CQFD

Intimidation

Les « canulars » d’Ulcan


paru dans CQFD n°134 (juillet-août 2015), par Christophe Goby, illustré par
mis en ligne le 01/03/2018 - commentaires

Rencontre avec Pierre Stambul, victime d’une dénonciation calomnieuse du hacker Grégory Chelli, alias Ulcan, et de l’intervention du Raid à son domicile. Dans la nuit du 8 au 9 juin 2015, Pierre, pris de remords après le succès de la campagne Boycott-Désinvestissement-Sanctions (BDS), aurait tué sa compagne et appelé la police…

Par Charmag. {JPEG}« Allo, c’est Grégory Chelli. J’attends des excuses publiques dans le même nombre de médias où vous êtes partis chouiner comme une petite salope, je vais m’occuper de ta sœur, elle est amie avec toi donc […], petite salope de Juif honteux, enfant de putain, je vais te gifler de gauche à droite, fils de porc, tu t’excuses, tu es une putain de kapo, suceur d’Allemands de mes couilles… » Ces propos fleuris sont arrivés sur la boîte vocale du copain marseillais Pierre Stambul, co-président de l’UJFP (Union juive française pour la Paix), une association militant pour la paix en Palestine, à laquelle avait adhéré Stéphane Hessel. Dans ce message téléphonique où l’on sent l’exaltation mal contrôlée aller crescendo dans le débit du hacker franco-israélien, ce dernier nie être l’auteur du canular qui a valu à Pierre Stambul la visite du Raid chez lui dans les quartiers sud de Marseille, dans la nuit du 8 au 9 juin 2015.

Un coup de fil, indiquant provenir de son propre domicile – la ligne avait été piratée –, annonce au 17 l’assassinat de sa femme. « Ils ont cassé toutes les portes, terrorisé jusqu’à la petite famille thaïlandaise et le fils du propriétaire ! » Les Huns ? Que nenni, les autres, à savoir les troupes d’élite de la police qui n’ont pas vérifié leurs informations. A quoi bon ? Depuis Tarnac, on fait ce qu’on veut, non ? Et puis le « i » dans Raid est bien plus marrant que le « r » ou le « a ». « A quatre heures du matin, ils ont vraiment tout pour savoir que c’est bidonné. » Le préfet des Bouches-du-Rhône mène l’enquête depuis.

Pierre Stambul boite légèrement. Un hématome recouvre son pied droit. Il me fait écouter le flot d’injures d’Ulcan, après m’avoir montré la porte d’entrée défoncée. « Je suis le seul à avoir connu la violence. » La police, aimable comme elle sait l’être avec la canaille, avait rétorqué à ses protestations par un « Tais toi  ! Ta gueule  ! ». Paroles de circonstances, face à quelqu’un qui pérore en slip face contre terre dans sa cour, à deux heures du matin, une botte de police lourdement appuyée entre les omoplates. A côté le « cadavre », pourtant manifestement bien vivant, de sa compagne. Les bottes du Raid sont lourdes mais sont justes. Sarah Katz, sa compagne et ex-correspondante de CQFD à Gaza, est alors tenue à l’écart par deux policiers dans sa chambre, à un mètre au moins. Mais, devant cette grand-mère, les deux grands méchants loups à cagoule des Raideurs n’en mènent pas large.

« Ce fut extrêmement violent, les menottes qui serrent, tandis que ma compagne que j’avais donc “tuée” était enfermée avec deux policiers du Raid. » Malgré l’évidence, – une compagne en parfaite santé – Pierre est alors transféré boulevard d’Haïfa au commissariat du 8e arrondissement de Marseille, où il va rester encore plusieurs heures. Il s’interroge depuis sur la « bienveillance » du commissariat. Sa compagne, toujours « assassinée », sort à cinq heures du matin et alerte leurs amis. Du monde entier, on proteste. D’Israël notamment, où, entre autres, le journaliste Gideon Levy du journal Haaretz manifeste son indignation.

C’est vrai qu’au premier coup d’œil, Pierre Stambul a tout le portrait d’un assassin : il est d’abord le fils d’un des membres du « gang terroriste » de l’Affiche rouge, le fameux groupe Manouchian. Ancien prof de mathématiques, il s’est engagé du côté de l’Émancipation, tendance intersyndicale de la FSU appelant à l’avènement d’une école anti-autoritaire. C’est dire le défi… et désormais il émet des critiques face à la politique de « l’État le plus démocratique du monde »… ce petit pays coincé entre des régimes féroces d’un Moyen-Orient hostile. « J’aurais été le premier Mohammed du coin, j’aurais eu vingt ans, je serais mort », estime Pierre Stambul.

