CQFD

Des arbres sur un plateau d’argent

Les forêts au charbon


paru dans CQFD n°166 (juin 2018), par Emilien Bernard, illustré par , illustré par
mis en ligne le 04/07/2018 - commentaires

Le plateau de Millevaches ? Un coin paumé et sauvage, où le temps semble s’être arrêté. Presque une anomalie. Comme le capitalisme a horreur du vide, certains y remédient en misant plein pot sur la principale ressource du territoire : les arbres. À l’image de ce projet d’usine à pellets (granulés de bois utilisés comme combustible), qui fait couler beaucoup d’encre.

« Là où le lobby forestier a tendance à ne voir que des arbres plantés dans un désert humain, et où nous autres habitants avons tendance à envisager notre vie comme se déroulant sur le fond d’une ‘‘ nature ’’ immuable, nous avons découvert que l’état de la forêt, au fil de l’histoire, ne faisait qu’exprimer la façon dont le plateau était habité. L’état de la forêt est le reflet fidèle de notre rapport au territoire. »

Rapport sur l’état de nos forêts, Novembre 2013 [1]

Même quand on conduit un tas de boue motorisé, sillonner les petites départementales du plateau de Millevaches est un plaisir de gourmet. En tout cas, pour qui sait apprécier les paysages bucoliques. Le décor y est aussi sauvage que magnétique, entre denses forêts à la Brocéliande, lacs brumeux, bourgs paumés et chevreuils en goguette. Pour un peu, on crierait au paradis pour ermites et adeptes du retour à la rude nature – entre ici, Henry David Thoreau, et prends ton pied.

Au détour des lacets, cependant, une autre réalité pointe le bout de son nez – la déforestation. Elle se manifeste par d’immenses terrains dévastés, striés de souches et de branches, à la terre retournée, comme scarifiée. Des « coupes rases », en langage forestier. En bord de route, des tas de troncs gigantesques, de plusieurs mètres de hauteur. Et puisqu’il faut bien les acheminer, des semi-remorques roulent comme des dingues sur les petites routes des environs, suscitant parfois des visions lunaires. Entre Tarnac et Saint-Merd-les-Oussines, sur la minuscule D 109, deux de ces monstres chargés de grume se font face, immobiles : la route est trop étroite. En désespoir de cause, ils klaxonnent.

Ça pourrait être anodin. Mais ces visions se répètent à intervalles réguliers, reflétant l’industrialisation à vitesse grand V de ce territoire composé de 53 % de forêts. « La multiplication des coupes rases est le fruit d’une longue évolution, qui s’est accélérée ces dernières années », explique Rémy, qui bosse comme forestier depuis 20 ans et a rejoint l’équipe d’Ambiance Bois, petite scierie autogérée aux antipodes des méthodes productivistes. « Au début du XXe siècle, le plateau de Millevaches était une terre agricole, quasiment sans forêts. Diverses phases de plantation se sont ensuite enchaînées : des pins sylvestres dans les années 1920, des épicéas au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et, surtout, énormément de sapins Douglas dans les années 1970. Ces derniers connaissent une croissance rapide et peuvent être abattus plus tôt, au bout de 40 ans. Ce sont eux qui sont massivement coupés aujourd’hui, sur un modèle d’exploitation intensive. »

Le Douglas, nouvel or brun ? C’est en tout cas ce que semblent penser les propriétaires de terrains : à l’heure actuelle, l’immense majorité des arbres ensemencés appartiennent à cette espèce. Ils sont généralement plantés sur le mode de la « futaie régulière monospécifique ». Soit des rangées d’arbres de même taille et de même essence, adaptés à une exploitation intensive. Une fois qu’ils sont arrivés à maturité, on envoie les abatteuses et les grumiers. Et bim : tabula rasa. Nombre de ces troncs sont ensuite acheminés à l’usine de pâte à papier de Saillat, détenue par la multinationale International Papers. Une parfaite illustration de l’industrialisation du territoire, dans lequel débarque désormais un nouvel acteur, bien décidé à tirer profit de ses richesses forestières : la société Somival et sa filière Carbon Ingen’R Bugeat Viam (CIBV), porteuse d’un projet d’usine à pellets torréfiés. Tout un poème.

« Y a rien ici »

Même pour les amateurs de vie paisible, la donne est claire : Bugeat, c’est pas la teuf. À peine le panneau d’entrée de ce petit bourg de Corrèze passé que la naphtaline saisit à la gorge le visiteur. Il faut dire que les données de base sont plutôt moroses. Une population vieillissante. Des commerces et classes scolaires qui glissent la clé sous la porte. Des habitants qui se taillent – 829 en 2015 contre 926 en 2007. Et une réputation pas franchement flatteuse dans les environs, les autochtones voisins aimant railler les récurrents ratages locaux en matière de développement. L’installation d’une « gare-bois » censée permettre de tirer profit des arbres abattus par la tempête de 2009 ? Un fiasco retentissant. Le lancement à la même époque d’une usine de retraitement des pneus ? Un plantage en beauté, avec pollution des sols en option.

