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Israël : les Indignés du boulevard Rothschild

« Le peuple exige la justice sociale ! »


paru dans CQFD n°93 (octobre 2011), rubrique , par Michel Warschawski, illustré par
mis en ligne le 05/12/2011 - commentaires

Cet été, le ras-le-bol social a gagné les rives de la Méditerranée orientale. Le gouvernement israélien ne pouvant plus cacher son offensive néolibérale derrière les multiples conflits avec ses voisins, l’heure des comptes est venue.

Le quatorze juillet 2011, les Israéliens n’ont pas pris la Bastille mais ils ont fait le premier pas de la plus grande mobilisation sociale jamais vécue par l’État juif. Celle-ci a débuté, sur le luxueux boulevard Rothschild à Tel Aviv, avec une tente plantée par une jeune femme de 24 ans, Daphni Leef, pour protester contre l’impossibilité d’avoir accès à un logement pour quiconque n’est pas fils ou fille de millionnaire. En l’espace de quelques jours, des milliers de tentes sont apparues à travers le pays, et des manifestations de plus en plus massives ont parcouru les grandes villes, pour finalement déboucher sur la gigantesque manifestation du 3 septembre, quand 400 000 personnes ont crié dans les rues de Tel Aviv « Le peuple exige la justice sociale ! » et « Non à la politique de privatisation ! » L’équivalent français de 400 000 manifestants à Tel Aviv serait environ quatre millions…

par AurelExtraordinaire mouvement qui démarre sur la question du logement mais se développe très rapidement sur une remise en question de l’ensemble du système néolibéral, reprenant les principaux slogans des forums sociaux : « Le logement n’est pas une marchandise », « La santé n’est pas une marchandise », « L’éducation n’est pas une marchandise ». Il faut dire que Benjamin Netanyahou a été le champion du monde incontesté dans l’offensive néolibérale, la privatisation tous azimuts et le démantèlement des services publics. Dans la logique économique et sociale de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan, Netanyahou a transformé Israël – un État social des plus développés – en royaume de la dérégulation et de la privatisation, ce en moins de deux décennies. « Miracle économique », dit-on, à juste titre, de l’économie israélienne dont les indicateurs sont meilleurs que la moyenne européenne, mais aussi pays développé où le fossé entre riches et pauvres s’est considérablement creusé, l’un n’allant pas sans l’autre.

Tant que les effets de la politique économique libérale ne touchaient que les couches les plus pauvres, les protestations restaient isolées et atomisées. Ce n’est que lorsque la privatisation du patrimoine immobilier et du logement a touché les classes moyennes, de moins en moins capables de trouver un logement à un prix abordable, que ces dernières ont crié « Basta ! ».

« Ni gauche, ni droite », « mouvement social et pas politique » se sont empressés de clarifier Daphni Leef et ses amis, ce qui a effectivement permis à chaque israélien, religieux ou laïc, des grandes villes ou de la périphérie, ashkénaze ou sépharade, mais aussi juif ou arabe, d’y trouver sa place. Sauf que les choix budgétaires sont toujours politiques. « On n’est pas la Suisse, ici ! » s’est empressé de dire le ministre de la défense Éhoud Barak du haut de son duplex perché au sommet de la tour la plus chère de Tel Aviv. Pourtant même dans son propre ministère, les cadres supérieurs se sont immédiatement portés volontaires pour réduire le budget, craignant que les coupes indispensables pour financer les budgets sociaux ne soient imposées de l’extérieur.

Car, contrairement aux déclarations de Barak, tout le monde sait qu’il est impératif – et possible, sans toucher à la sécurité du pays – de réduire le budget de la défense et de cesser d’investir des sommes colossales dans le projet de colonisation. C’est donc bien d’un choix politique qu’il s’agit, confirmé par le refus d’augmenter le budget alors qu’Israël a des réserves monétaires qui rendraient l’opération tout à fait possible.

Le tabou sécuritaire avait été légèrement ébréché quand la tentative du gouvernement d’instrumentaliser l’attentat d’Eilat, il y a un mois, avait fait long feu, les manifestants ayant exprimé clairement et unanimement leur refus de suspendre la mobilisation pour raison de deuil national. Ceci dit, nous ne sommes pas à l’abri d’un incident plus dramatique, voire d’une provocation sur le front libanais qui pourrait alors mettre un grand bémol à la mobilisation.

Après la manifestation du 3 septembre, le tour des commissions est venu : la commission Trachtenberg nommée par le gouvernement et la commission Yona-Spivack mise en place par le mouvement. La première vient de remettre ses recommandations qui ne sont pas pour surprendre : augmentation des budgets sociaux, relance d’une politique de logements sociaux, augmentation de l’aide sociale aux plus pauvres, etc. La réaction de Netanyahou ne surprend pas non plus : très bonnes propositions, a-t-il dit en substance, mais il n’y a pas d’argent… ce qui, comme on dit, est un gros mensonge.

Plus intéressantes sont les suggestions de la commission alternative qui demande à la fois d’augmenter les recettes budgétaires et de réduire le budget du ministre de la Défense. Ces recommandations peuvent être la base d’une reprise du mouvement, une fois passées les fêtes du nouvel an juif. Quoi qu’il en soit, l’année qui s’ouvre sera profondément marquée par les mobilisations des derniers mois et l’appel à plus de justice sociale fait désormais partie des aspirations de la grande majorité des Israéliens.



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Par Michel Warschawski


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