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Entretien avec l’écrivaine Lola Lafon


paru dans CQFD n°157 (septembre 2017), rubrique , par Emilien Bernard, illustré par
mis en ligne le 25/09/2017 - commentaires

Dans son cinquième roman Mercy, Mary, Patty, Lola Lafon interroge la destinée de jeunes femmes refusant de suivre les rails qu’on leur a assignés, au premier rang desquelles la sulfureuse Patricia Hearst.

Patty Hearst est née deux fois. Une première fois le 20 septembre 1954, sous forme de riche héritière de l’empire médiatique Hearst. Une seconde le 2 février 1974, quand la jeune fille est enlevée par un groupe révolutionnaire, l’Armée symbionaise de libération (SLA), dont elle ne tarde pas à épouser la cause armes à la main, rompant violemment avec sa destinée toute tracée. Certains y ont vu la conséquence d’un lavage de cerveau, une sorte de syndrome de Stockholm foudroyant. D’autres estiment au contraire que sa « défection » avait des causes plus profondes, inhérentes à sa condition de jeune femme étouffée par son milieu social. Les premiers lui dénient tout libre arbitre ; les seconds estiment qu’elle a fait un choix – Lola Lafon est de ceux-là.

Sous sa plume, Patty Hearst n’a pourtant rien d’une héroïne. Le « basculement » de la riche héritière est certes au cœur de son dernier ouvrage, Mercy, Mary, Patty (Éd. Actes Sud). Mais avant tout pour sa valeur emblématique : il symbolise ces rails placés sur la voie des femmes et les ruades de certaines pour tenter d’y échapper. « Défiez-vous des histoires simples », écrit Lola Lafon, multipliant les chemins de traverse pour creuser la question. Car Mercy, Mary, Patty n’est pas un essai, plutôt un roman fureteur. On y croise ainsi la figure de Gene Eveva, fictive universitaire féministe chargée de témoigner au procès de Patty, ou bien celle de Violaine, adolescente qui l’assiste dans ses recherches.

Autre pan exploré dans ce roman polyphonique : le cas de ces femmes de colons enlevées par des Amérindiens au XVIIIe siècle et refusant l’idée de revenir à leur sort antérieur – « Qu’on ne les libère pas, supplient-elles. » Des détonations existentielles qui rappellent évidemment Patty Hearst, la petite détestée de l’Amérique. « Mercy, Mary, Patty s’attache à l’instant du chavirement, du choix radical et aux procès qu’on fait subir à celles qui désertent la route », résume l’auteure du magnifique Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce (2011). La chasse aux sorcières n’a pas d’âge.

Par Damien Roudeau. {JPEG}

« Le basculement, ce moment où tout se brise en s’éclairant »

CQFD : Pourquoi ces trajectoires de captives épousant la cause de leurs ravisseurs exercent-elles une telle fascination ?

Il y a tout d’abord un intérêt pour celles qui osent quitter les rails imposés depuis leur naissance. Une réaction amplifiée par le fait qu’il s’agit de rejoindre ceux qu’on désigne comme des ennemis de la civilisation – les Indiens au XVIIIe siècle ou la SLA dans les années 1970. Il s’exerce une double tension : non seulement la personne enlevée se montre ingrate par rapport à son monde, mais elle le trahit pour rejoindre ceux qui le combattent. Impardonnable. Ces « traîtres » payent d’ailleurs cher leur choix une fois arrachées à l’ennemi.

Sur l’affaire Patty Hearst, la thèse du lavage de cerveau a longtemps prévalu. Vous estimez au contraire que son enlèvement fut une révélation pour celle qui découvre ainsi « l’envers de l’Amérique »…

C’est le côté très paradoxal de son ralliement. Alors qu’elle subit d’indéniables violences, elle tisse aussi des liens étroits avec ses ravisseurs, notamment avec les femmes. Une dimension absente du procès. Comment pourrait-elle expliquer qu’elle a certes été victime, mais que l’expérience lui a également ouvert les yeux ? Elle réalise par exemple que beaucoup de gens meurent de faim en Californie, un choc pour elle. La SLA généralise cette sensibilisation, en exigeant que la famille Hearst distribue de la nourriture aux plus pauvres.

Patricia découvre également que le FBI n’a aucun scrupule à éliminer ceux qui défient le système, ce qu’elle dénonce dans la deuxième bande enregistrée envoyée aux médias. Elle en a confirmation en mai 1974, lorsqu’une partie du groupe est éliminé en direct à la télévision. Un message clair pour tous ceux qui voudraient adopter une trajectoire similaire.

Chez les captives des Amérindiens au XVIIIe siècle, on retrouve aussi une forme d’ouverture. « Ces adolescentes [...] voient paradoxalement leur espace de liberté s’agrandir en captivité », écrivez-vous...

