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Colombie

La parlotte et le bâton


paru dans CQFD n°118 (janvier 2014), par Damien Fellous, illustré par
mis en ligne le 14/03/2014 - commentaires

Si la pipe et la plume du sous-commandant Marcos ont fait découvrir le Chiapas au monde entier, on connaît moins les luttes menées par les Nasas depuis les montagnes du Sud-Ouest colombien. Pourtant, leur organisation, le Conseil régional des indigènes du Cauca (Cric), compte parmi les plus anciennes d’Amérique latine, et leurs droits arrachés au prix d’une répression sanglante sont un modèle pour de nombreux autres peuples autochtones. Reportage.

Par Damien Fellous/Colombia Tierra Herida. Mai 2009, rassemblement de la garde indigène de Corinto, pour protéger l'assemblée organisée dans l'un des hameaux de la communauté. {JPEG}

« Cette fois on va vous cramer, fils de putes ! » Le militaire en uniforme de troupe antiguérilla surgi d’un buisson peut à peine finir sa phrase que les balles pleuvent autour du petit groupe, les obligeant à se jeter au sol. Les tirs labourent la terre et ricochent sur les rochers derrière lesquels s’abritent les jeunes Indiens. Dans la mire des soldats, en effet, point de guérillero barbu ou de trafiquant armé jusqu’aux dents, mais juste une dizaine d’ados nasas, équipés de bâtons et de lance-pierres. La veille, pour protester contre le Traité de libre échange récemment signé entre la Colombie et les USA, qui étrangle les petits producteurs agricoles, ils ont bloqué la Panaméricaine, le principal axe routier du pays, paralysant tout le commerce avec l’équateur voisin. Les barricades organisées autour d’arbres abattus et de semi-remorques mis en travers de la voie n’ont tenu que quelques heures face à l’intervention brutale des Esmad [1]. Mais pour éviter que la route ne soit réoccupée le lendemain, les autorités ont décidé de disperser par la force les milliers d’Indiens qui se sont rassemblés dans des campements de tente sur des terrains alentour. Et dans les champs, loin de la route et de témoins potentiels, les forces de l’ordre troquent parfois la matraque pour la machette et les balles en caoutchouc pour des projectiles plus assassins.

Pourtant personne ne paraît intimidé par la disproportion de la répression. 520 ans de massacres et autant de résistance, ça forge le caractère. Aux balles de la police, qui blesseront plusieurs adolescents aux bras et aux épaules, les Indiens répliquent au bazooka ! Un tube en PVC, une fusée de feu d’artifice, et c’est un Esmad qui tombe dans les pommes. Ses collègues ne font pas les fiers et s’enfuient en courant. L’espace d’une seconde, ils ont cru que c’était un bâton de dynamite qui venait d’atterrir à leurs pieds… « Les Nasas, c’est ceux qu’on craint le plus d’affronter, confiera l’un d’eux lors d’une pause, ils participent à l’émeute en famille, avec les femmes et les enfants, les vieillards, et ils n’ont peur de rien ! »

Il faut dire que ce n’est pas la première fois que les Nasas bloquent la Panaméricaine. En 2006 et 2008 déjà, des dizaines de milliers d’Indiens avaient paralysé le pays plusieurs jours, réclamant l’application d’accords déjà signés ou protestant contre la multiplication des assassinats impunis des leaders de leur communauté. Malgré les morts, la communauté, qui ne compte pourtant pas plus de 200 000 personnes, répond à chaque fois massivement aux appels à la mobilisation. Et les actions menées par le Cric, depuis sa création il y a plus de 40 ans, montrent la détermination de ce peuple à faire respecter son territoire comme sa culture et son autonomie. Récupération de terres spoliées par des grands propriétaires, interdiction de la prospection minière ou des grandes monocultures sur leur territoire, généralisation de l’éducation bilingue, reconnaissance de la médecine traditionnelle, création d’une Garde indigène, les Kiwe Tegnas (gardiens du territoire) au sein de laquelle des membres volontaires de chaque village, suivant les jours « sécurité civile » ou « service d’ordre », protègent la communauté contre les divers acteurs armés.

