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Dossier « All computers are bastards »

Les ordis ne naissent pas dans les choux


paru dans CQFD n°151 (février 2017), rubrique , par Hervé Krief, illustré par
mis en ligne le 25/04/2019 - commentaires

Les outils informatiques, si minuscules et miraculeux soient-ils, n’en nécessitent pas moins de grandes quantités de matières premières, d’énergie et de travail pour être mis au point et fonctionner. Tour d’horizon de l’envers infernal du monde numérique.

La Une du n°151 de CQFD, illustrée par Rémi {JPEG}

Les machines sophistiquées qui nous entourent sont fabriquées à partir de matériaux qu’il faut aller extraire des entrailles de la Terre avec des procédés industriels nécessitant beaucoup de métaux lourds et de produits chimiques, tous très toxiques, ainsi que des quantités très importantes de pétrole et d’eau. Il faut également un outillage technologique très pointu. Par exemple, la fabrication d’une tablette ou d’un smartphone nécessite 62 métaux différents et beaucoup de plastique.

Qui dit informatique, dit extractivisme

Par conséquent, des populations entières se voient sacrifiées sur l’autel de l’extractivisme, inhérent au progrès technologique. En Amérique du Sud, en Afrique, en Chine comme aux quatre coins du globe, l’exploitation industrielle de la nature s’intensifie sans aucune considération pour les peuples qui vivent sur les territoires concernés par l’extraction des minerais, métaux, terres rares, sable, pétrole, gaz de schiste ou sables bitumineux. Privés de leur autonomie et de l’accès à leurs terres ancestrales pour s’alimenter, ils sont contraints de rejoindre des bidonvilles ou de boire une eau polluée et de respirer un air vicié.

« Pour les minerais, le pétrole, le gaz ou les aliments industriels produits en masse pour être exportés, on piétine les économies locales préexistantes, les cultures, la nature, le mode de vie et l’organisation sociale. Le seul complexe minier de Yanacocha (Pérou) est autorisé à pomper jusqu’à 900 litres d’eau par seconde [1]... »

Le film de Franck Piasecki Poulsen Du sang dans nos portables montre de manière éloquente comment l’extraction du tantale au Congo, nécessaire à la fabrication des cartes mères et des circuits imprimés, ravage le pays, poussant les enfants à la guerre, les adultes à mourir ensevelis dans des mines et les habitants des villages voisins à contracter de nombreuses maladies liées à la pollution de l’air et des rivières.

Le même phénomène se produit en Chine avec l’extraction du néodyme, élément indispensable à la fabrication des aimants des haut-parleurs. La ville de Baotou produit 97 % du néodyme mondial en utilisant des bains d’acide, de métaux lourds et de soude ; ce qui a un impact désastreux sur l’environnement. La production d’une tonne de néodyme entraîne une tonne de déchets et rejette 75 000 litres d’eau acide. Le taux annuel de déchets atteint 600 000 tonnes. Ce qui a des conséquences terribles pour la santé des habitants. Cette ville est ainsi surnommée « ville des cancers » par l’équipe médicale de l’hôpital local.

Cet extractivisme mondial, qui prélevait 40 milliards de tonnes de ressources en 1980, aura doublé de volume en 2020, alors que les ressources sont de plus en plus difficiles d’accès, nécessitant pour leur extraction de plus en plus d’énergie et de produits toxiques et donc générant de plus en plus de pollutions [2]. Pour répondre à cette pénurie annoncée, la loi Macron a lancé, suite à une directive européenne sur les métaux critiques, une grande campagne d’ouverture de mines sur le territoire français. Ce qui revient à dire que cette destruction et son lot de pollutions viendront s’ajouter à toutes celles que nous subissons déjà.

À ce titre, les travaux du professeur Séralini sont précieux. une étude récente sur les effets des polluants sur la santé des fœtus révèle la présence de plus de 400 polluants, résidus de gaz de moteur, de pesticides et de métaux lourds. Ce qui explique l’augmentation vertigineuse des cancers, des maladies cardio-vasculaires et neurodégénératives ainsi que de l’autisme dans nos sociétés industrielles [3].

