CQFD

Référendum d’autodétermination

En Kanaky, fini le temps des colonies ?


paru dans CQFD n°171 (décembre 2018), par Iffik Le Guen, illustré par
mis en ligne le 27/01/2019 - commentaires

Le 4 novembre, les Néo-Calédoniens ont voté à 56 % contre l’indépendance. Mais pour les Kanaks, cette défaite a goût de victoire, nous explique Mehdi Lallaoui, fin connaisseur de la situation sociale et politique sur le « Caillou ».

La couverture du n°171 de "CQFD", illustrée par Etienne Savoye. {JPEG}

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«  Même mon téléphone portable est indépendantiste ! » C’est ainsi que le documentariste Mehdi Lallaoui justifie, avec un large sourire, les difficultés que j’ai rencontrées pour le joindre. Rien d’étonnant avec cet « insatiable » (c’est son surnom) auteur d’une œuvre foisonnante d’une cinquantaine de films sur la mémoire de l’immigration et de la décolonisation en France. Concernant la Nouvelle-Calédonie, il a réalisé notamment une histoire du bagne et un portrait du leader indépendantiste Jean-Marie Tjibaou. Entretien.

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De quand date ta rencontre avec la Nouvelle-Calédonie, le peuple kanak et la cause indépendantiste ?

« Un peu avant le 18 novembre 1984 et le boycott des élections territoriales par le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) emmené par Éloi Machoro [1]. Je venais de participer très activement à l’organisation de la Marche pour l’égalité et contre le racisme [2] quand j’ai entendu parler de ce qui se passait en Nouvelle-Calédonie. J’ai eu envie d’aller voir sur place. Le choc a été tel qu’à mon retour, j’ai dit à mes amis parisiens que l’intensité du mépris que la classe dominante infligeait à la population kanak m’avait fait penser à la l’apartheid en Afrique du Sud. Je me suis rapproché alors de l’Association information et soutien aux droits du peuple kanak – qui compte 36 comités dans toute la France – pour me battre avec eux contre l’injustice et l’oppression du pouvoir colonial en Nouvelle-Calédonie. C’est pour moi une rencontre fondamentale ponctuée d’une fréquentation régulière de la Kanaky et de la réalisation d’une dizaine de films documentaires sur son histoire politique [3]. »

Que penses-tu des résultats du référendum du 4 novembre : demi-victoire ou semi-défaite ?

« Avec 43 % de voix en faveur de l’accession à la pleine souveraineté et à l’indépendance, les Kanaks considèrent que c’est un succès. D’autant plus que les élites au pouvoir, appelant à voter pour le “ non ”, ont mis tout leur poids financier et activé tous leurs réseaux d’influence pour faire planer la peur du désordre et de la récession au-dessus du scrutin. Malgré la multiplication des sondages bidons annonçant un “ non ” massif et des discours anti-indépendantistes matraqués à longueur de journée sur les radios et à la télévision, les Kanaks, qui ont voté à 95 % en faveur de l’indépendance, ont réussi à ouvrir leur projet politique aux autres communautés, reprenant ainsi leur destin en mains. Les indépendantistes ont progressé partout, dans les tribus, dans les villages et dans les villes. On a même vu une commune caldoche [4] voter à 30 % pour le “ oui ”. Les lignes ont également bougé dans certaines banlieues de la capitale. C’est clairement un signal fort envoyé aux milliardaires de Nouméa. Et ce message peut s’appuyer sur des arguments solides en faveur de la viabilité économique et sociale du projet indépendantiste. En effet, la province Nord, dirigée par les Kanaks, a montré ses capacités de gestion en termes d’équilibre budgétaire comme de répartition des richesses. »

Quelles sont les revendications pour demain ?

