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Migration et hybridation

Homo sapiens : ce batard de nomade


paru dans CQFD n°161 (janvier 2018), rubrique , par Sébastien Navarro, illustré par
mis en ligne le 29/08/2018 - commentaires

Archéologue et préhistorien [1], Vincenzo Celiberti étudie le mode de vie de nos prédécesseurs hominidés sur une période qui s’étale entre -3,3 millions d’années et le Néolithique. Mais le scientifique a à cœur de ne pas dissocier sa discipline de son engagement politique. Le 29 octobre, il intervenait à Toulouges (Pyrénées-Orientales), lors d’une soirée de soutien aux sans-papiers, avec une conférence intitulée « Migrations d’hier et d’aujourd’hui ». L’occasion de battre en brèche ce mythe d’une humanité qui se serait « élevée » contre la menace de hordes primitives. Et si c’était nous, les sauvages ?

Par Etienne Savoye. {GIF}

CQFD : Qu’est-ce qui pousse un préhistorien à intervenir dans une soirée de soutien aux sans-papiers ?

Vincenzo Celiberti : Il y a bien sûr plusieurs raisons. En tant qu’enseignant, j’ai un public jeune et varié, et sur lequel il faut parier pour que le futur soit moins pire que le présent. J’ai pris l’habitude de jeter des ponts entre mes recherches et l’ « actualisme [2] ». Notamment pour souligner ceci : loin de la vision de Hobbes qui présente l’homme primitif comme un loup pour l’homme, plusieurs cas d’entraide entre hominidés ont été documentés. Le site de Demanisi en Géorgie, un carrefour entre Asie, Afrique et Europe, en donne un exemple. Parmi les 500 ossements humains datant de deux millions d’années, on a retrouvé le crâne d’un édenté de 40 ans. Ce qui est très âgé : l’horloge biologique de l’époque limitait l’espérance de vie à 18-20 ans. Ce vieux monsieur avait donc perdu toutes ses dents, sauf deux moignons au niveau des incisives. Ses dents étaient tombées depuis longtemps, car les alvéoles racinaires s’étaient ressoudées. Aujourd’hui, si on perd une dent, le comblement de l’os de la mandibule se fait à peu près en trois ans. À l’époque, vu les conditions d’hygiène, cela a dû prendre un peu plus de temps. Cela signifie que ce Mathusalem a pu survivre quatre ou cinq ans en mangeant ce que les autres avaient prémâché pour lui. Une preuve d’humanité absolue, qui bat en brèche les clichés sur les hominidés présentés comme des brutes agressives.

Pour étudier le mode de vie des hominidés, nous disposons de trois approches. Le volet archéologique, où on étudie les outils lithiques ; mais la discipline est limitée car l’outillage des hominidés était aussi constitué de végétaux ou de matière animale disparus. Les techniques issues de l’« actualisme », qui permet de faire des parallèles avec les sociétés de chasseurs-cueilleurs d’aujourd’hui. Et enfin, un troisième volet basé sur l’éthologie : observer les groupes de grands singes pour en tirer des suggestions sur le mode de vie des hominidés. C’est ce volet que je privilégie. Il s’agit de se pencher sur ces situations où les animaux font preuve d’empathie, d’entraide et de solidarité. Avec cette conclusion : si l’individualisme n’existe pas chez les animaux, il ne devait pas non plus exister chez les hominidés. Il faut rappeler que les comportements agressifs des animaux ne sont pas violents, mais dictés par des instincts ou des besoins de survie. Ce qu’Einstein soulignait à sa manière : « Les souris ne sont peut-être pas aussi intelligentes que les hommes, mais on n’a jamais vu une souris construire une tapette à souris, alors que l’Homme a construit la bombe atomique. »

Que nous apprend le parcours du migrant sapiens sur nous-mêmes ?

Nous venons d’Afrique, tout comme les gens qui se noient aujourd’hui dans la Méditerranée. Le plus ancien représentant du Sapiens archaïque naît vers -300 000 ans. Sapiens est noir et migre à cause d’une période de sécheresse ; aujourd’hui, on dirait « pour des raisons économiques ». Quand l’État fait aujourd’hui le tri entre réfugiés de guerre et migrants économiques, il oublie que nos ancêtres ont migré parce qu’ils cherchaient de meilleures conditions de vie. La migration est le moteur de l’évolution humaine.

La migration et l’hybridation...

