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Günter Wallraff en immersion promo


paru dans CQFD n°78 (mai 2010), rubrique , par Olivier Cyran
mis en ligne le 06/07/2010 - commentaires

Le journaliste infiltré dans les mines de sel du salariat moderne était à Paris début avril pour promouvoir son dernier livre. CQFD lui a tenu compagnie…

« Monsieur Wallraff, est-ce que vous avez l’impression d’être un super héros ? » Le tâcheron de Fluctuat, le « webzine culturel » du groupe Lagardère, se reprend à deux fois pour ânonner sa question, griffonnée sur un bout de papier qu’il peine à déchiffrer. Wallraff laisse poindre une grimace de dégoût. Non, soupire-t-il, ce n’est pas un super héros, juste un « privilégié » qui s’entête depuis trente ans à documenter « l’inexorable dégradation du monde du travail » en partageant ici ou là quelques semaines de labeur avec les « perdants du capitalisme qui, eux, y passent toute leur vie ». Mais déjà l’intervieweur se replonge dans ses anti-sèches. « Euh, qu’est-ce que je voulais dire… Qu’est-ce que vous pensez de la polémique sur l’émission de France 2,“les Infiltrés” ? »

Allez Günter, tiens bon ! En ce début avril, à l’occasion de la sortie en France de son dernier livre [1], le spécialiste allemand du journalisme social par immersion – auteur en 1986 du livre culte Tête de turc, récit d’un faux travailleur immigré pris dans la broyeuse du salariat précaire, épongeant les frites de McDonald’s ou les fuites d’une centrale nucléaire – s’inflige un rôle de composition à peine moins éprouvant : celui de l’auteur en promo dans un hôtel parisien. « Habituellement, je ne fréquente pas les journalistes, je préfère les gens simples », glisse-t-il à CQFD entre deux interviews. On le comprend. Les soutiers de l’industrie médiatique qui défilent sous le nez de l’homme caméléon paraissent moins préoccupés par le contenu de son ouvrage que par leurs propres moulins à vent. Une question surtout leur brûle les lèvres : que pense la « figure légendaire du journalisme d’infiltration » de ses confrères de France 2 qui ont balancé aux flics les résultats de leur enquête sur un réseau de pédophiles du web ? À chaque fois, Wallraff marque un geste de lassitude de plus en plus prononcé. « Je ne connais rien de cette affaire », objecte-t-il. Pas grave, la portraitiste de Libération se dévoue gentiment pour tout lui expliquer…

L’enquête de Wallraff sur le « meilleur des mondes » – un XXIe siècle en chute libre vers le XIXe – fournit pourtant assez peu d’éléments au « débat » sur les pédophiles d’Internet et leur traque par des journalistes auxiliaires de police. En deux ans, cet ancien fils d’ouvrier s’est glissé tour à tour dans la peau d’un salarié d’une usine de petits pains sous-traitante de Lidl, d’un employé de centre d’appels dressé à l’escroquerie marketing, d’un sans-logis en errance par une nuit de Noël ou encore d’un demandeur d’asile somalien en butte à un racisme délirant. « Toujours du côté des dominés contre les dominants, sans jamais m’immiscer dans la vie privée de quiconque », répètet-il, manière de couper court à l’incessante rengaine sur les « problèmes de déontologie » dont ses intervieweurs font leur miel. « Les salariés et les exclus dont je raconte la vie quotidienne ne se plaignent jamais quand je dévoile de l’intérieur leurs conditions de vie. Seuls leurs employeurs, les politiques et la presse de caniveau me cherchent des poux à ce sujet. »

Mais Wallraff connaît la musique. En acceptant de devenir un personnage public et de graver sa bobine sur la couverture de chacun de ses livres, le spéléologue des égouts capitalistes s’est projeté lui-même dans les pleins phares du vedettariat. Comment s’étonner ensuite que les médias tartinent davantage sur ses méthodes que sur ses révélations ? « C’est vrai, j’aurais pu rester anonyme, dit-il à CQFD. Mais en tant que journaliste indépendant qui ne vit que de la vente de ses livres, je suis obligé de jouer le jeu de la personnalisation. La notoriété que j’ai acquise en Allemagne me donne une liberté sans laquelle il me serait impossible de poursuivre mon travail. Je ne dépends d’aucun titre de presse ni d’aucun groupe d’édition. Je ne veux dépendre de personne. » Sauf de ses chiffres de vente…

Le choix stratégique de la célébrité n’est sans doute pas exempt d’un brin de narcissisme. Invité sur France Inter à l’émission d’Isabelle Giordano, Wallraff y reçoit sans déplaisir les hommages énamourés de Florence Aubenas, auteur d’un best-seller « en immersion » sur les nettoyeuses précaires d’Ouistreham. Mais, contrairement à la journaliste du Nouvel Obs, l’auteur de Tête de turc ne porte pas sa carte de presse en bandoulière. Pour lui, le monde du travail n’est pas une jungle exotique à visiter entre deux tournées promotionnelles, mais un espace de confrontation politique dans lequel il habite de plain-pied. Wallraff, qui se démène auprès des syndicats pour tenter de muscler leur offensive contre la casse sociale en Allemagne, a toujours son nom dans l’annuaire. Chaque jour, des gens sonnent à sa porte pour lui exposer la déglingue dans laquelle ils se débattent. « Une bonne moitié de mon travail consiste non pas à publier des articles ou des livres, mais à prendre connaissance des témoignages qu’on m’adresse, explique-t-il. Souvent, quand on me rapporte que des droits sont bafoués dans une entreprise, j’appelle le patron pour lui dire : changez ça, ou alors je me verrai contraint de publier un article. En général, le patron préfère obtempérer… Évidemment, il faut vérifier ensuite que les changements promis ne sont pas cosmétiques. C’est une goutte d’eau dans l’océan, mais si les journalistes étaient un peu plus soucieux du bien public que de leurs avantages, le rapport de forces serait peut-être un peu moins défavorable aux victimes du capitalisme. » D’accord, monsieur Wallraff, mais revenons à nos moutons : et les pédophiles, dans tout ça ?


Notes


[1Parmi les perdants du meilleur des mondes, La Découverte, 2010.



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Par Olivier Cyran


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