CQFD

Reportage en Colombie

Les scies à bois, les Waunan trépassent


paru dans CQFD n°111 (Mai 2013), par Damien Fellous, illustré par
mis en ligne le 13/07/2013 - commentaires

Piégé entre déforestation, recherche pétrolière et conflit armé, le peuple waunan, dans le Choco colombien, a bien du mal à conserver sa culture. Heureusement que les évangélistes peuvent lui expliquer la situation…

Des enfants waunan du village de San José courent le long du fleuve San Juan. {PNG}

« La création du monde, c’était à Isthmina. À 20 km en amont, là où le Rio San Juan fait un grand coude, il y a une plage ; et Jésus est descendu sur Terre, il a pris les grains de sable et il a fait les hommes avec. Ensuite, il a appelé un Indien et l’a amené devant une scie circulaire. Le bruit lui a fait peur, et l’Indien s’est enfui dans la forêt. Le Blanc, lui, il n’a pas eu peur, il s’est mis à débiter des planches, zuuummm, zuuum, et maintenant c’est pour ça qu’on vit dans la misère et que les Blancs ont tout… »

Diana tranche en deux le tatou capturé par son beau-frêre. {PNG} Nous sommes à San José, un hameau perdu au cœur de la jungle du Choco, sur la côte pacifique colombienne, la région la plus humide de la planète. Une dizaine de familles waunan vivent ici, le long du fleuve, de la chasse, de la pêche et d’un peu d’agriculture. Accoudé au balcon de sa petite maison de bois sur pilotis, Javier, le fondateur et doyen de San José, regarde d’un air à la fois amer et admiratif en direction de la scierie et du petit village qui se sont établis sur la rive opposée du fleuve. « Le colon en face, il est arrivé il y a dix ans, il était pauvre comme nous, et maintenant, il est riche, il y a même de la peinture sur sa maison… Eux, ils ont de la lumière toute la nuit, nous on a des poteaux électriques, mais même pas de quoi acheter des bougies… »

Une demi-douzaine de pylônes électriques en béton traverse en effet le hameau. Un politicien de la région les a fait installer quelques semaines avant sa réélection, couplés à un générateur diesel. Une fois le stock de carburant initial terminé, les Indiens n’ont jamais eu les moyens de le renouveler, et l’éclairage public n’a plus jamais fonctionné. Et l’électricité n’est pas le seul problème des Waunan. La chasse ne rend plus, les animaux ont fui le bruit des tronçonneuses et il faut marcher loin dans la forêt pour trouver du gibier. Au risque de faire des mauvaises rencontres. Guérilleros des FARC [1], dont les campements sont à peine à quelques kilomètres au nord du village, ou soldats de la base militaire positionnée juste au sud, les chemins ne sont pas sûrs. Quand ce n’est pas un duende [2] malveillant qui vous perd, si l’on s’écarte à peine de quelques mètres du sentier. Quand à la pêche, le trafic fluvial croissant et la pollution générée par la compagnie pétrolière située en amont ont dramatiquement réduit la population de poissons, qu’il faut maintenant partager avec tous ces nouveaux et encombrants voisins. Les Waunan perçoivent bien une maigre aide humanitaire, mais les quelques boîtes de conserve et les sachets de riz siglés USAID que l’on rencontre dans les cuisines restent bien insuffisants au regard des besoins observés. La famine gonfle le ventre des enfants. Le désespoir ronge le cœur des adultes. Le désarroi douche l’enthousiasme du correspondant de CQFD.

Nieza cueillant des fougères médicinales pour renforcer la vue de son fils. {PNG}

Le projet qui avait amené ce dernier jusqu’ici était pourtant passionnant. Henri et Jogelio, les deux fils du vieux Javier, désireux de préserver leur culture face au changement rapide de leur environnement, avaient décidé de créer leur propre manuel scolaire local, histoire de transmettre aux enfants les éléments importants de leur tradition et de leur cosmogonie, et avaient fait appel à lui pour réaliser les photos qui allaient illustrer ce recueil. Une fois sur place, la désillusion est sévère. Pharmacopée, légendes, vêtements, artisanat, danses, jeux… Il ne reste déjà presque rien des techniques et des savoirs traditionnels. « Dans le village waunan qui est plus à l’intérieur des terres, ils savent encore danser, mais on n’a pas de très bonnes relations avec eux, confie Henri. Là-bas, ils ne sont pas encore civilisés, les femmes se promènent les seins nus, chez nous, elles ont toutes leur petite chemisette quand même. » Une réflexion révélatrice du rapport ambigu qu’entretiennent les habitants de San José avec leur identité. Conscients de l’acculturation qui les menace, ils ont néanmoins déjà intégré nombre des valeurs du colon.

