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« La ville est à nous ! »


paru dans CQFD n°91 (juillet-août 2011), par Olivier Cyran
mis en ligne le 17/10/2011 - commentaires

Montrer à des squatteurs un film qui s’appelle Squat, c’est prendre le risque d’un retour de pied de biche dans les gencives. Sûrement que les jardiniers trouveraient à redire à un documentaire sur le jardinage…

Attention, Squat n’est pas vraiment un film sur les squatteurs : c’est une proposition faite à chacun de se réapproprier la ville et sa propre vie. De 2003 à 2011, Christophe Coello a filmé de l’intérieur les actions de Miles de Viviendas (« des milliers de logements »), un collectif barcelonais qui revitalise les pâtés de maisons vidés par la spéculation immobilière et stimule joyeusement la résistance du quartier contre les promoteurs et les pelleteuses. Squat ne sortira dans les salles françaises que début novembre – CQFD en reparlera –, mais déjà la question se pose aux chanceux qui l’ont vu : comment ce film libre et libérateur, issu d’une aventure qui n’a que peu d’équivalents en France, sera-t-il reçu par les squatteurs de chez nous ? Entre les squats d’« artistes » où s’encanaille boboland, les toits de fortune pour galériens traqués et les regroupements de punks à chiens pas toujours portés sur l’organisation politique, la belle expérience montrée par Christophe Coello ne risque-t-elle pas d’agir comme une provocation ?

Pour se faire une idée, des copains du réalisateur ont proposé début juillet une projection à la Miroiterie, un squat parisien vieux de huit ans où se concentrent les hauts et les bas de la vie alternative made in France : l’enthousiasme qui s’épuise, la force collective menacée par les stratégies individuelles ou mercantiles, les portes ouvertes à tout le monde par où l’énergie d’en découdre ne pénètre plus guère, un espace voué à l’invention où il faut enfiler une tenue de cosmonaute pour s’aventurer dans les chiottes. Mais on est loin de Jeudi Noir et de son amour des caméras de télévision. Pas de gros bras non plus devant la grille les soirs de concerts (gratuits), contrairement à d’autres squats parisiens… Et les permanents qui animent encore le lieu ne se font pas prier pour visionner Squat en avant-première. Un drap tendu sur le mur de la cour, le vidéo-projecteur descendu de l’atelier, le canapé défoncé pris d’assaut, et hop, c’est parti !

Recueillement muet devant les images d’une intrusion allègre dans un appartement couvert de fientes de pigeons. Étonnement devant la qualité des discussions internes au groupe. « Ils savent discuter, eux ! Ça gueule, c’est bien. En France, on ne sait plus gueuler », observe Z., un des fondateurs de la Miroiterie, qui ne veut pas que l’on divulgue son prénom. « Ce que dit le mec du film : “Le pauvre honnête est pire que le riche voleur”, c’est vrai. Nous, on est des gentils pauvres », lâche Xavier. À l’écran, un squatteur rappelle en réunion que faire la vaisselle est l’affaire de tous. Saïd s’esclaffe : « Nous, ça fait longtemps qu’on n’a même plus de vaisselle ! »

« C’est bizarre, commente Chris, un Anglais qui a roulé sa bosse dans divers squats d’Europe. Y a pas de junkies dans ce film, pas d’alcoolos, pas de dingues ni de paumés… C’est facile comme ça. En même temps, ils ont raison. Les seuls squats qui fonctionnent, ce sont ceux qui s’organisent à fond et qui n’acceptent pas tout le monde. » À l’écran, l’ancien poste de la Guardia Civil réaménagé en QG de lutte s’effondre sous une charge de bulldozer. Chris : « Ça me rappelle Pampelune en 2004, quand ils ont envoyé un engin de démolition pour casser un squat qui tournait depuis dix ans : la boule a défoncé les murs alors qu’il y avait des gens sur le toit. Pendant trois jours, des habitants de la ville se sont battus contre les flics aux côtés des squatteurs. »

« C’est un film d’utilité publique, ça donne envie de se souder et de bouger », apprécie Xavier, tandis que Z. réfléchit à voix haute : « Je dors sur des canapés depuis 2004 et je sais que je ne veux plus jamais vivre dans un monde régi par un bail de location. Ce film, il me dit : “Vas-y, continue d’ouvrir des squats !” Dans leur quartier, on ne voit pas de bobos, mais des vieux qui se battent. Ça nous parle de la société plus que des squats, ça nous dit que ça n’a pas de sens de vivre “normalement”. C’est un film d’insurgés qui te remonte les bretelles. En même temps, c’est presque trop beau pour être vrai. En sept ans de squats, je n’ai jamais rien vécu qui ressemble à ça. » À suivre…



1 commentaire(s)
  • Le 27 novembre 2011 à 21h56 -

    L’échec de l’activisme et de l’auto gestion en squat viendrait-il d’une mentalité désabusée propre à la France, d’un système D qui se serait gangrené à force d’auto proclamation ?

    Répondre à ce message

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Par Olivier Cyran


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