CQFD

Méchantes économies sur la retraite des immigrés

De trop gentils Chibanis


paru dans CQFD n°90 (juin 2011), par Sébastien Navarro, illustré par
mis en ligne le 24/08/2011 - commentaires

Il n’y a pas que la canicule qui dézingue nos vieux. Les organismes sociaux aussi. Les Chibanis, ces « hommes aux cheveux blancs » venus jusqu’ici manier la truelle pendant les Trente Glorieuses, sont somméés de passer leur retraite miteuse loin du Maroc et des leurs. Sinon ?…

par Nardo « Ça a commencé en décembre 2009… En rentrant du bled, j’ai trouvé une lettre de la CAF. Elle disait que, pendant mon absence, le contrôleur était passé, qu’il ne m’avait pas trouvé et que je devais rembourser 9 000 euros. Voilà comment elle nous traite, la France ! On a perdu notre vie pour construire ce pays et maintenant il ne nous reste rien ! » Un mélange de lassitude, d’amertume et de colère se lit sur le visage creusé de Mohamed [1]. Ce vieux Marocain est arrivé en France en 1965, laissant femme et enfants au pays. Ouvrier dans le bâtiment, il a écumé les chantiers à Pau, Saint-Étienne, Toulouse puis Perpignan. Déclaré, le travail ? « Des fois oui, des fois non. Y avait des patrons qui ne t’embauchaient que si tu acceptais de travailler au noir. » Une piaule en location, et de l’argent envoyé au bled régulièrement pour faire vivre les siens. Une affaire qui va durer 45 ans avec, en bout de course, une retraite qui ne pèse pas bien lourd. Qui finit même par ne plus rien peser du tout, quand les organismes sociaux décident de couper les allocs ! Le 7 avril dernier, le tribunal correctionnel de Perpignan a déclaré coupables trois Chibanis de fraude et fausse déclaration aux organismes sociaux. La douloureuse est salée : une amende de 1 000 euros assortie d’un remboursement des aides sociales (APL, minimum vieillesse, etc.) indûment perçues, aides dont le montant peut atteindre des milliers d’euros ! Pfff, une bricole, quand on sait que le revenu mensuel des Chibanis les plus fortunés atteint royalement les deux cents euros par mois…

Petite explication : pour bénéficier des prestations sociales, il faut résider en France, et les séjours à l’étranger ne sont autorisés qu’en deçà d’une certaine durée – trois mois pour la CAF, six mois pour la Caisse d’assurance retraite et de la santé au travail (Carsat) [2]. De fait, chaque allocataire est tenu de déclarer aux caisses ses dates de départ et de retour. Une obligation réglementaire dont les Chibanis n’ont jamais été informés… Et comment l’auraient-ils été, la majorité d’entre eux parlant et lisant mal le français ? Hassan l’a mauvaise : « On pensait qu’arrivés à la retraite, on pourrait rentrer un peu plus chez nous, passer du temps avec la famille. On ne savait pas qu’on ne devait pas rester plus de tant de mois au bled. On n’est pas des escrocs ! »

Par le passé, il n’était pas rare que les agents de la CAF exigent les passeports des retraités marocains pour leur verser leurs allocations. En 2009, la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (la Halde) s’est prononcée contre ces pratiques jugées discriminatoires. Qu’importe, les caisses ont trouvé de nouveaux moyens pour connaître les dates précises des escapades chibanesques, notamment en nouant un partenariat efficace avec la police marocaine. « Lors du procès, les organismes sociaux ont fait valoir des documents de la police aux frontières françaises établis en concertation avec la police marocaine, explique à « CQFD » Me Chninif, avocat des Chibanis. Ces papiers, recensant les entrées et sorties du territoire marocain des prévenus, sont sans tampon ni signature, donc dénués de toute valeur juridique. Ce d’autant plus qu’il n’existe aucune convention entre le Maroc et la France permettant la production de tels documents. »

À Perpignan, plus de cent cinquante Chibanis seraient dans le collimateur des organismes sociaux. Certains ont été virés de leur logement, les proprios ne touchant plus d’APL. D’autres ont été mis en demeure par la Sécu de rembourser des médicaments alors qu’ils bénéficiaient de la CMU. Une véritable nasse administrative. Mohamed s’énerve : « Rien que pour envoyer une lettre à Montpellier, entre l’écrivain public, les photocopies et les timbres, il te faut vingt euros ! Tu fais comment quand tu ne touches plus que quinze euros de retraite par mois ? J’en connais une dizaine qui ont craqué, qui sont rentrés au Maroc. » Mais peut-être est-ce le but…

Pour Hortensia, membre du comité SOS Chibanis, les choses sont claires : « Nous sommes en contact avec d’autres collectifs mais c’est ici, à Perpignan, que les situations sont le plus dramatiques. Ces personnes n’ont même plus de quoi manger. Encore une fois, nous servons de laboratoire : les autorités frappent fort, et attendent de voir les réactions. Si leur stratégie passe, elles étendront le dispositif à toute la France. » Le 20 juin, les collectifs de soutien de Toulouse, Montpellier, Marseille et Perpignan se retrouvent devant la Carsat de Montpellier. Il y a urgence, Amine n’a pas revu sa légitime depuis un an et demi. Il conclut, dans un éclat de rire : « Faut faire vite maintenant, hein, parce que sinon nos femmes vont nous foutre dehors ! »


Notes


[1Pour préserver leur anonymat, les prénoms des Chibanis ont été changés.

[2Organisme qui verse, entre autres, l’allocation de solidarité aux personnes âgées. Depuis 2006, il faut résider en France pour la percevoir.



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Par Sébastien Navarro


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