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Massacres du vendredi 13

Daech : ce monstre qui adore se faire haïr


paru dans CQFD n°138 (décembre 2015), rubrique , par Mathieu Léonard, illustré par , illustré par
mis en ligne le 05/12/2015 - commentaires

Ou comment les interventions guerrières des grandes puissances au Moyen-Orient risquent au final de renforcer Daech et les régimes autoritaires de la région.

Le soir du vendredi 13, au Bataclan, un des terroristes ne s’est pas adressé aux otages terrifiés pour leur reprocher leur goût « haram » pour les musiques diaboliques, mais pour mettre en avant un discours assurément « politique »  : « Vous pouvez remercier le président Hollande, parce que c’est grâce à lui que vous subissez ça. Nous, on a laissé nos femmes et nos enfants en Syrie, sous les bombes. On fait partie de “l’État islamique” et on est là pour venger nos familles et nos proches de l’intervention française en Syrie. » Pourtant, le choc provoqué par les attentats ciblés de Paris a immédiatement donné lieu à une interprétation essentiellement culturaliste  : « La France est ce que les fanatiques exècrent : une bouteille de vin entre amis », écrivait un lecteur du New York Times, relayé par Le Point. Clichés contre clichés, le discours de Daech véhicule la parole performative du choc des civilisations, version fanatiques de l’apocalypse, ainsi Paris est décrite comme la « capitale des abominations et de la perversion, celle qui porte la bannière de la croix en Europe » dans son communiqué. En appeler à un djihad global contre un monde occidental corrompu relève certes d’une rhétorique de terreur aux effets tragiques bien réels. Mais cette démonstration de puissance, aussi volontariste que spectaculaire, ne doit pas masquer la situation critique dans laquelle se trouve la stratégie daechienne.

Par Soulcié. {JPEG}

La chronique de l’apocalypse

La France n’a pas le sinistre privilège d’être la cible du groupe takfiri. Si on les replace dans un temps court, les massacres de masse de Paris s’inscrivent dans un contexte de représailles, avec précédemment l’explosion de l’avion russe à Charm el-Cheikh (217 morts), l’attentat de Beyrouth dans un quartier chiite (43 morts), celui du 25 novembre en Tunisie et les attaques djihadistes au Mali et au Nigéria – auxquels il faut peut-être aussi ajouter celui d’Ankara (102 morts) le 10 octobre, bien que celui-là n’ait pas été revendiqué officiellement. D’autres suivront inévitablement. Selon le politologue Olivier Roy les attentats de Paris répondent bien à un agenda tactique  : « L’expansion de Daech est bornée, parce que le mouvement a atteint la limite des zones où les populations arabes sunnites voient en lui un défenseur. Les Kurdes au nord, les Chiites irakiens à l’est, les Alaouites, maintenant sanctuarisés par les Russes, à l’ouest – tous résistent. […] Bloqué au Moyen-Orient, Daech se lance dans une fuite en avant : le terrorisme globalisé. [1] »

Né du chaos engendré par l’intervention américaine en Irak, le groupe État islamique (EI) est une hydre dont la tête repousse toujours, qui ne se laissera pas apprivoiser et peut ainsi parier sur l’alimentation mutuelle du terrorisme et de l’antiterrorisme. Et nourrir sa prophétie autoréalisatrice d’entraîner les « croisés » dans sa guerre.

Bombardez toutes ces brutes

Ces derniers temps, la zone contrôlée par Daech semble avoir subi plusieurs revers de la part des forces kurdes et de la coalition. Depuis plus d’un an, les USA procèdent à des bombardements sur la zone mouvante désignée comme « Califat ». En août, un collectif de chercheurs, airwars.org, cité par Le Monde, « a identifié 57 incidents vérifiés où des civils ont été tués par les bombardements de la coalition, entre le 8 août 2014 et le 30 juin 2015. Ceux-ci auraient fait entre 459 et 591 morts parmi les civils en Irak et en Syrie, et entre 111 et 185 morts au sein des forces alliées à la coalition, comme les milices chiites en Irak. Dans le même temps, les 4 924 bombardements de la coalition tuaient environ 10 000 combattants de l’EI ». Des têtes de l’organisation tombent parfois, comme Abou Muslim al-Turkmeni, ancien officier de l’armée irakienne devenu chef militaire de Daech, tué près de Mossoul lors d’un bombardement américain le 18 août dernier. Début octobre, des frappes françaises en Syrie avaient visé le Français Salim Benghalem, responsable de l’accueil des Français et des francophones au sein de l’état islamique. On ignore s’il a survécu. Le dimanche 15 novembre au soir, l’aviation française a largué 20 bombes sur Raqqa, détruisant un poste de commandement ainsi qu’un camp d’entraînement de l’EI, ce qui aurait tué une trentaine de djihadistes.

