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La fin d’un kiosque


paru dans CQFD n°110 (avril 2013), rubrique , par Julien Tewfiq
mis en ligne le 22/05/2013 - commentaires

Catherine aime bien CQFD. Tous les mois, elle l’affichait en devanture de son kiosque idéalement placé en plein centre de Marseille. Mais depuis fin mars, Catherine ne vend plus votre journal préféré, ni aucun autre. Les présentoirs sont vides. Il n’y a plus que des bonbons et des cartes postales. Et bientôt le rideau sur la scène va tomber. Définitivement.

CQFD : Comment et pourquoi es-tu devenu kiosquière ?

Catherine : J’ai tout quitté. La Normandie où je vivais, mon boulot de technicienne de laboratoire pour venir vivre à Marseille et ouvrir ce kiosque. Je voulais vendre des livres, être en contact avec les gens. Finalement, j’ai rencontré mon prédécesseur ici. Il prenait sa retraite. Alors j’ai décidé de m’installer comme kiosquière. Ça pas été facile ! Surtout qu’il m’a fallu attendre cinq mois pour obtenir l’autorisation de la mairie de Marseille… Et sans travailler, car c’est interdit quand on fait la demande d’ouvrir un kiosque. Alors, il faut une sacrée motivation ! J’adore le papier, la presse… J’en consomme beaucoup moi-même.

J’ai commencé ici en octobre 2010. Et rapidement, j’ai diversifié mon activité avec les confiseries, les jeux de grattage, le P.M.U., les tickets de métro. Ça m’a donné beaucoup plus de travail pour pas grand chose ! Les commissions sont très faibles. En fait, les commerciaux disaient que ça allait apporter de la clientèle pour les journaux, mais c’est faux. Enfin, chez moi, c’est faux.

Cela s’est passé comme tu l’espérais ?

Oui et non. Sur la presse quotidienne, on touche 18% de commission, 22 à 24 % sur le reste. Alors, il faut vendre beaucoup pour s’en sortir. Dès le début, j’ai ouvert de 7 h à 20 h, six jours sur sept. Je travaille toute seule, seulement aidée pour la mise en place à l’ouverture et à la fermeture. Au début, ça ne demandait qu’une demi-heure par jour… Maintenant c’est le triple ! Il faut savoir qu’en deux ans et demi, le nombre de titres que je reçois a été multiplié pas trois ! Mais ça ne veut pas dire qu’on en vend plus, au contraire. Cette multiplication, ça fait que les gens ne peuvent plus voir les titres qui s’entassent dans le présentoir. Les taux d’invendus sont énormes ! Á la fin, j’avais 1 500 titres différents, beaucoup que je n’ai jamais demandés, que je n’aurai jamais dû voir arriver : des revues pour professionnels très chères, des titres russes à 18 euros que je n’ai jamais vendus. Mais il y a des titres que je voulais parce que j’avais des demandes mais qui ne m’ont été livrés, pour la première fois, que le mois dernier ! C’est n’importe quoi ! Ça me donnait toujours plus de travail pour moins de ventes, moins de visibilité.

Le plus dur, c’est qu’il faut une trésorerie énorme pour faire tourner ce commerce. Dans le kiosque, j’avais 18 000 euros de stock que d’une manière ou d’une autre il me fallait payer. Les distributeurs me remboursant mes ventes de manière pas très transparente. Beaucoup d’argent en circulation. C’est très compliqué.

Dans ce quartier, il y a beaucoup de passage. On n’imagine pas que tu sois obligée de fermer.

Avec les impôts, le loyer à la mairie, deux cambriolages… Même si le kiosque marchait bien, je n’ai jamais réussi à me payer mieux qu’un Smic pour 78 heures de travail par semaine. Mais ce qui a vraiment tué mon commerce, ce sont les grèves à répétition dans la distribution en janvier et février. Non seulement j’avais moins de titres à vendre, ou en retard, mais les gens ne venaient même plus les demander, croyant que je ne les aurais plus. Moi, je devais quand même payer les factures. Alors, oui, la presse quotidienne se vend moins. Au début, je vendais 40 ou 50 Le Monde par jour. À la fin… environ 30, péniblement. Les revues, non, ça c’est stable. Les gens sont fidèles à leurs magazines. Mais les jeunes, qui sont nombreux par ici, ils lisent leur Closer sur le téléphone. J’allais sur des dettes, alors il fallait arrêter, avant la catastrophe.

Je suis le cinquième kiosque du quartier à fermer depuis deux mois. Personne ne semble s’en formaliser. Même pas la mairie à qui pourtant on paye un loyer. Et il n’y a personne pour reprendre. Ce sont les grandes surfaces, les Monoprix et tout, qui accaparent la clientèle maintenant.Je ne me disais pas que ce serait si dur comme métier. Mais j’ai beaucoup aimé le faire. J’avais des clients réguliers avec qui on parlait de tout, beaucoup de politique et récemment beaucoup du système de la presse, de l’édition. Alors ça me chagrine beaucoup de partir.

[Catherine compte retourner en Normandie. Et CQFD ne risque pas de se retrouver au Monoprix.]



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Par Julien Tewfiq


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