Ces jeunes filles ont généralement été rayées des chronologies et arbres généalogiques, comme pour effacer leur existence. Mais il existe de nombreux récits de captivité. Comme les femmes écrivaient alors rarement, ils étaient souvent l’œuvre d’un référent homme, le pasteur ou le père par exemple. Parmi les exceptions, le récit de Mary Jemison, qui raconte son enlèvement par les Sénéca et sa vie à leurs côtés. À contre-courant de la propagande anti-Indiens, qui les présente comme une masse indifférenciée de barbares sanguinaires, elle les décrit comme des personnes, les humanise.

Quoi qu’il en soit, il y a vraiment un paradoxe dans ces captivités. L’enlèvement est un moment terrible, avec des épreuves physiques, mais c’est aussi l’occasion d’apprendre et découvrir. Ces femmes travaillent, se confrontent à la nature, se lient d’amitié. Elles ont grandi dans une société très puritaine et rigoriste, les confinant au foyer, et les voilà soudain dans le monde extérieur, actives.

C’est comparable à ce qu’expérimente Patricia. Avec son enlèvement, elle passe d’une vie très monotone, marquée par une éducation ultra-conservatrice, à la découverte d’un pan inconnu de l’Amérique. Un choc difficilement imaginable. Je m’intéresse à ce basculement, ce moment où tout se brise en s’éclairant.

Vous évitez tout manichéisme : les révolutionnaires tentent aussi d’imposer un destin à cette « jeune fille [...] prise en tenaille entre des hommes qui en réclament tous la propriété »…

Avant son enlèvement, Patricia Hearst est dans une situation où on lui impose une vision du monde. Quand elle échappe à ce destin tracé, les hommes l’entourant cherchent à la reprogrammer. Les membres de la SLA, d’abord. Puis sa famille, ses avocats lors du procès. On ne lui laisse aucune chance de penser par elle-même. C’est aussi pour cela que l’approche romantique de son cas est une aberration. J’ai en horreur cette image fantasmée de la femme armée, qu’on retrouve souvent mise en avant, notamment chez les hommes. La célèbre photo où Patricia pose devant le logo de la SLA, M-16 en mains et béret sur la tête, est à mes yeux une forme de dépossession imposée. Elle devient un cliché, une image liée au délire militariste du groupe, qui s’en sert comme image de propagande. De même, les journaux de son père l’utilisent pour faire grimper les ventes.

Dans vos premiers ouvrages, les personnages féminins trouvaient une forme de libération. Mais vos deux derniers livres mettent en scène des jeunes filles contraintes : Nadia Comaneci dans La Petite communiste qui ne souriait jamais, puis Patty Hearst et les captives…

C’est vrai que je me focalise sur des destins empêchés. Ce n’était pas le cas dans mon premier roman, Une fièvre impossible à négocier, où l’échappatoire se situait au sein d’une communauté de pensée confinée : les milieux autonomes et antifascistes. Cela renvoyait à ma propre histoire, à des rencontres qui ont changé ma vie et m’ont fait découvrir la force du collectif.

À l’inverse, ni Nadia Comaneci ni Patty Hearst ne sont des militantes. Elles n’ont pas été « alertées », mais plongées sans défense dans un tsunami, la première à 14 ans, la seconde à 19. Tout sauf simple. Ce sont justement ces destins se construisant dans la difficulté, avec un côté cabossé, qui m’intéressent. C’est particulièrement frappant pour Patty Hearst, qui ouvre les yeux sur la brutalité du système américain, de façon très violente. Sa mère va jusqu’à porter son deuil alors qu’elle est vivante.

Elle suscite aussi un courant de sympathie…

C’est là qu’on voit à quel point il s’agissait d’une autre époque, plus libertaire. La queue de comète des années 1970. Difficile d’imaginer aujourd’hui une personne prenant les armes contre la société dans laquelle elle vit et suscitant un enthousiasme massif chez les jeunes.

Dans son cas, il y a eu des complicités. En cavale, elle a le FBI aux trousses, mais personne ne la livre. À l’image de ce jeune automobiliste que la SLA force à faire le chauffeur. Une fois libéré, il n’en parle à personne – il est juste ravi d’avoir aidé. Pour lui c’est un événement joyeux : il a croisé Patty Hearst !

Votre roman met aussi en scène des personnages fictionnels moins tonitruants, tels que la jeune et discrète Violaine...

Violaine se construit elle aussi dans la difficulté, mais différemment. Elle manifeste son mal-être par son corps, lentement anorexique. C’est une fille de la petite bourgeoisie qui découvre soudain qu’il existe autre chose que son univers provincial. Une histoire banale autant que violente, car elle est bousculée en profondeur par sa rencontre avec Gene Eveva et l’histoire de Patty Hearst. J’ai beaucoup d’affection pour les gens qui, à l’instar de Violaine, ont un chemin combatif mais discret. La ténacité plus que l’éclat.



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Par Emilien Bernard


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