« Bien sûr que je suis pour l’usine, y a rien d’autre ici », assène une habitante, alpaguée à hauteur de la Brasserie du Gaz, établissement peuplé d’hommes aux cheveux gris et chemises à carreaux. Un discours récurrent dès lors qu’est abordée la question. « T’as vu dans quelle merde on est ? », répètent en substance les interrogés. Avec ce corollaire : « Pourquoi chercher des poux dans la tête des seuls à vouloir investir dans le secteur ? »

Si le concept de départ peut sembler viable à première vue, le projet est pourtant tout ce qu’il y a de bancal. En gros, il s’agit de récupérer les « rémanents » subsistant sur les terrains après les coupes rases, soit des souches et des branches. Et de les transformer en granulés, ces fameux pellets, destinés à être brûlés pour produire de l’énergie. Le projet de CIBV a pour particularité de les torréfier, ce qui leur permettra d’alimenter les centrales thermiques. Le devenir charbon du bois, en quelque sorte. Une aberration écologique, surtout, tant l’empreinte carbone d’une telle opération est désastreuse.

Les chiffres ont varié au gré des présentations. Mais les porteurs du projet prévoient désormais une production annuelle de 45 000 tonnes de pellets, pour 100 000 tonnes de rémanents utilisés. Une matière première récoltée dans un rayon de 80 kilomètres, territoire considérable incluant plusieurs départements (Corrèze, Creuse, Puy-de-Dôme, Haute-Vienne) et deux parcs naturels régionaux. Les pellets seront ensuite convoyés en divers lieux énergivores, parfois très lointains. De quoi intensifier le ballet de semi-remorques, déjà omniprésent. La teuf au gazole.

Pour Bugeat et l’autre commune directement concernée, Viam (minuscule bled, surtout connu pour son lac), toutes deux situées à un petit kilomètre, les retombées s’annoncent gratinées : nuisances sonores et olfactives, tourisme en berne, rivière locale délestée de quantités d’eau, risques d’incendies, routes défoncées par le trafic routier, etc. « Après avoir tout décortiqué, on se rend compte que les projections sont fantaisistes et les dommages minimisés, explique Alain Scharf, l’une des chevilles ouvrières de l’association Non à la Montagne-Pellets. C’est par exemple le cas pour l’aspect sonore : un dispositif anti-bruit est certes prévu, mais les études montrent qu’il sera très insuffisant. Et il en va de même pour toutes les autres nuisances liées au projet. Mais les partisans de l’usine n’en ont cure, ils n’ont qu’un mot à la bouche : les emplois ! C’est presque religieux, comme une incantation obligeant à abandonner tout esprit critique. »

Photo de Lise Lacombe. {JPEG}

Le projet est censé permettre la création d’une vingtaine d’emplois. Mais il en menace directement d’autres – on ne donne pas cher du centre hippique situé à proximité, ni des activités touristiques du lac de Viam. Et sa viabilité à long terme est plus qu’hypothétique, malgré les importantes subventions annoncées. Une fois les stocks de souches et de branchages disponibles engloutis, comment les renouveler en quantité ?

Pis : les spécialistes de l’exploitation forestière pointent les effets catastrophiques de la récupération des rémanents sur une grande échelle. « Très pauvres, les sols du plateau ont mis longtemps à se former, explique Emelyne [2], adepte de la sylviculture douce au sein de la structure Arbogest. Les traiter de cette manière, c’est tirer une balle dans le pied des générations futures. » Un avis partagé par Hervé : « Ils parlent de ‘‘ nettoyer les parcelles ’’, mais ce sera l’inverse absolu. Leurs immenses machines vont enlever la couche de terre la plus riche en nutriments et stériliser le sol. »

À moyen terme, l’aberration est criante. Une impasse annoncée qui importe peu au boss de la Somival, un certain Pierre-Henri Gaudriot. Cet ancien vice-président du conseil général de la Creuse arbore un CV remarquablement chargé. Il a notamment été poursuivi en 2001 pour « recel de favoritisme » et « prise illégale d’intérêts », après avoir « abusé de sa position dominante à propos du marché de l’eau potable en Creuse, où il se [trouvait] en situation de quasi-monopole » [3]. Et il a aussi été mis en examen pour abus de biens sociaux en 2005, alors qu’il dirigeait une filiale de Charbonnages de France. Bref, un joli parcours, encore rehaussé par la participation de l’une de ses entreprises aux travaux de forage pour l’enfouissement des déchets radioactifs à Bure. Oui, le garçon a tout pour plaire. « C’est un industriel fiable », a confirmé le sénateur de Corrèze Daniel Chasseing, avançant notamment cet argument imparable : « C’est un ami de Monsieur [Gérard] Longuet. » Et de s’interroger : « Comment trouver pour cette zone un projet plus magnifique que celui-là ? » Bonne question.