« En Nouvelle-Calédonie, c’est le congrès du territoire qui décide des lois et il est de longue date aux mains de la droite et des anti-indépendantistes. Mais ces derniers ne pourront plus faire fi de la nouvelle situation politique, notamment quand il s’agira de voter les mesures nécessaires à la répartition des recettes budgétaires. De toute façon, les responsables du FLNKS qui siègent dans cette institution n’ont pas attendu le référendum ni même l’autorisation de la France pour mener des actions en faveur de l’enseignement de la langue kanak, des droits des chômeurs, de l’accès à la Sécurité sociale. En 2019, se tiendra une nouvelle élection territoriale et les Kanaks, qui sont à trois sièges seulement de la majorité, pourront surfer sur le résultat du référendum, sur la résurgence du désir de liberté et de dignité, sur le début de glissement des autres communautés. »

Les divisions au sein du camp indépendantiste sont-elles un frein au projet indépendantiste ?

« Les indépendantistes ont toujours eu plusieurs voix et la composition du FLNKS en est le reflet. L’opposition entre les différentes composantes s’est cristallisée sur la participation au scrutin référendaire. A priori, seul le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes devrait s’appliquer ici, conformément aux textes fondamentaux et autres résolutions des Nations unies. Par conséquent, seuls les Kanaks auraient dû pouvoir voter. Néanmoins, plusieurs voix indépendantistes ont plaidé en faveur de l’ouverture du droit de vote à ceux qui sont implantés depuis longtemps : Caldoches, Océaniens et Européens arrivés sur l’île depuis plusieurs générations ou de nombreuses années. Avec la montée en puissance de la revendication et de la mobilisation autour de l’indépendance, beaucoup de militants ne comprennent plus le boycott du scrutin. Et je fais le pari que toutes les composantes du mouvement vont se retrouver réunies dans deux ou quatre ans pour les prochaines consultations référendaires [5].

D’une certaine façon, les Kanaks n’ont pas le choix dès lors qu’ils acceptent de gérer le pays. Avec une population de 90 000 personnes, ils ne disposent pas suffisamment de cadres politiques à même de s’opposer au pouvoir financier détenu par leurs adversaires. Le mépris et les mensonges des loyalistes se sont retournés contre eux, provoquant un sursaut kanak. Les discours sur une prétendue infiltration de la Chine ou sur la mise sous perfusion de l’île par la métropole, qui prétendent que, sans cette manne, l’archipel serait aussi pauvre que le Vanuatu voisin, ont fait long feu. 84 % des richesses de la Nouvelle-Calédonie sont produites par elle-même. Et sur les 16 % de transferts, l’essentiel est consacré à payer les fonctionnaires dont les traitements et les retraites sont revalorisés. Une administration locale serait donc bien moins onéreuse sans les salaires doublés des expatriés. En réalité, les représentants de la France en Nouvelle-Calédonie sont les représentants de ceux qui ont accumulé argent et privilèges. Ce qui se joue sur le Caillou, ce n’est ni plus ni moins qu’une banale lutte des classes. »

Propos recueillis par Iffik Le Guen

Notes


[1Lasse des promesses d’indépendance non suivies d’effet, l’Union calédonienne (UC), principale force du FLNKS, appelle à un boycott actif des élections devant entériner un énième statut (Lemoine) pour le « Caillou » : Éloi Machoro, secrétaire général de l’UC, brise une urne électorale et les Kanaks bloquent alors les routes au moyen d’une dizaine de barrages. Une longue séquence historique, qui allait mener à un début d’insurrection (Machoro est abattu par le GIGN en 1985) aux accords de Matignon (1988) et au référendum du 4 novembre dernier, venait de s’ouvrir.

[2De Marseille à Paris, entre le 15 octobre et le 3 décembre 1983, elle rassemble 100 000 personnes à son arrivée dans la capitale (voir le dossier d’octobre 2013 dans CQFD n° 115).

[3Son dernier film, La Tête d’Ataï, raconte l’histoire du grand chef Ataï qui fut l’instigateur de l’insurrection kanak de 1878 et qui périt décapité. Sa tête fut envoyée en France et, après avoir été étudiée, elle disparut pour ne réapparaître qu’en 2011 dans d’étranges circonstances. Elle a été restituée au peuple kanak en 2014.

[4Le terme caldoche désigne la population blanche installée depuis au moins une génération. Certains Caldoches sont les lointains descendants des premiers colons qui se sont mélangés avec la population mélanésienne.

[5Trois consultations ont été négociées lors de l’Accord de Nouméa en 1998 en cas de vote négatif aux deux premiers référendums.



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