CQFD

Les veines ouvertes de la Colombie

L’or, l’argent et le plomb


paru dans CQFD n°101 (juin 2012), rubrique , par Damien Fellous, illustré par
mis en ligne le 30/07/2012 - commentaires

La Toma est un village de chercheurs d’or artisanaux du Cauca, au sud-ouest de la Colombie. Ces descendants d’esclaves des mines de la Couronne espagnole continuent à extraire le minerai de la montagne selon des méthodes ancestrales. Ailleurs, comme dans le Sur de Bolivar (voir pp. 10-11), les techniques sont plus polluantes, mais les petits producteurs sont tout aussi menacés par les multinationales minières et la pression conjointe de l’armée et des paramilitaires. Aujourd’hui, près du tiers du sous-sol colombien est donné en concession – environ 70 % de la partie andine, plus encore dans certaines régions. Reportages.

Regroupés en exploitations familiales, les habitants de La Toma Suárez creusent des tunnels à la recherche de filons, puis séparent à la battée la terre des paillettes, qui sont agglomérées à l’aide de la sève d’une plante locale, et non de mercure comme c’est le cas habituellement. « Contrairement à la gran minería [exploitation industrielle] ou même aux mineurs artisanaux qui se regroupent temporairement lors de ruées vers l’or, nous, nous vivont sur ce territoire depuis toujours. Alors même si nous avons un rendement plus faible, nous évitons de contaminer notre environnement, celui dans lequel vivrons nos enfants », résume Luis Torres, mineur de 34 ans. « Une extraction lente des ressources permet d’assurer le futur de la communauté pour des siècles, alors qu’une multinationale pillerait tout en dix ans, nous laissant une terre dévastée, impropre à l’agriculture », ajoute Shirley Vergara, la voisine qui exploite avec Luis une petite parcelle de montagne. Un des leaders de La Toma, au nom prédestiné d’Eduar Mina, insiste sur la différence entre exploitation individuelle et industrielle : « Ici, la richesse produite par notre travail reste locale et circule les jours de marché. Si c’était une multinationale, il ne resterait dans la région que quelques dizaines de salaires, et l’or s’envolerait en avion qui sait où… »

La crainte de voir un trust les spolier n’est pas gratuite. L’an dernier, avec l’aide d’un avocat de l’ONG Sembrar, ils ont fait suspendre l’étude d’attribution d’une concession sur leur territoire à Anglogold Ashanti, deuxième géant mondial de l’or, et annulé celle déjà accordée à un grand propriétaire terrien de la région. Ce jugement « pour défaut de consultation préalable de la communauté » s’appuie sur la Constitution de 1991, fruit du processus de paix avec la guérilla du M-19 [1], qui reconnaît un droit à l’autonomie pour les territoires indigènes – droit étendu aux communautés afro-colombiennes. Cette victoire juridique est une occasion rare de se réjouir dans un panorama national plutôt sombre. La hausse spectaculaire du par Damien Fellouscours de l’or a excité bien des appétits, rendant très rentables des mines qui l’étaient peu. Le recul de la guérilla dans des régions qu’elle occupait depuis cinquante ans a aussi donné accès à des gisements de surface, faciles à exploiter, devenus rares dans le monde. L’or attire aussi les narcotrafiquants, qui y voient un moyen imparable de blanchiment : propriétaires de mines peu productives, ils achètent ensuite de l’or avec l’argent sale et le déclarent extrait de leur propre filon.

Dès sa prise de fonction en 2010, le président Juan Manuel Santos a parlé de « locomotive minière et énergétique » pour tirer l’économie colombienne. Dans le cadre de la signature du traité de libre commerce avec les États-Unis, on a facilité l’implantation de multinationales dans les secteurs du charbon, du pétrole, des minerais et de l’énergie hydro-électrique, avec plusieurs barrages en construction. Résultat : les revenus générés par les exportations d’or dépassent ceux du café et la Colombie bascule d’une économie essentiellement agricole à celle d’un pays minier.Les projets se multiplient à travers tout le territoire, accompagnés de leur lot de scandales écologiques et sociaux : La Colosa, potentiellement le plus grand gisement aurifère à ciel ouvert au monde, cédé à la Anglogold Ashanti, et dont l’exploitation risque de polluer le fleuve alimentant Bogotá en eau potable ; Zaragoza, envahie par des milliers de mineurs illégaux qui, en à peine un an, ont fait disparaître le Rio Dagua sous les assauts des pelles mécaniques ; Santurban, où seule la mobilisation massive de la population a empêché une multinationale canadienne de dévaster le páramo (écosystème d’altitude, régulateur hydrique qui agit comme une sorte de glacier végétal et conserve les 3/4 de l’eau douce colombienne) ; Segovia, et son macabre record mondial de population contaminée par le mercure… Sans oublier la mine de la Gran Colombia Gold Company, propriété de ses ouvriers via un legs maintenu secret, puis détournée par l’ex-président Álvaro Uribe qui l’a revendue à des proches [2]. Face à cette ruée vers l’or entraînant pollution, violence et déplacements forcés, des Colombiens résistent, avec en première ligne les organisations indigènes qui dénoncent une deuxième conquista.

En octobre 2011, le Congrès des peuples, réunissant des milliers de participants sur le campus de l’université de Cali pour parler territoire, autonomie et souveraineté, décidait de célébrer son meeting de clôture devant la mine de La Colosa, à dix heures de route de là. Feliciano Valencia, leader du Conseil régional des indigènes du Cauca (Cric), dont les discours évoquent ceux du sous-commandant Marcos au Mexique, y mettait en garde les communautés contre la tentation de s’engager dans la minería : « Oui, si nous décidons de produire de l’or dans nos réserves, nous allons gagner plus. Mais avec ce revenu viendra une plus grande monétarisation de nos vies qui nous rendra dépendants de l’argent, et qui augmentera les inégalités, donc les conflits au sein de la communauté. » Et en avril, devant des milliers d’Indiens, Valencia menaçait le gouvernement de bloquer la Panaméricaine, principal axe routier du pays, si toutes les concessions en territoire indigène n’étaient pas annulées.

À La Toma, on savoure le répit accordé par la décision de justice, mais on est conscient que la partie n’est pas terminée. Déjà, des pelles mécaniques illégales apparaissent çà et là, les lettres d’intimidation pleuvent, et la violence paramilitaire menace. Eduar Mina Lopez voit l’avenir plutôt orageux : « Ce que le droit a pour une fois empêché, ils vont tenter de l’obtenir par l’argent et par la force. Diviser la communauté en achetant certains, et tuer ceux qui ne voudront pas se laisser corrompre. Comme on dit ici : Plata o plomo, l’argent ou le plomb. »

Voir aussi « Une caravane contre un blocus ».


Notes


[1Mouvement de lutte armée social-démocrate fondé en 1973, privilégiant la guérilla urbaine et les actions d’éclat. Il négocie en 1990 l’abandon des armes contre l’organisation d’une Assemblée constituante.

[2Comme l’ont montré Pascale Mariani et le désormais célèbre Roméo Langlois dans leur excellent documentaire Pour tout l’or de Colombie.



2 commentaire(s)
  • Le 4 août 2012 à 16h16, par Damien -

    Salut, juste pour vous signaler que vous avez interverti les illustrations des deux articles, la photo montrant les dégâts environnementaux se trouvant dans le papier sur la communauté qui n’utilise justement pas de produits chimiques pour agglomérer l’or... Bises à toute l’équipe, Damien.

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Par Damien Fellous


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