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Police

Banal abus


paru dans CQFD n°112 (Juin 2013), par Gilles Lucas, illustré par
mis en ligne le 15/08/2013 - commentaires

Un dicton sagace veut que la police ne soit jamais là quand l’on a besoin d’elle. Certains mauvais esprits prétendent qu’au contraire elle est souvent là quand on s’en passerait bien. Pis encore : certains sujets découvrent parfois à leurs dépens que les forces de l’ordre se divertissent avec des interventions pour le moins capricieuses. Récit d’une stupéfaction.

Centre-ville de Marseille. Hésitante, face à son café, Noële se lance : « J’espère que ça ne va pas me porter préjudice. Je ne connais rien à la justice… » Puis évasive : « Jusqu’à présent, je n’y prêtais pas attention. Mais maintenant, je suis toujours sur mes gardes… » Alors ? « Alors… Le 12 février 2013, vers 14 h 30, je suis dans ma voiture arrêtée à un feu rouge à proximité de la gare Saint-Charles. Le feu passe au vert. Une voiture de police qui est devant moi avance de quelques mètres, puis stoppe brutalement. Je reste bloquée au niveau du passage piéton. Surprise, j’attends puis fais des signes au chauffeur qui ne bouge pas. Les secondes passent, je ne saurais dire combien.  »

C’est alors que la conductrice commet l’irréparable, l’insolence ultime, l’expression évidente d’une volonté de faire le mal : elle donne un léger coup d’avertisseur. Dans le véhicule immobilisé devant elle, personne ne se manifeste. N’ayant pas intégralement vidé son courroux, d’une pichenette, Noële réitère son coup de Klaxon. Une femme en uniforme s’extirpe alors, se penche du côté passager et demande à Noële les papiers de la voiture. Arrivent ses deux collègues. « L’un d’entre eux m’a dit de reculer afin de ne pas rester au milieu de la rue. J’ai engagé lentement une marche arrière sur une très faible distance. C’est alors que j’ai entendu un cri. La femme policière était au sol, elle hurlait. J’étais stupéfaite… » Noële lance un regard circulaire : «  Ses collègues ont affirmé que je l’avais touchée avec ma voiture et qu’ils allaient appeler les pompiers. Ils ont aidé la femme à remonter dans leur véhicule. Un des policiers s’est assis à côté de moi et j’ai conduit jusqu’au poste de police de la gare Saint-Charles où je suis restée quelques minutes avant d’être emmenée au commissariat de Noailles. »

Par Berth. {JPEG}

Un policier en uniforme lui notifie alors sa mise en garde à vue et la nature des poursuites engagées contre elle. « J’étais effarée. On m’accusait de “violence volontaire avec arme par destination”  ! » Elle proteste et demande à parler au procureur tandis que, selon ses dires, des fonctionnaires lui lancent quelques insultes. Ils lui ordonnent de s’asseoir. Face à son refus, ils cherchent à la contraindre. Un homme en uniforme tente de la menotter, elle tombe, entraînant dans sa chute le gardien de la paix qui déclarera par la suite avoir été griffé au front. Les mains liées, elle refuse le médecin et l’avocat qu’on lui propose. On l’enferme dans une geôle. Noële continue : « Le lendemain matin, le procureur m’a signifié par vidéoconférence que ma garde à vue était prolongée de 24 heures. J’ai émis un doute sur les raisons de mon interpellation, ce qui a eu pour effet de provoquer son indignation. Il m’a demandé si je pensais que la police n’a pas autre chose à faire que d’inventer des histoires, et m’a affirmé qu’il savait comment mater des gens comme moi. Puis, il m’a informé de la nouvelle charge qui, remplaçant la précédente, pesait sur moi : “violence involontaire avec arme par destination” » Nouvelle nuit au commissariat de Noailles, sans avoir pu joindre ses proches. Le lendemain, le 14 février, lors de l’audience de comparution immédiate, les deux policiers supposément blessés – la policière municipale affirmant avoir été touchée par la voiture et celui montrant des traces de griffures – sont absents. La prévenue apprend qu’il leur a été prescrit une incapacité totale temporaire… d’une journée. « Le procureur a réclamé 1 000 euros d’amende. Le tribunal m’a condamné à 600 euros…  »

« Il faut ramener la situation à de justes proportions, précise Benjamin Ayoun, son avocat nommé d’office. On n’est pas dans un cas de rébellion, et d’ailleurs l’accusation finale est formulée en “violence non intentionnelle avec arme par destination”. Il faut bien admettre que les événements ont pris des proportions plutôt étonnantes… Lorsqu’elle est au commissariat de Noailles, elle refuse de répondre aux questions et de s’asseoir, c’est son droit ! Il n’y a aucun article de loi là-dessus. Quant à la chute de la policière lors du premier incident qui a initié la suite, on a à faire à cette situation banale qu’est une chute accidentelle dans la rue et dont les passants s’amusent. La policière a été vexée : il fallait que quelqu’un paie… » Il poursuit : « D’ailleurs, tout laisse à penser que le tribunal l’a compris puisqu’il n’y aura pas d’inscription au casier judiciaire de ma cliente.  »

Noële tripote sa tasse de café : «  Avant cette histoire, je ne faisais pas attention à ce que je voyais ou entendais sur les policiers. Quand je reçois une amende, je pense souvent qu’elle est justifiée. Depuis, je m’intéresse à ce que fait la police et je me rends compte que ça touche énormément de gens. C’est très malsain ! Quand ce genre de chose vous arrive, vous changez de planète. » Mi-juin, elle devrait être fixée sur le prix de ce banal voyage interstellaire : l’audience civile dira combien elle devra verser aux policiers pour avoir fait l’usage d’une telle violence « klaxonnière ».



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Par Gilles Lucas


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