Parc industriel

Sur le plateau, on croise un certain nombre de panneaux retouchés à la bombe. « Parc naturel régional de Millevaches en Limousin », était-il écrit à l’origine. Mais des petits malins ont barré le « naturel » pour lui substituer le plus honnête « industriel ». À la sortie de la petite commune de Faux-la-Montagne, un autre panneau touristique a été modifié, afin de souligner les bouleversements en cours : « Faux-la-Montagne, ses lacs, ses campings, ses forêts ».

Le projet de CIBV a dès le départ suscité des contestations. Dévoilé il y a environ un an par la maire de Viam, alors que les pourparlers étaient déjà fort avancés, il a été avalisé par la préfecture, qui a signé l’autorisation des travaux le 30 mars dernier. Mais pas de quoi décourager les opposants, qui essayent de se faire entendre dans une ambiance de plus en plus tendue. Lors de plusieurs réunions publiques ces derniers mois, les noms d’oiseaux ont volé, notamment entre habitants « de souche » et personnes s’étant installées plus récemment. Les premiers seraient plutôt pour le projet, les secondes contre. Catherine et René Scharf font partie de cette deuxième catégorie. Pour eux, le choc a été rude : « On a déménagé ici pour la beauté de la nature, des forêts. Et on se retrouve avec un site industriel prévu à quelques centaines de mètres... On a bien sûr protesté, mais les habitants du coin n’ont pas apprécié – l’hostilité était palpable au quotidien. » Résultat, le couple vient de déménager.

Les réunions d’information étaient censées aplanir les différends. Mais c’est l’effet inverse qui s’est produit : chacun des camps s’est retranché sur ses positions [4]. « L’affaire de Tarnac avait été l’occasion de fédérer et de rapprocher ceux qui se regardent d’ordinaire en chiens de faïence, explique Hervé. Mais ce projet d’usine n’a pas eu le même effet. Pour dire vrai, les gens du coin flippent quand ils lisent des graffitis de type ‘‘ Tous à la Zad de Bugeat ! ’’ »

C’est que le sujet clive particulièrement, entre tenants de l’industrialisation à la papa et contempteurs de l’économie de prédation capitaliste. Pour Julien, reconverti dans la sylviculture douce après dix ans de photojournalisme sur Paris, le choix est vite fait. « Je m’oppose à cette exploitation intensive, en diversifiant les essences dans les forêts dont j’ai la charge, en refusant les pesticides, en privilégiant un rapport sensible aux arbres et un abattage sélectif. » Passionné, le quadragénaire bosse comme un stakhanoviste, mais raconte en rigolant s’être fait alpaguer par un partisan du projet le taxant de feignant – « Ils nous caricaturent en glandeurs déconnectés des réalités... » Il évoque aussi cette vidéo où on le voit parler aux arbres, habitude qu’il assume. Un doux rêveur ? Pas que. «  Je ne suis pas le seul à avoir cette approche respectueuse de la forêt, basée sur le long terme. Nous sommes de plus en plus nombreux à procéder ainsi. Et nos clients sont ravis : non seulement leurs forêts se portent bien, mais elles sont tout aussi rentables. »

Concernant l’usine, les mois qui arrivent seront déterminants. Un recours administratif a été déposé par l’association Non à la Montagne-Pellets : le verdict devrait tomber au cours de ce mois de juin. En attendant, les opposants s’organisent [5]. Ils ont récemment mis en scène une cérémonie d’enterrement du Parc naturel régional (dont le président a pris parti pour CIBV), avec cercueil noir de rigueur. Et comptent bien multiplier les actions, avec un mot d’ordre particulièrement affûté : « On ne va pas se laisser pellet la gueule ! »


Notes


[1Excellente brochure réalisée par des habitants du plateau. Certains chiffres cités dans cet article sont d’ailleurs issus de cette publication, facile à dégotter sur Internet.

[2Lors d’une intervention à l’occasion d’une réunion publique.

[3Extrait de l’article « Un marché de l’eau juteux en Creuse », mis en ligne sur le site de Libération le 24/03/01.

[4Voir à ce sujet les trois opus du documentaire réalisé par Télé Millevaches, Une usine en question.

[5De manière plus large, ils ne sont pas les seuls à tirer la sonnette d’alarme. Mi-mai, des agents de l’Office national des forêts défilaient dans plusieurs villes de France pour dénoncer l’industrialisation des forêts publiques et leur ravalement au rôle d’ « usines à bois ».



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Par Emilien Bernard


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