Par Damien Fellous/Colombia Tierra Herida. octobre 2013, blocage de la Panaméricaine, pour protester contre les effets du traité de libre commerce signé avec les USA. Les affrontements, très violents, feront plusieurs blessés par balle du côté indien. {JPEG}

«  Légaux ou illégaux, ça ne fait pas de différence pour nous, explique Monica, une femme d’environ 25 ans, les balles, c’est toujours fait pour tuer. Et que la police installe ses casernes au milieu des villages, utilisant nos maisons comme des boucliers, ou que la guérilla attaque les militaires depuis nos cours de ferme, attirant les bombardements des hélicoptères, ce sont toujours nous les victimes. Il faut tous les chasser d’ici, s’ils veulent se battre entre eux, qu’ils le fassent là où personne n’habite. C’est pour ça que je suis dans la garde. » En parlant, elle brandit fièrement le bâton des gardes, orné de pompons et de rubans multicolores. Plutôt qu’une arme, le bâton est pour les Nasas un symbole sacré d’autorité, «  rafraîchi » plusieurs fois par an dans une lagune sacrée d’altitude, lors d’une cérémonie d’harmonisation. Et il faut croire que le rituel fonctionne, car les exploits de la garde vont bien au-delà de la protection des manifs ou du sauvetage de blessés lors des combats. Non contents d’aller régulièrement récupérer les mineurs enrôlés par la guérilla, d’arrêter, juger et condamner au fouet des militaires en civil infiltrés dans leurs rangs, de traverser le pays pour aller libérer le maire de leur village pris en otage par les Farc [2] dans une autre région – « Pour une fois qu’on avait un maire pas trop corrompu, il a fallu qu’on aille le rechercher au milieu de la jungle !  », avait commenté Gilberto Quettia, dit « Cuero », ancien coordinateur de la garde du village de Corinto –, ou pour récupérer les corps des victimes d’un massacre là où ni l’armée ni la Croix-Rouge ne voulaient s’aventurer en raison de la densité de mines antipersonnel, les Kiwe Tegnas ont été jusqu’à démonter des postes de police et détruire des tranchées de la guérilla. Ils ont aussi brûlé des pelleteuses de chercheurs d’or ou des cargaisons de drogues des trafiquants ; porté littéralement, pour les expulser d’une montagne sacrée, des militaires surarmés pleurant de rage et d’humiliation ; désarmé et condamné des guérilleros accusé de meurtres de membres de la communauté, etc. En bref, ils exercent un contrôle territorial concret, défiant et s’opposant frontalement au gouvernement et à la mafia comme aux guérilleros, sans jamais céder à la tentation de se jeter dans la lutte armée ouverte.

«  L’autre fois, un soldat s’est moqué de mon bâton, il disait que notre arme ne valait rien. Je lui ai répondu qu’il avait un gros fusil, mais que pourtant il obéissait à un officier qui avait un pistolet bien moins puissant. Et que notre bâton était moins puissant encore que le pistolet, mais que l’officier devait nous obéir. Parce que le bâton représente la parole de l’assemblée, et que personne ne peut commander à l’assemblée !  » C’est sans doute dans les mots de Eivar, adolescent d’une quinzaine d’années, que réside le secret de la résistance de ces irréductibles Nasas que les Espagnols, découvrant la région, qualifièrent sur les cartes d’Indios bravos, d’Indiens courageux et belliqueux. La garde, qui n’est pas uniquement composée de jeunes gens dans la force de l’âge, mais représentative de toute la communauté avec ses hommes et ses femmes, ses enfants et vieillards, agit toujours sous le mandat d’une assemblée générale, exécutant ainsi la volonté de la communauté. Et des assemblées, il n’y a que ça. Chaque village, chaque hameau, organise plusieurs fois par an des assemblées qui réunissent toute la population durant plusieurs jours pour prendre des décisions locales et mandater des délégués aux assemblées de l’échelon supérieur, régional ou national. Et grâce à un système de division en petits groupes précédant l’assemblée plénière, on évite de voir parler tout le temps les mêmes, les grandes gueules s’imposant aux timides ; ici tout le monde s’exprime, et tout le monde s’écoute, y compris les enfants, auxquels personne ne rechigne à confier des responsabilités, voire parfois la direction d’un groupe d’adultes. Et quand ce n’est pas une réunion de toute la communauté, ce sont des cercles plus réduits : les jeunes, les femmes, les anciens, les profs, la garde… «  De la parole collective naît une autorité légitime. Et l’autorité légitime convoque l’action collective. On commande en obéissant », résume encore le vieux garde Cuero. Une devise qui rappellera quelque chose aux lecteurs des communiqués zapatistes.

Par Damien Fellous/Colombia Tierra Herida. Novembre 2008, manifestation réunissant 20 000 Nasas à Bogotá pour protester contre les assassinats impunis de leaders indiens. {JPEG}


Notes


[1Escuadrón Móvil Antidisturbios : sortes de CRS dépendants de la police nationale colombienne.

[2Forces armées révolutionnaires de Colombie : guérilla d’inspiration marxiste en armes depuis bientôt un demi-siècle.



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