CQFD

Dossier : Rumeurs de Guerre

La guerre tout contre nous


paru dans CQFD n°130 (mars 2015), rubrique , par Bruno Le Dantec, illustré par
mis en ligne le 01/05/2015 - commentaires

La guerre peut être tribale, féodale ou capitaliste, mais jamais un système n’a été aussi intrinsèquement belliqueux que l’actuel. Le capital, c’est la guerre. Le constat est là, avec les guerres d’expansion coloniale, les massacres industriels des deux guerres mondiales, mais aussi avec le pillage des ressources naturelles qui n’est autre qu’une guerre livrée à la planète et à la vie même. C’est aussi, à l’intérieur d’une même société, la guerre de tous contre tous. Le subcomandante Marcos définissait le néolibéralisme comme « 4ème Guerre mondiale » – la 3ème ayant été la guerre froide.

Par Plonk et Replonk. {JPEG}

Outre la glaciation de l’histoire humaine pendant quarante ans, la guerre froide a surtout permis de délocaliser le conflit des deux super-puissances vers les pays du tiers-monde. En apparence, les deux blocs ennemis prospéraient en paix pendant que Sud et Nord-vietnamiens s’étripaient au nom des deux dogmes spectaculairement antagoniques qui divisaient le monde  : capitalisme versus communisme – communisme qui s’avéra n’être qu’un capitalisme d’État, là où les bourgeoisies nationales s’étaient montrées incapables de mener à bien leur projet historique par elles-mêmes.

Après l’effondrement du bloc soviétique, un penseur étatsunien, Francis Fukuyama, prédit la « fin de l’Histoire [1] » avec le triomphe universel de la démocratie libérale. Mais sa thèse était dangereuse pour le système qu’elle prétendait promouvoir  : si le capitalisme régnait ouvertement et sans partage sur la planète, l’humanité allait tôt ou tard exiger de lui qu’il accomplisse sa promesse d’abondance et de bonheur – promesse qu’il est bien incapable de tenir  : selon l’ONG Oxfam, la richesse cumulée des 1 % les plus riches de la planète dépassera bientôt celle détenue par les 99 % restants [2]. Un autre bla-bla moins triomphaliste et la désignation d’un nouvel ennemi devenaient judicieux, et c’est Samuel Huntington qui s’y colla  : « Dans ce monde nouveau, la source fondamentale et première de conflit ne sera ni idéologique ni économique. Les grandes divisions au sein de l’humanité et la source principale de conflits sont culturelles. Les États-nations resteront les acteurs les plus puissants sur la scène internationale, mais les conflits centraux de la politique globale opposeront des nations et des groupes relevant de civilisations différentes. Le choc des civilisations dominera la politique à l’échelle planétaire. Les lignes de fracture entre civilisations seront les lignes de front des batailles du futur. [3] » Le vœu pieux du très conservateur Huntington était que chaque civilisation se cantonne dans son aire d’influence historique afin d’éviter une nouvelle guerre mondiale. Ce n’est pas exactement ce qu’ont fait depuis les états-Unis [4]

Le concept empoisonné d’Huntington portait en lui une conséquence explosive  : le caractère multiethnique des grandes métropoles, accéléré par la globalisation, annonçait une probable relocalisation de ces « conflits culturels » au cœur même de l’Empire. La France s’est précipitée tête baissée dans le piège en adaptant cette prophétie auto-réalisatrice à la gestion de ses contradictions internes. Les attentats des 7, 8 et 9 janvier 2015 en sont un des effets les plus inquiétants.

Aujourd’hui, cette guerre-là, non contente de multiplier les fronts dans des contrées exotiques – Afghanistan, Irak, Libye, Syrie, Mali, Centrafrique, Ukraine… –, se joue aussi à domicile, avec la guerre au terrorisme de George W. Bush, la guerre contre les narcos au Mexique et en Colombie ou l’état d’urgence décrété en octobre 2005 dans les banlieues françaises. Les Famas des troufions de Vigipirate sont là pour nous préparer psychologiquement à la généralisation de cet état d’urgence permanent qu’est le « tardo-capitalisme »  : guerre à tous les étages, méfie-toi de ton voisin.

La suite du dossier

La guerre vue du ciel

Rumeurs de Guerre

Guerres : Bilans macabres

Jeremy Scahill  : Piétiner la propagande

BHL : En Libye, « J’ai intérêt à ne pas m’être trompé ».


Notes


[1Francis Fukuyama, La Fin de l’Histoire et le Dernier Homme, Flammarion, 1992.

[2Le Monde du 19 janvier 2015.

[3Samuel P. Huntington, Le Choc des civilisations, Odile Jacob, 1997.

[4Tant mieux pour les pays de l’« arrière-cour » latino-américaine, qui ont récupéré une certaine marge de manœuvre, tant pis pour le monde musulman, désigné comme la nouvelle proie.



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Par Bruno Le Dantec


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