PNG

À longueur de journée, Javier, qui a abandonné depuis longtemps les lourdes boucles d’oreilles qu’il portait dans sa jeunesse – « c’était mal, c’est un ornement de femmes » – feuillette de petits fascicules religieux d’où il tire d’étranges enseignements. « Pour être heureux, il faut bien travailler, sans causer de problèmes à son patron, il faut appuyer le bon gouvernement, ne pas aider les terroristes. » Pour autant, les relations avec la guérilla ne semblent pas trop mauvaises. « Il y a un respect mutuel, explique Henri, ils peuvent nous rendre visite, ou traverser notre territoire, mais pas rester de façon permanente. » La profondeur de l’influence des évangélistes se révèle un peu plus tard. Alors que les membres de la communauté, malgré quelques réticences, s’essayent aux peintures corporelles, recopiant les motifs traditionnels à partir d’un vieux livre de Javier, un enfant se saisit du pot d’encre, précédemment extraite du fruit d’un haut palmier. Le dessin qu’il peint sur sa cuisse est éloquent, c’est une église, surmontée de sa croix. Les prédicateurs pentecôtistes qui sévissent dans la région ont fait du bon travail.

Dans la sciérie face à San José {PNG} Quand ce n’est pas leur nouvelle morale chrétienne qui les pousse à abandonner leur ancien style de vie, c’est la déforestation et ses conséquences qui le leur imposent. « Avant, on chassait à la sarbacane, ça ne faisait pas de bruit, et si on ratait sa proie, on pouvait tirer à nouveau, et puis ça n’effrayait pas les autres animaux. Mais la grenouille rouge de la peau de laquelle on extrayait le venin a presque disparu. Après j’ai eu une carabine, mais les balles sont chères. Alors je préfère poser des pièges dans les environs, mais je n’attrape pas grand-chose, quelques rongeurs, parfois un tatou », raconte Lindser, un cousin d’Henri. Nieza, sa femme, est une Embera, l’autre ethnie indigène du Choco. C’est la seule dans le village à avoir des rudiments de médecine traditionnelle. « Dans mon peuple, on a réussi à mieux conserver nos connaissances. Jusqu’à maintenant en tout cas, parce que la violence perpétrée par les milices paramilitaires au service de grands propriétaires terriens qui s’accaparent nos terres pour planter de la palme [3] a généré un déplacement massif des Emberas vers les grandes villes, et que si la situation se prolonge, nos enfants seront devenus des citadins. »

Un enfant waunan accueille son oncle et son grand-père de retour de la pêche. {PNG} En 1986, la palme d’or à Cannes a été attribuée au film Mission, avec Robert de Niro et Jeremy Irons, qui relate la conversion puis l’extermination des Guaranis au Paraguay, au XVIIIe siècle. Pour le tournage, on avait déplacé un village waunan jusqu’à la côte caraïbe, à 500 km de chez eux, pour leur faire interpréter les Guaranis menacés de disparition. Difficile de ne pas penser que l’actualité des Waunan est tristement similaire au rôle qu’Hollywood leur a fait jouer il y a 30 ans.

Seul un élément réellement spécifique à la civilisation waunan apparaîtra durant les deux semaines de ce travail de collectage culturel. Alors qu’Henri et Jogelio, faute de traditions plus distinctives à sauvegarder, mettaient en avant leurs champs de canne à sucre ou de manioc, au grand dépit du correspondant de CQFD qui peinait à trouver une grande originalité à ces productions agricoles, une innocente question de leur cousin Lindser au hasard d’une discussion révèle enfin une coutume propre aux Waunan. « Et toi, de quoi es-tu nombrilé ? » Incompréhension. « Oui, quel animal, quel objet tu portes ? » À la naissance, avant de nouer le cordon ombilical tout juste tranché, on introduit dans le nombril des nouveau-nés waunan une poudre qui, outre un effet cicatrisant, assurera un certain caractère au bébé. Griffes d’iguanes pilées pour avoir du sang froid, d’ocelot pour la discrétion, de fourmilier pour le courage, de tatou pour avoir des mains puissantes, cendres de nid d’oiseau pour développer le goût du voyage, de livre pour devenir sage… les possibilités sont illimitées. Des cendres de Chien rouge dans le nombril du petit pour en faire un enragé ?

Lindser et son fils, « nombrilé » aux griffes d'iguane (comme celles présentes dans sa main). {PNG}

PHOTOS : D. Fellous/Libre arbitre Colombia Tierra Herida


Notes


[1Forces armées révolutionnaires de Colombie, la plus vieille guérilla marxiste au monde.

[2Lutin malicieux qui peuple les forêts colombiennes.

[3La palme africaine est plantée pour produire de l’huile de palme ou des agrocarburants. Sa culture dans le Choco est la cause d’un déboisement très important.



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Par Damien Fellous


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