Puis, il revient sur la campagne qu’il mène depuis des années avec l’UJFP pour le boycott des produits venant d’Israël. « Israël ne supporte plus la campagne BDS qui marche très bien. Des artistes refusent d’aller là-bas. Nous faisons pression sur la Fifa en ce moment. » Outre les retombées économiques, en termes d’image c’est la catastrophe. Qui aurait envie d’aller dans une chambre d’hôte tenue par Ulcan ? L’affaire Stéphane Richard, le patron d’Orange, a couronné tout cela récemment. Lors d’un voyage en Égypte, il avait dit vouloir se désengager – avant de faire machine arrière – de la société de téléphonie Partner, qui avait fourni l’armée israélienne durant ses opérations « humanitaires » à Gaza. Fort heureusement, le gouvernement français avait présenté ses plates excuses…

Pendant ce temps, sur son site Web, Violvocal, Grégory Chelli se répand sur lui-même dans un egotrip permanent, rythmé par des « fils de pute », « espèce de salope » et autres « grosses couilles ». « La même manœuvre a marché plusieurs fois », commente Pierre Stambul : Pierre Haski du site Rue 89, Daniel Schneidermann du site Arrêts sur image, ou Denis Sieffert de Politis ont été aussi victimes du même scénario du hacker monomaniaque qui vit à Ashdod en Israël. L’activiste a choisi de nier les faits et d’insulter en réponse… tout en revendiquant avec insistance ce qu’il appelle « ses canulars ». Derrière son ordinateur et apparemment confiant d’un sentiment d’invulnérabilité, il s’est donné une mission  : harceler les ennemis du grand Israël. Les « ennemis d’Israël », des « Juifs honteux » pour la plupart, tuent leurs femmes symboliquement, décline-t-il dans une obsession morbide. En revanche, Ulcan porte une part de responsabilité dans la mort bien réelle du père de Benoît Le Corre, journaliste de Rue 89. En août 2014, il lui avait annoncé la mort de son fils, puis, suite à un appel calomnieux, il avait fait intervenir la police chez le vieil homme. Sous le coup du stress, Thierry Le Corre avait succombé à un infarctus.

Revenu de ses émotions, Pierre Stambul, lui, se demande si l’état « n’est pas un peu complice » ou si « la police n’est pas manipulée ». Un cas antérieur l’a conduit à cette question angoissante  : en octobre 2014, Sihem Souid, ancienne flic qui avait dénoncé les manquements à l’éthique au sein de la maison poulaga, depuis chargée de mission auprès du ministère de la Justice, avait été victime elle aussi du harcèlement téléphonique de Chelli. Elle découvrait que le policier en charge de l’enquête, Michel Thooris, se révèlait être un précieux soutien de la Ligue de défense juive – les nervis de l’extrême droite ultrasioniste tout simplement – et tout aussi naturellement, le conseiller police de Marine Le Pen. Il avait aussi accompagné Louis Aliot, numéro 2 du FN, dont il a été candidat dans le Val-d’Oise, lors d’un voyage de séduction en Israël. « Je crois être dans un film d’horreur », avait confié alors Sihem Souid au site Arrêts sur image. Alors, pas étonnant que Bernard Cazeneuve se sente « merdeux [1] » quand les trois journalistes hackés – Haski, Schneidermann et Sieffert – lui demandent, lors d’une rencontre au ministère de l’Intérieur le mardi 23 juin, s’il est normal que Pierre Stambul ait subi un tel traitement.

Après avoir longtemps temporisé, les autorités semblent commencer à mesurer les capacités de nuisances des dénonciations calomnieuses d’Ulcan – sans doute après que le patron d’Orange a lui-même subi l’acharnement d’Ulcan – et ont annoncé ouvrir une enquête préliminaire.

Le 9 juin, au sortir de sept heures de garde à vue injustifiée, Pierre Stambul, toujours d’humeur militante, s’est tout de même rendu à Toulouse pour y parler des amalgames entre antisémitisme et antisionisme. La conférence a rassemblé trois cents personnes tandis qu’à l’extérieur la Ligue de défense juive tentait désespérément de saboter cette réunion [2]. « Israël aujourd’hui pour les Palestiniens, c’est un peu comme si l’OAS avait gagné la guerre d’Algérie et c’est un suicide pour les Israéliens », conclut Pierre Stambul.

A lire, sur CQFD :

Noël en Palestine : le reportage de Pierre Stambul pour le Chien rouge.


Notes


[1« Sans dissimuler un certain agacement devant une question qui nous semblait pourtant naturelle », article de Daniel Schneidermann sur le site Rue 89/L’Obs, le 23 juin.

[2A écouter sur le « Front du lundi », Canal Sud.



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Par Christophe Goby


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