Oui, c’est l’autre face de la même médaille. Il n’y a pas hybridation ou métissage sans migration. Pour survivre, une espèce doit mélanger ses gènes. Si elle se cantonne à un régime d’autarcie génétique, elle s’éteint en quatre ou cinq générations. Il y a 300 000 ans naît le plus vieux Sapiens archaïque dont les restes ont été retrouvés au Maroc sur le site de Jebel Irhoud. Mais dans le reste de l’Eurasie, vivaient d’autres espèces qui venaient aussi d’Afrique. Toutes ont continué leurs hybridations : Homo antecessor s’est ainsi mélangé avec Homo heidelbergensis et Homo denisova. Puis, quand Sapiens est arrivé en Europe, il rencontre Néandertal.

Aujourd’hui, on sait que 4 % de nos gènes viennent de Néandertal. Ce n’est pas beaucoup, par rapport aux 60 % en commun avec le moucheron ou aux 99,1% avec les bonobos… Mais ce 4 % prouve qu’il y a eu des hybridations bien avant l’apparition de Sapiens et de Néandertal. Même entre espèces différentes, on se rencontrait, on faisait l’amour et on se reproduisait. Aujourd’hui on fait des distinctions de peau, de langue ou de provenance alors qu’à l’époque les Australopithecus afarensis ou africanus se mélangeaient sans problème.

Vers -10 000 ans, le Néolithique fait de nous des sédentaires et des petits propriétaires. Le début de la catastrophe ?

Je dis souvent que le Néolithique est le début de la fin. On se met à cultiver des plantes et à domestiquer du gibier. Du coup, si un homme va au champ, il a besoin de quelqu’un pour surveiller son cochon. Ainsi naît la proto-police. Tout s’enchaîne alors. Quand il y a trop de proto-policiers, il faut un chef de la police ; quand il y a trop de chefs de la police, il faut créer une autorité pour équilibrer ces pouvoirs, quelqu’un qui intercède entre les hommes et les divinités. Pendant le Paléolithique, ces dernières sont féminines ou liées à la nature. À partir du Néolithique, changement complet : les divinités deviennent masculines. Le pouvoir aussi.

Cependant, certaines sociétés ont vécu un Néolithique différent, expérimentant un « proto-socialisme ». Je pense par exemple à Mohenjo Daro, une ville indienne très moderne avec ses canaux. Elle disposait alors de grandes maisons, des habitats communs où tout le monde pouvait s’abriter. Plus tard, les civilisations incas ont aussi mis en place une structure d’entraide. Chacun avait sa propriété, mais un pourcentage de la production allait dans un entrepôt commun destiné à des gens qui avaient connu des problèmes avec leurs récoltes ou leurs troupeaux. Lier le Néolithique à la seule propriété privée permet de produire un récit historique qui justifie notre mode de vie actuel. Cela revient à taire que cette période a aussi vu naître des organisations basées sur des idées de partage et de solidarité.

Si on conserve 4 % de Néandertal en nous, qu’est devenue la bête ?

Pendant des années, on a dit que les hommes de Néandertal avaient été massacrés par Sapiens. Un récit justifiant l’idée que les plus forts, techniquement ou intellectuellement, puissent exterminer les plus faibles. Mais en fait, si l’espèce s’éteint, c’est à cause de plusieurs raisons, dont l’hybridation. Au final, Néandertal a été acculturé par Sapiens. On nomme d’ailleurs culture châtelperronienne cette dernière phase de transition durant laquelle Néandertal taille des pierres en forme de lames allongées, comme le faisait Sapiens. Et probablement a-t-il aussi commencé à faire de l’art.

À part quelques accrochages, il n’y a pas eu de rencontre violente entre Sapiens et Néandertal. Il s’est plutôt produit une hybridation culturelle et génétique entre les deux espèces. Autre paramètre : Néandertal s’est aussi éteint parce que ses groupes se réduisaient en nombre et que les conditions climatiques évoluaient. Une espèce qui change d’habitat et d’environnement est destinée à disparaître. Comme cela arrivera à Homo sapiens sans que la planète s’en porte plus mal. L’humanité n’aligne que 300 000 ans au compteur alors que les fourmis sont là depuis plusieurs centaines de millions d’années. Et encore bien plus pour les reptiles et les amphibiens. Toutes ces espèces seront là après nous. Finalement, on s’en fout de l’Homme. Nous sommes la seule espèce qui détruit la Terre et qui finira par disparaître par sa propre responsabilité. La nature s’en sortira en créant de nouvelles espèces.


Notes


[1Il est notamment membre du Centre européen de recherches préhistoriques de Tautavel (Pyrénées-Orientales).

[2Selon cette doctrine issue de la géologie, c’est en observant les causes de phénomènes actuels que l’on en déduit les faits passés.



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