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Habemus hipsteram

Les Hommes du progrès


paru dans CQFD n°150 (janvier 2017), rubrique , par Emmanuel Sanséau, illustré par
mis en ligne le 16/01/2017 - commentaires

Versant oriental de la Silicon Valley, Boston se dévoue tout entière au culte de « l’économie du savoir ». Douce utopie d’une marée « d’innovations disruptives » et de « travail créatif » qui soulèverait tous les bateaux… à l’exception des moins qualifiés.

Par Ruoyi Jin

La Nissan bleue file à vive allure. Elle s’engouffre dans les tunnels vides du centre-ville, fend les larges boulevards de Cambridge, en banlieue de Boston. À bord, miracle « d’innovation disruptive », le service UberPool a permis de réunir George et Marc pour une quinzaine de minutes. Ou comment transformer une berline étriquée en arène de la guerre des classes. George, la cinquantaine, est le chauffeur. Il tient un restaurant à Lowell, ville sinistrée à 50km d’ici, et vient faire le lumpen-taxi le week-end. Marc est le second passager, banquier de son état. Comme son statut l’exige, le trentenaire est aussi fin idéologue. En cette semaine de fin novembre, les chauffeurs Uber ont manifesté dans plusieurs villes des États-Unis pour réclamer un salaire minimum.

On lance le sujet. « C’est la mission naturelle des hommes que de créer des produits nouveaux, explique le banquier. C’est le progrès. Les humains veulent satisfaire leurs besoins immédiatement, or les taxis traditionnels n’y répondent plus. Uber, c’est le futur. Ceux qui s’y opposent vont contre l’ordre des choses. » George semble modestement satisfait d’avoir pris la voie de la modernité. On lui demande s’il convoite cette vieille relique de salaire minimum. « Ah oui, mais c’est pas possible avec Uber. Ils ne veulent pas, on est auto-employés. C’est pour des questions d’assurance et… » Le banquier reprend la parole : « Ça n’a pas de sens de les requalifier en salariés. Les gens qui travaillent à la commission ne sont pas des salariés. C’est aussi simple que ça. » On claque la portière face au Massachusetts Institute of Technology (MIT).

Boston appartient aux « Hommes de progrès » comme Marc. C’est un bastion des classes diplômées et l’une des villes les plus prospères des États-Unis. Plus de 150 000 étudiants y remplissent des universités hors de prix, telles Harvard et le MIT. Elles y font figure de couveuses à cols blancs pour les « industriels du savoir » : Microsoft, Google, Novartis, Pfizer et Amazon ont pignon sur rue. Une telle concentration de génie a produit plus de 7 000 brevets en 2014 [1]. C’est aussi la championne des inégalités. Si le revenu moyen du Massachusetts (dont elle est la capitale) compte parmi les plus élevés au monde, ses habitants les plus riches gagnent jusqu’à 18 fois plus que leurs voisins pauvres [2]. Pareil bilan incombe largement au parti démocrate : depuis 1930, pas un seul maire républicain n’y a été élu.

C’est que le mariage du « Parti du peuple » et des classes privilégiées tient de la conversion du premier aux évangiles du libre marché et du « capitalisme éclairé. » Dès le tournant des années 1970, une nouvelle génération de démocrates se prenait de passion pour le « travail créatif » et les quêtes existentielles. « Les gens éclairés ne se souciaient plus de salaire minimum et de droits des travailleurs. Mais les sottises sur l’authenticité et l’accomplissement personnel – le topo des “jeunes existentialistes” – cela ferait gagner des élections », écrit Thomas Frank [3]. Voilà que le travailleur à la chaîne, aliéné et peu sophistiqué, basculait de base électorale à force d’opposition au changement. Les Nouveaux Démocrates ont ainsi fait du renoncement une philosophie politique – nul ne peut s’opposer à « l’économie post-industrielle » – pour devenir le parti de la « classe du savoir », des « travailleurs connectés », des « innovateurs disruptifs »…

Dans le Massachusetts, c’est l’ancien gouverneur démocrate, M. Deval Patrick, qui a fait figure de missionnaire de « l’économie de l’innovation ». Ici, point de fatalisme : plusieurs centaines de millions de dollars agités en crédits d’impôts et subventions. Même credo pour l’administration Obama, qui a fait de la Silicon Valley son principal allié. « Le modèle du développement urbain futuriste qu’a créé la nouvelle économie dite de l’innovation n’est autre que de la propagande pour le système de pouvoir actuel, écrit John Summers. Ce sont des intérêts de classe déguisés en prospérité. Et c’est tout ce que les plus progressistes des démocrates sont en mesure d’offrir au pays [4]. » C’est donc sans surprise qu’Hillary Clinton avait songé, en cas de victoire à la présidentielle de novembre dernier, à nommer Tim Cook (PDG d’Apple) ou Bill Gates pour la vice-présidence – deux champions de l’évasion fiscale.

