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Que bouillonnent les marmites !


paru dans CQFD n°93 (octobre 2011), rubrique , par Mathieu Léonard
mis en ligne le 28/11/2011 - commentaires

Des années 1830 jusqu’à la Commune, le mouvement ouvrier socialiste a pour double préoccupation de consolider un syndicalisme balbutiant et de créer un réseau d’associations de producteurs et de coopératives ouvrières susceptible d’émanciper les ouvriers du salariat. Le jeune ouvrier relieur Eugène Varlin, né en 1839 dans une famille de paysans pauvres, est en France un des artisans majeurs de cette double impulsion. Membre de l’Association internationale des travailleurs, organisateur inlassable du mouvement syndical et coordinateur de nombreuses grèves à la fin du Second empire, il voit dans la fondation de sociétés de consommation, de production et de crédit, « à peu près le seul moyen pratique d’affranchissement du prolétariat ». Varlin déclare : « Nous sommes tous consommateurs, nous sommes tous producteurs ; établissons la solidarité par l’échange des produits et par la réciprocité des services. Il est donc indispensable que la production et la consommation marchent de front. »

« La gaieté régnait autour des tables. »

Pendant deux ans, Varlin, avec l’aide de l’ouvrière relieuse Nathalie Lemel, bataille pour réunir des souscriptions, auprès notamment de la société de crédit mutuel des relieurs, avec l’objectif de fonder un restaurant coopératif ouvrier. En 1868, il parvient à atteindre 8 000 souscripteurs à raison d’un sou par semaine. Dans son Appel pour la formation d’une cuisine coopérative, il expose ses principes : « Depuis quelques années, les ouvriers ont fait de grands efforts pour obtenir l’augmentation de leurs salaires, espérant ainsi améliorer leur sort. Aujourd’hui les spéculateurs prennent leur revanche et font payer cher les aspirations des travailleurs en produisant une hausse excessive sur tous les objets de première nécessité et particulièrement sur l’alimentation. […] Travailleurs ! Consommateurs ! Ne cherchons pas ailleurs que dans la liberté le moyen d’améliorer les conditions de notre existence. L’association libre, en multipliant nos forces, nous permet de nous affranchir de tous ces intermédiaires parasites dont nous voyons chaque jour les fortunes s’élever aux dépens de notre bourse et souvent de notre santé. Associons-nous donc, non seulement pour défendre notre salaire, mais encore, mais surtout pour la défense de notre nourriture quotidienne. »

La cuisine coopérative « La Marmite » ouvre à Paris un premier restaurant dans le vi e arrondissement au 8, rue Larrey. « Point de luxe, commente Varlin, point de dorures ni de glaces, mais de la propreté, mais du confortable ». Le restaurant sert jusqu’à deux cents repas par jour à prix modeste. Lieu de convivialité et de culture ouvrière, il constitue aussi un foyer de diffusion des idées socialistes comme en témoignera le poète Charles Keller des années plus tard : « On y prenait des repas modestes mais bien accommodés, et la gaieté régnait autour des tables ; les convives étaient nombreux. Chacun allait chercher lui-même ses plats à la cuisine, et en inscrivait le prix sur la feuille de contrôle qu’il remettait avec son argent au camarade chargé de la recevoir. Généralement, on ne s’y attardait pas, et, pour laisser sa place aux autres, on s’en allait après avoir satisfait son appétit. Parfois cependant, quelques camarades plus intimes prolongeaient la séance, et l’on causait. On chantait aussi. Le beau baryton Alphonse Delacour nous disait du Pierre Dupont, Le Chant des ouvriers, La Locomotive, etc. la citoyenne Nathalie Lemel ne chantait pas ; elle philosophait et résolvait les grands problèmes avec une simplicité et une facilité extraordinaire. Nous l’aimions tous. »

Trois autres établissements (aux 40, rue des Blancs-Manteaux, 42, rue de Château et 20, rue Berzélius) voient le jour jusqu’à la guerre franco-prussienne de 1870, qui stoppe net le projet de onze nouvelles cantines. Pendant le Siège et la Commune, les « Marmites » permettent à beaucoup de Parisiens de manger autre chose que de la cervelle de chien.

À l’heure de leur crise, si nous ne voulons pas nous faire manger à notre tour, vite faisons bouillir mille marmites !



1 commentaire(s)
  • Le 18 janvier 2013 à 20h59, par Delaitre Bernard -

    Je viens à l’instant, via facebook de découvrir ce blog, et tiens à féliciter le ou les administrateurs pour le choix et la pertinence des différents sujets abordés.

    Répondre à ce message

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Par Mathieu Léonard


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