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Livres jeunesse : « Les enfants ont besoin de comprendre le monde social »


paru dans CQFD n°138 (décembre 2015), rubrique , rubrique , par Christophe Goby, Lola Weber, Mathieu Léonard
mis en ligne le 21/12/2015 - commentaires

Les éditions La ville brûle se sont lancées dans la « littérature jeunesse engagée » depuis deux ans et ont rencontré un beau succès avec deux manifestes antisexistes, On n’est pas des poupées et On n’est pas des super héros. Trois questions à Marianne Zuzula, animatrice de la maison d’édition.

JPEG Qu’est-ce que les éditeurs engagés peuvent apporter à la littérature jeunesse ?

Marianne Zuzula : Les éditeurs engagés ont beaucoup à apporter à la littérature jeunesse  ! Tout d’abord parce que notre indépendance économique et éditoriale nous permet de prendre des risques et de proposer des livres différents, aussi bien dans la forme que dans le fond. Ensuite parce que je pense qu’on peut (et qu’on doit  !) sensibiliser très tôt les enfants à ces sujets-là si on veut avoir une chance de faire le poids face au lavage de cerveau auxquels ils sont soumis de plus en plus tôt… Les enfants ont besoin de rêver, de développer leur imagination, mais ils ont aussi besoin de comprendre le monde social dans lequel ils vont grandir et vivre – et peut-être alors pourront-ils le rendre meilleur  !

Il est possible d’avoir la même ligne éditoriale pour les enfants et pour les adultes  : pour ces deux types de lecteurs, on peut proposer des livres qui prennent parti, qui affirment un point de vue sans essayer de plaire au plus grand nombre.

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Comment expliquez-vous le succès de On n’est pas des poupées et On n’est pas des super héros ?

Je crois que ces deux titres, mais aussi Pourquoi les riches sont-ils de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres ?, le premier livre jeunesse des Pinçon-Charlot, qui s’adresse aux ados, sont tombés au bon moment.

Beaucoup de parents et de professionnels qui travaillent avec les enfants ne trouvaient pas de livres leur permettant de partager leurs convictions politiques avec eux. Avec ces trois livres, on a répondu à ce manque.

On n’est pas des poupées ! et On n’est pas des super-héros ! sont des manifestes féministes et antisexistes qui abordent la question des stéréotypes de genre de façon très directe, sans s’appuyer sur un récit. Contrairement aux nombreux livres qui existent déjà sur cette question, il y a un vrai parti pris d’affirmer les choses, et de laisser le champ libre pour qu’enfants et adultes en discutent.

Juste une précision  : nous venons de les rééditer en un seul volume, pour que les filles et les garçons puissent accéder à ­l’ensemble des contenus. On s’était rendu compte via les libraires qu’en fait les gens faisaient lire Les poupées aux filles et Les Super-héros aux garçons, ce qui n’était bien sûr pas notre but !

Votre dernier livre traite de la différence, sujet difficile. Comment l’avez-vous abordé ?

JPEG On n’est pas si différents est un livre dont l’objectif est de combattre les stéréotypes liés au handicap, et qui s’adresse à tous les enfants, handicapés ou non. Aux premiers il dit  : « Votre handicap est une composante de ce que vous êtes, mais il ne vous définit pas : vous êtes avant tout des enfants » ; aux seconds il dit : « Les enfants handicapés sont des enfants comme vous, ils sont forts, ils sont courageux, et vous pouvez faire plein de trucs ensemble. » C’est vrai que ce n’est pas un sujet facile, et on l’a abordé de la même façon : directe, frontale, sans tourner autour du pot, ni dans les textes, ni dans les illustrations. Dans la plupart des livres sur ce sujet, les images sont très édulcorées, les enfants sont grosso modo dessinés sans différence visible. Nous avons fait ce livre avec une forte volonté de ne pas lisser, de ne pas euphémiser le handicap. L’auteure des textes est mère d’un enfant déficient intellectuel, et c’est également mon cas. Claire Cantais, l’illustratrice, a passé beaucoup de temps avec les enfants d’un institut médico-éducatif de Montreuil pour s’imprégner de leurs postures, de leurs expressions avant de les dessiner tels qu’ils sont, avec leurs drôles de têtes, leurs corps parfois tordus, leurs lourds fauteuils, leurs prothèses ou leurs corsets. On a d’ailleurs eu quelques retours de gens un peu heurtés par les dessins… Mais on ne voulait surtout pas nier la réalité du handicap, sinon le livre n’aurait servi à rien ! Et là encore, je pense qu’on a pu se permettre ça parce qu’on n’a pas au-dessus de nous une longue chaîne de chefs de projets, gens du marketing, services commerciaux and co, qui ne nous auraient jamais laissé traiter ce sujet de cette façon-là  !