Retour à Cambridge. Force est de reconnaître que la vie des « travailleurs créatifs » y est trépidante. On longe des appartements de luxe affichant de vibrantes devises sur leurs façades (« Vivez inspiré, élevez votre statut »), un incubateur de startups (« L’innovation pour tous »), une franchise de Food lab Clover (à ne pas confondre avec un fast food) pour enfin piétiner l’Entrepreneur Walk of Fame de Kendall Square. Devant les plaques de marbre gris honorant Steve Jobs et Bill Gates, une épaisse dalle est engravée d’une maxime lumineuse : « N’allez pas là où le chemin peut mener. Allez là où il n’y a pas de chemin et laissez une trace. » On peut aussi mesurer la vie moderne à l’aune de la boutique du MIT, où les esprits créatifs s’adonnent aux joies de la littérature de demain : L’Art de la rivalité (S. Smee), La Conquête du bonheur (Bertrand Russell), 9 choses que les personnes à succès font différemment (H.D. Halvorson), etc.

On croise un étudiant bien engagé pour « laisser une trace sur son chemin », tout juste diplômé en ingénierie biomédicale. « Pour quatre ans d’études, j’ai payé autour de 200 000 dollars [environ 185 000 euros, ndlr]. Et c’est sans compter le prix du logement. J’ai une belle dette à payer. Là où j’ai de la chance, c’est que je vais dans un secteur qui paie raisonnablement bien. Mais si je voulais travailler dans l’administration publique ou l’éducation, ça aurait été impossible de tout rembourser rapidement. Ça prendrait vingt ou trente ans. » D’après l’institut TICAS, la plupart des étudiants du Massachusetts quittent l’université avec une dette moyenne de 31 000 dollars (près de 29 000 euros).

Quant à ceux que l’absence de diplômes disqualifie d’office pour une « vie inspirée », il ne leur reste qu’à courber l’échine. « La tech ? C’est super. Si on trouve un jour un remède au cancer, ce sera ici. » Binky, employé dans un magasin de vêtements, s’est échoué sur un banc de la place Lafayette. « Après, si t’as pas de diplôme, c’est galère. Le prix de la vie est de plus en plus élevé, ça devient inabordable. » Plus tard, on croise Ross. Le cinquantenaire « très très occupé » tient une entreprise d’évènementiel. « C’est in-croy-able ce qui arrive à Boston. Le prix de l’immobilier a juste explosé ces dernières années. C’est impossible d’acheter quoi que ce soit. Le pire, c’est quand mon deuxième fils est entré à l’université. Il a fallu que j’hypothèque ma maison pour son emprunt étudiant. »

On finit la journée dans un café de Somerville, à 10 minutes de Cambridge. Rendez-vous était donné avec Harris, un responsable de l’Union internationale des employés de service (SEIU, 2 millions de membres). « Ici, c’est comme New York ou San Francisco : une ville riche avec des niveaux de pauvreté effarants. Auparavant, seules les classes populaires étaient laissées de côté. Mais on a de plus en plus de gens qualifiés qui viennent frapper à notre porte. Des gens avec des thèses qui ne s’en sortent plus. On est devenu le syndicat des chauffeurs de taxi, des travailleurs de fast food, des employés de cantine scolaire et… des enseignants précarisés. On voit aussi des psychothérapeutes ou des avocats commis d’office qui sont traités comme des contractuels. Ce sont les cols blancs du passé. »

Qu’on se rassure. Interrogé en 2014 sur le niveau effarant des inégalités qui gangrènent sa ville, le maire de Boston, Martin Walsh, reconnaissait qu’il est « impossible de fonder une famille en gagnant seulement le salaire minimum » (fixé à 11 dollars par heure, environ 10,40 euros). Ainsi, M. Walsh a imaginé une solution à la hauteur de son parti : « plus d’éducation » pour les ouvriers non qualifiés et « entamer une conversation avec les milieux d’affaires plutôt que de les taxer davantage ». À bon entendeur.


Notes


[1Dans l’ensemble du Massachusetts.

[2Cf. City and metropolitan inequality on the rise, driven by declining incomes, Brookings Institution, janvier 2016.

[3Auteur de Pourquoi les pauvres votent à droite (Agone, 2013) et de Listen Liberal (Metropolitan Books, 2016) dont est issue cette citation.

[4Ancien rédacteur en chef du magazine The Baffler. La citation provient de l’article « The People’s Republic of Zuckerstan » (2014).



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Par Emmanuel Sanséau


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