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Istanbul

Des barricades pour le droit à la ville


paru dans CQFD n°112 (Juin 2013), par Aristide Bostan, illustré par
mis en ligne le 14/06/2013 - commentaires

Au printemps 2011, nous avions passé une dizaine de jours à Istanbul avec Ulus Atayurt, journaliste au magazine stambouliote Express et infatigable militant du droit à la ville, pour tenter de comprendre ce qu’une capitale européenne de la culture avait à voir avec la gentrification. Forcément, quand la menace de destruction du parc Gezi, en plein centre de la ville, a conduit à un rassemblement spontané le 28 mai 2013, on a demandé à Ulus de nous éclairer sur la situation.

Pour retrouver l’article de la rencontre avec Ulus Atayurt, c’est ici.

Par Rémi {PNG}

Présent sur place depuis le premier jour, avec «  Müşterekler » (« les Communs ») un regroupement de collectifs luttant pour le droit à la ville, Ulus revient sur la montée du mécontentement à l’égard du premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan. « Le dernier mois a été une sorte d’apogée dans l’autoritarisme croissant d’Erdoğan. Ça a commencé le 1er mai, par l’annonce de l’interdiction de toutes les manifestations sur la place Taksim. » Une date et un lieu qui n’ont rien de fortuit : depuis l’assassinat de 34 manifestants par des paramilitaires lors du premier mai 1977, la célébration était interdite à Taksim. En 2009, « après 3 ans de lutte acharnée », le gouvernement avait ré-autorisé les rassemblements sur la place pour cette journée hautement symbolique. Ulus poursuit : « Erdoğan me fait vraiment penser à un leader à la Carl Schmitt [1], qui instaure l’état d’exception à coup de décrets. Restriction de plus en plus grande de la consommation d’alcool dans l’espace public et augmentation drastique des prix, interdiction de s’embrasser… » Sur le plan politique aussi, Erdoğan joue l’offensive. « Non seulement il n’a pas changé une seule des lois antidémocratiques comme la “barrière électorale” des 10 %  [2]ou les règles de gouvernance des partis, mais il est en train d’essayer d’établir un système présidentiel total, en supprimant les régions autonomes et le système fédéral. Un royaume absolu !  »

Pour susciter l’adhésion à son effrayant projet de société, entre conservatisme, religion, ultra-capitalisme et fort contrôle social, le chef de l’AKP, «  parti de la justice et du développement », n’hésite pas à jouer sur la nostalgie d’un Empire ottoman fantasmé. La reconstruction de la caserne militaire de Taksim, historiquement située à l’emplacement du parc Gezi et détruite en 1940 lors des travaux d’aménagement de la place, va dans ce sens. Pour Ulus, il s’agit d’un projet « laid et orientaliste. C’est un symbole de la volonté obsessionnelle d’Erdogan d’instrumentaliser la période ottomane, mais aussi de sa haine de tout ce qui n’est pas religieux ». Et d’ajouter, moqueur : «  évidemment, c’est aussi révélateur de son amour éperdu pour les centres commerciaux !… » L’idée est en effet d’installer un énième centre dans la caserne en carton-pâte, tandis qu’à quelques centaines de mètres le centre culturel Atatürk, symbole de la période laïque, est visé par une procédure de démolition. L’urbanisation et l’aménagement de la métropole sont au centre des revendications. Car ce que vise le gouvernement, c’est la destruction irréversible et à grande vitesse d’une certaine ville, celle des gecekondus [3], des pauvres, des migrants, de la débrouille et de l’informel. La destruction en 2009 de Sulukule, le plus vieux quartier gitan au monde, était restée comme le symbole le plus visible de cette guerre aux pauvres.

Le mépris social d’un dirigeant qui se repose sur un électorat conservateur de classe moyenne-supérieure est doublé d’un mépris écologique : l’ouverture fin mai du chantier d’un troisième pont sur le Bosphore a largement contribué à mettre le feu aux poudres place Taksim. Contesté de toutes parts, le projet menace la survie même d’Istanbul en ouvrant à l’urbanisation les dernières forêts anciennes du nord de la ville, et du même coup, en fragilisant d’indispensables ressources en eau. « La construction a commencé malgré le plan légal d’urbanisme », fulmine Ulus. Il évoque les deux plans urbains de référence : légalement, les possibilités de développement de la région urbaine ne permettent pas la création d’une route de grande ampleur dans le secteur… Et comble du mépris, « Erdoğan a nommé le pont en hommage au sultan Selim 1er, resté dans l’histoire pour avoir massacré les Alévis, qui représentent aujourd’hui 20 % des citoyens turcs. »

S’il n’y a pas pour le moment d’unité complète dans les revendications des manifestants, entre nostalgiques d’un nationalisme kémaliste (du nom de Mustafa Kemal, dit Atatürk), militants pour le droit à la ville ou encore sympathisants des mouvements « occupy », une telle mobilisation était impensable il y a à peine un an. Et face aux agressions policières, les rangs se sont resserrés : « Le quatrième jour, la gauche radicale des gecekondus est arrivée. C’est grâce à eux qu’on a pu résister à la police. D’ailleurs, tout le monde a dit qu’ils se sont retirés par retenue, mais la réalité, c’est qu’ils étaient à court de gaz lacrymogène, et que la solidité de notre résistance les a surpris !  »

Ulus est reparti avec enthousiasme et énergie occuper le parc et assurer les permanences. Ce qui s’écrit en ce moment à Istanbul – et par contagion, dans tout le pays – ne permet peut-être pas de laisser présager du futur, mais les Stambouliotes viennent de démontrer qu’ils sont prêts à lutter pour empêcher un leader autoritaire, mégalomane et méprisant de détruire l’âme de leur ville. Un bel exemple pour toutes les villes du monde.


Notes


[1Philosophe et juriste, proche des nazis puis des libéraux conservateurs après la guerre, dont l’essentiel du discours consistait à penser la puissance étatique.

[2Les partis qui totalisent moins de 10 % de voix aux législatives ne sont pas représentés.

[3« Maison construite en une nuit », quartiers d’habitat informel.



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Par Aristide Bostan


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