Propos recueillis par Lola Weber.

Trouble dans la piraterie

Avec l’ouvrage Jojo le pirate partage le butin, Charlotte Dugrand nous entraîne dans l’univers flibustier à travers la problématique de la redistribution des richesses et d’une solidarité non hiérarchique via le prisme de l’économie informelle. Influencée par l’analyse redikerienne – qui s’inscrit elle-même dans la lignée des travaux de l’historien Christopher Hill, connus comme « history from below  » en anglais ou « Geschichte von unten » en allemand – d’une piraterie sociale qui opéra au XVIIIe siècle une hypothèse égalitariste et libertaire sur les mers caraibéennes, l’auteur accrédite les thèses anthropologiques du don et du contre-don, ici de type agonistique. Le récit s’affranchit également des divisions de genre et d’espèce. Pourtant, lorsqu’il s’exclame  : «  Tu dois apprendre à partager, Cocotte  ! », le rôle de Jojo le pirate reste à interroger dans une perspective de domination genrée, même si par ailleurs il bouge de façon concomitante les lignes de la discrimination validiste. Au final, on peut problématiser avec Judith Butler, à savoir si «  la déconstruction du cadre binaire dénaturalisé est liée à la contingence normative d’une définition du genre produite involontairement par le pouvoir » ? À partir de 3 ans.

Mathieu Léonard

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PS : Les illustrations de Bruno Bartkowiak sont drôlement chouettes !

•Charlotte Dugrand, Bruno Bartkowiak, Jojo le pirate partage le butin, Tous solidaires !, Libertalia, 2015, 13 euros.

À la recherche du sommeil perdu

Avec le conte musical Le Voleur de sommeil, le musicien Rit nous conduit dans la forêt du Garlaban à la rencontre d’insectes insomniaques et d’un hibou angoissé par la solitude, à travers le biais de la métaphore anthropomorphique bien connue par les petits nenfants de moins de 6 ans. Tel un ménestrel provençal, Rit rythme ce gentil et doux récit qui célèbre l’amitié et l’écologie dans un style folk et country très réussi. Le Voleur de sommeil est un livre-CD illustré par Vincent Bourgourd, mais aussi un spectacle de 26 minutes bientôt en tournée dans tous les bons abris anti-aériens. Bon maintenant, dodo les minots, sinon on appelle Daech  !

Mathieu Léonard

Le Voleur de sommeil, Textes & chansons de Rit, illustrations Vincent Bourgourd, Actes Sud Junior, 2015, 21 euros.

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Promenons-nous dans le genre

« La guerre, ça suffit  ! Ce soir, je vais danser », déclare un enfant devant un cheval attique qui porte sur sa croupe un gramophone. Un autre coloriage montre une dinette jetée dans la poubelle avec ce titre  : A chaque fois qu’une fille jette sa dinette, il y a un garçon prêt à jouer avec. On commence à comprendre… mais cela se confirme quand Omar, en fauteuil roulant, s’arrête pour sentir les lilas en allant à l’entraînement de majorettes. Ce joli livre de coloriage ne retourne pas trop facilement les clichés. Il s’attaque aussi au militarisme et montre des enfants en fauteuil roulant. Le sexe est biologique, le genre construction sociale explique-t-on à la fin de ce bel ouvrage, à gribouiller comme on veut  !

Christophe Goby

C’est quoi ton genre ? Cahier de coloriage. Jacintha Bunnel-Nathaniel Kusinitz, éditions Goater, 8,90 euros.



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