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Kedistan, le site des chats perçants


paru dans CQFD n°138 (décembre 2015), rubrique , par Mathieu Léonard
mis en ligne le 03/07/2018 - commentaires

Conçu par ses initiateurs comme un blog magazine sur le Moyen-Orient qui ne se prendrait pas trop au sérieux, Kedistan (« le pays des chats » en turc) fête sa première année d’existence. Il est devenu un outil d’information incontournable sur la situation en Turquie, notamment.

Kedistan. {JPEG}Naz Oke, une des animatrices du site, se présente comme la seule « rescapée » du projet d’origine. Stambouliote résidente en France, elle est arrivée dans l’aventure en tant que webmaster  : « Depuis les événements de Gezi à Istanbul, je m’échinais sur le Web, en traduisant, publiant sur les réseaux sociaux. Très rapidement, je suis devenue la machiniste et une des principales créatrices de contenus de Kedistan, avec l’aide de quelques autres. L’actualité turque nous a fourni très vite son lot de nouvelles, plutôt mauvaises que bonnes, et c’est devenu un travail à plein temps que de traduire, confronter, diffuser, vérifier, trouver des sources et des correspondant.e.s. La petite équipe se diversifie – nous avons ouvert nos colonnes à des journalistes, des artistes, des invité.e.s écrivains ou chercheurs engagés sur le Moyen-Orient –, tout en restant soudée autour d’une tonalité très “chats de gouttière”. On peut dire que nous faisons un travail de journalistes bénévoles. » En ligne de mire du webmagazine, la montée en puissance de l’islamisme couplé au nationalisme (et vice versa) en Turquie, mais aussi les différents outils de résistance face aux discours hégémoniques  : la musique, le cinéma, la littérature, la diversité culturelle, les luttes féministes et LGBT, les droits humains, le mouvement kurde, l’antimilitarisme, l’athéisme. On trouve aussi des articles sur la Syrie ou la répression en Iran.

Concernant les sources utilisées, Naze Oke explique puiser aussi bien dans « des réseaux, des contacts faisant partie de [son] ancienne vie en Turquie » que dans les médias généralistes. Le journal traduit parfois la presse turque comme récemment un papier de Cumhuriyet, journal menacé en permanence de censure par le gouvernement d’Erdogan depuis qu’il a publié les preuves de trafics de camions d’armements entre la Turquie et Daech. L’article intitulé « Daech, soluble dans l’État profond turc ? » se fonde sur le témoignage d’un ex-chef des renseignements de Daech à Al-Bab au nord d’Alep, qui raconte la collusion du groupe avec les autorités turques, lesquelles sont toujours saluées par la diplomatie française, comme le « meilleur allié antiterroriste » dans la région.

La Turquie est aux avant-postes des commotions qui secouent le Moyen-Orient et désormais l’Europe, ce qui rend d’autant plus précieuses les informations transmises par Kedistan. « Le double jeu que [le gouvernement turc] a imposé aux états européens à propos du terrorisme et de la Syrie, ainsi que la reprise de l’offensive armée contre le Kurdistan, ont ravivé l’engagement de beaucoup de “chercheurs” amoureux du Moyen-Orient », estime Naz Oke. Cependant, « en France, il y a une vision très déformée de la Turquie dans les médias mainstream. Cela oscille entre la vision de “pays en voie de développement” et les vieux restes du film Midnight Express, pour faire un peu dans la caricature. Très peu d’articles tiennent compte de l’aspect mosaïque culturelle, la travestissant sous une apparence exotique, alors qu’elle provient d’une histoire très riche, où justement les puissances européennes ont joué un rôle dans les bouleversements des siècles passés. » Habitué à une fréquentation qui oscille en moyenne entre 1 000 et 3 000 visites par article, le site a connu une pointe à 160 000 connexions après l’attentat-kamikaze de Suruç, en juillet dernier. Tandis que, dans la presse française, l’événement était traité plutôt négligemment, ce massacre de 33 jeunes révolutionnaires stambouliotes qui tenaient un meeting pour la reconstruction de Kobané, a été suivi par Kedistan en prise directe à travers des témoignages de proches des victimes. Par ailleurs, un article sur le sculpteur syrien Nizar Ali Bad a, lui, attiré 34 000 curieux. Ces succès d’audience poussent les rédacteurs du site à porter une attention minutieuse « à leur clavier » et à s’imposer une rigueur accrue.

Kedistan. {JPEG}

Du fait de son jeune âge, on ne peut que souhaiter longue vie à Kedistan. « Mais aussi, un souhait global pour la Turquie, le Kurdistan et le Rojava d’aboutissement des luttes en cours, qu’elles soient celles des minorités ou qu’elles soient écologiques ou sociales. Cela nous permettrait de donner de bonnes nouvelles d’une région que nous aimons », ajoute Naz Oke sans optimisme démesuré.



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Par Mathieu Léonard


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