Bienvenue à Smartphone-City

Une fois l’extraction achevée, il faut assembler les pièces. Les procédés de fabrication employés créent un nouvel esclavage moderne. Les sous-traitants des multinationales implantent en Chine (et maintenant en Éthiopie, Vietnam, Tchéquie ou encore Slovaquie) des usines qui sont de véritables villes dans lesquelles travaillent les ouvriers fabricant les objets numériques. Leur situation est extrêmement précaire et les directions utilisent des méthodes de gestion autoritaires et violentes. Peu de témoignages arrivent jusqu’à nous à l’exception de deux reportages diffusés sur France Télévision (« Envoyé Spécial » en décembre 2012 et « Cash Investigation » en novembre 2015) et d’un livre bouleversant, La Machine est ton seigneur et ton maître [4]. Ils révèlent des cadences de travail infernales, des conditions de vie déplorables et des salaires indécents. Ils montrent des dortoirs sans commodités ni intimité, un isolement terrible et une vie soumise. Nombreux sont les enfants chinois contraints de travailler dans ces « usines-dortoirs », 12 heures par jour, de jour comme de nuit, avec seulement 2 jours de repos mensuels. C’est une vague de suicides sans précédent qui amena les journalistes à s’intéresser à ces usines géantes.

Les ravages écologiques et humains se poursuivent dans la main des utilisateurs. En effet, l’activité principale d’une majorité de terriens, qui ne cesse d’augmenter, est de scruter un petit écran tenu à bout de bras tout en tapant dessus compulsivement (1,5 milliard de smartphones vendus dans le monde en 2015). Ainsi, le monde réel disparaît et chacun peut à sa guise naviguer et acheter sur Internet, lire et écrire des courriels et des « SMS », visionner des émissions de télévision ou des films, jouer à des jeux et téléphoner. Or, pour se livrer à ces occupations de plus en plus nombreuses, les possesseurs de ces merveilles connectées sollicitent en permanence des « centres de données » (data centers), la « salle des machines » ou la face cachée de nos vies virtuelles. une énergie électrique considérable est nécessaire pour faire fonctionner leurs disques durs géants et les ventilateurs indispensables pour les refroidir. Cela crée des nuisances sonores importantes et récemment, un premier procès a été intenté par des riverains contre un data center à Saint-Denis (93).

Les data centers, des ogres insatiables

Un journal de Radio France de décembre 2012 estimait que les centres de données consommaient alors 9% de l’électricité totale fournie en France. Il citait également le rapport remis au gouvernement « Développement écoresponsable et TIC », dans lequel est prévu que la consommation électrique des data centers augmentera de 10% chaque année. Par ailleurs, si l’on se réfère à l’Arcep (Autorité de régulation des communications électroniques et des postes), le volume de données consommées par nos connexions est passé de 90 000 téraoctets en 2012 à 310 000 téraoctets en 2014. Soit une multiplication par 3,4 en 3 ans. La consommation énergétique des centres de données étant proportionnelle à ce volume, elle continuera d’augmenter considérablement dans les temps prochains.

Nos connexions et tous nos gestes « numériques » fabriquent des données collectées grâce à des algorithmes surpuissants appartenant au Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) et leur permettent de s’enrichir par la publicité et de contrôler tous nos faits et gestes ; tout en nécessitant encore des machines sophistiquées, de l’énergie et des matériaux pour les fabriquer et les faire fonctionner. C’est un puits sans fond.

Une conséquence des nouvelles pratiques numériques, addictions aux smartphones et temps très long passé devant les écrans (8 heures en moyenne pour les 16-25 ans en 2015 [5], est l’atomisation du cerveau humain. Ces engins nous mettent en suractivité permanente sans aucun temps libre pour notre esprit. Leur arborescence uniformise notre pensée, construisant un monde intérieur et intime uniforme. Cette nouvelle unicité de l’être s’accompagne d’une perte progressive et inéluctable de nos facultés à nous situer dans le monde, contribuant ainsi à faire de chaque usager un spectateur passif de son évolution.

Ce tour d’horizon sera complet lorsqu’on aura évoqué les déchets provoqués par l’obsolescence programmée pratiquée depuis plus d’un siècle par les industriels. Chaque Français produit 20kg de déchets électroniques et électriques par an dont moins de 5% sont recyclés. Le reste finit pour l’essentiel dans des décharges sauvages en Afrique, notamment au Ghana (500 containers de déchets électroniques arrivent tous les mois au port ghanéen de Tema) ou au Nigéria [6].

Hervé Krief

Notes


[1Anna Bednik, Extractivisme, éd. Le Passager clandestin, 2015.

[2Source : ecoinfo.cnrs.fr

[3Source : criigen.org

[4Yang, Jenny Chan et Xu Lizhi – éd. Agone 2015.

[5Réseau Morphée, cité par Philippe Bihouix et Karine Mauvilly, Le Désastre de l’école numérique, éd. Le Seuil, 2016.



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