles contre les blindés. Chacun et chacune se rappelle des nuits du 6 et 7 octobre 2014, où le serhildan – « l’émeute, la révolte » – pour Kobané avait enflammé les cœurs. Ce que les jeunes attendent, c’est de réussir à « maintenir un serhildan quotidien qui relierait Baglar à Sur en passant par Ofis ».

Comme beaucoup d’autres galériens de son quartier, Amet est présent à chaque manif. Et il ronge son frein en attendant de sentir le moment où il pourra s’engager « plus avant ». Le lot commun des habitants de Baglar, en plus du manque d’argent, c’est de subir le racisme, les humiliations et les attaques de la police depuis des années. Toute sa famille est ultra-politisée et très engagée dans le mouvement : sa grande sœur est partie il y a 4 ans dans la montagne retrouver la guerilla ; son petit frère semble s’investir aux côtés des YDG-H, les groupes d’autodéfense des quartiers ; sa petite sœur de 13 ans tient déjà la longueur dans les discussions politiques ; et les parents, pas peu fiers de leur progéniture, sont là à tenir la logistique pour tout ce petit monde…

Amet nous apporte assez rapidement quelques précisions sur les YDG-H, dont il se sent assez proche : « Ce sont des jeunes qui sortent de différentes organisations. Ils ont étudié leur histoire, connaissent leur culture, et de cette façon réfléchissent à comment défendre tout cela. En réalité, ils travaillent à faciliter l’émancipation des gens dans nos quartiers. Mais ces derniers mois, ils sont malheureusement contraints de ne se pencher que sur la question de l’autodéfense. Ce sont des groupes d’une dizaine, d’une quinzaine de personnes. »

La copine d’Amet est en détention préventive depuis quelques mois, simplement pour ne pas avoir respecté le couvre-feu dans Sur. « Au Kurdistan, nous explique Amet, il n’y a nulle honte ni peur d’aller en taule. Il y a tellement de personnes enfermées pour des motifs politiques que lorsque tu te fais emprisonner, tu es pris en charge par les camarades, et il s’agira alors pour toi de prendre tranquillement le temps de lire et discuter politique, histoire et philosophie… »

Discuter philosophie et politique, c’est justement un sport collectif au Kurdistan. Que ce soit dans les familles où nous sommes invités, avec le vendeur de journaux ou dans n’importe quel café, c’est la règle : après quelques blagues vient le temps des réflexions sérieuses. Amet n’échappe pas à la norme, quand il souligne qu’« il faut tuer le système qui est en nous », s’extirper du capitalisme qui pénètre les esprits, même si au Kurdistan il a moins colonisé tous les aspects de la vie. « Il faudra bien que les riches, les bourgeois se remettent comme tout le monde en question un jour ou l’autre », afin que le capitalisme ne détruise l’âme du Kurdistan.

« Aujourd’hui il n’y a pas école… Et demain ? »

22 décembre. Deux jeunes ont été tués dans les rues de Diyarbakir. L’un, Siyar Baran, n’avait que 13 ans tandis que l’autre, Serhat Dogan, abattu d’une balle dans la tête, en avait 19. Aujourd’hui il n’y avait pas école. Les habitants de la capitale kurde ont décidé d’une journée ville morte pour protester contre le siège du quartier de Sur et contre la terreur d’État. En attendant, les assassins professionnels, les escadrons de la mort turcs, sont encore sortis de leurs 4x4 noirs pour tuer efficacement et froidement les jeunes manifestants pour la liberté. Et de ce point de vue, le bilan de la journée est encore terriblement lourd : à Amed, deux jeunes sont tombés sous les balles de l’État. Tandis que dans le reste du pays, cinq civils se sont faits tuer à Cizre, deux à Nusaybin, un à Silopi, un à Mersin et deux à Istanbul.



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