« Daech nous empêche de quitter la ville. Nous sommes des boucliers humains face aux frappes aériennes internationales. J’ai peur des avions russes et français. Ils frappent à l’intérieur de la ville remplie de civils », témoignait Mohamed un jeune habitant de Raqqa sur le site streetpress.com. Malgré toute la propagande sur la précision des bombardements qui ne viseraient que les « points névralgiques de l’ennemi », les frappes dans les agglomérations urbaines contiennent toujours le risque de toucher la population civile. De quoi alimenter le ressentiment contre les Occidentaux sur lequel prospère la propagande de Daech et servir d’appel d’offre pour le recrutement djihadiste.

Les Kurdes au front

Parmi les défaites au sol du gang millénariste, les peshmergas kurdes irakiens ont repris, le vendredi 13 novembre, la ville de Sinjar – verrou stratégique entre les deux fiefs de l’EI, Mossoul et Raqqa. Le 15 novembre, on annonçait la découverte d’un charnier près de Shingal en Irak, région récemment libérée de Daech. Parmi les 130 cadavres exhumés 80 femmes yézidis, âgées de 40 à 80 ans. Les vertueux takfiris ne gardent vivantes que les plus jeunes pour en faire leurs esclaves sexuelles et les enfants pour les transformer en bombes humaines.

Les combattant-e-s kurdes syrien-ne-s des YPG/YPJ [2], luttent depuis 2013 quasiment seul-e-s contre Daech dans le nord du pays. Cet été, ils ont chassé les combattants de Daech de la ville de Tell Abyad, point de passage pour les candidats au djihad depuis la Turquie, et ont réussi à souder le canton de Kobané à celui de Cizîrê. Plusieurs centaines de villages ont été libérés de la présence de Daech et dans les zones désormais sécurisées, le retour des réfugiés se fait chaque jour par centaines de personnes. Les Kurdes de Syrie sont aujourd’hui dans une situation paradoxale, dont on ne sait si elle peut durablement être à leur avantage. Ils furent les premiers à rappeler que la guerre contre Daech était d’abord une lutte politique, « celle de la lumière contre les ténèbres », et à opposer au califat obscurantiste un projet de confédéralisme démocratique, dans la pluralité culturelle et religieuse des peuples de la région, tout en mettant en avant l’émancipation des femmes. Comme déclarait Zozan Cudi, une jeune combattante YPJ de 20 ans dans un documentaire d’Itai Anghel  : « Je me bats pour vivre, ils [Daech] se battent pour mourir. »

Parce qu’ils réclamaient en vain depuis plus de deux ans une reconnaissance internationale et un renfort en armement, ces combattant-e-s kurdes ont cru bon d’apporter leur soutien à l’intervention française dans leur communiqué mi-novembre  : « Dans cette guerre, nous sommes aux côtés du peuple français et son gouvernement. Nous allons continuer avec détermination notre combat sur nos terres contre Daech jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de menace daechienne. » Depuis plusieurs semaines, la presse kurde annonce aussi une offensive en préparation sur Raqqa des forces démocratiques syriennes – qui rassemblent des combattants kurdes des YPG/YPJ des factions de l’Armée syrienne libre (ASL) et des milices arabes.

Le 12 octobre dernier, les USA ont parachuté 50 tonnes d’armes et de munitions aux YPG et ce, malgré le désaccord du gouvernement turc. Cet allié au sein de l’Otan, qui les dénonce comme terroristes en raison de leur proximité avec le PKK, craint que le renforcement de facto de gouvernements kurdes en Syrie et en Irak ne favorise le processus d’autonomie du Kurdistan en Turquie. Jusqu’à présent, les USA avaient refusé de livrer des armes au YPG, mais Obama semble assumer ce revirement. Les Russes se posent aussi en protecteurs des Kurdes. L’avion russe abattu à la frontière turco-syrienne par l’armée turque, le 24 novembre, ajoute un contentieux aux tensions qui opposent les grandes puissances présentes dans la région, mais il y a fort à parier que les intérêts économiques et commerciaux entre les deux pays pèsent suffisamment lourd pour calmer les montées de testostérone de leurs dirigeants respectifs.

« Le front mondial contre Daech doit apporter tout son soutien à ceux qui se battent contre les troupes de l’État islamique, c’est-à-dire notamment les Kurdes, combattants valeureux que nous soutenons, et les groupes de l’opposition syrienne modérée », déclarait Manuel Valls devant l’Assemblée nationale le 25 novembre. Avec ces nouvelles sympathies opportunistes, on peut redouter que les Kurdes ne deviennent la proxy army des puissances de la coalition. Or ce serait vraiment chausser des lunettes bien condescendantes que de sous-estimer la détermination dont ont fait preuve les Kurdes jusqu’à présent. « Les combattants face à Daech ne combattent pas par procuration pour les intérêts des puissances régionales ou des grands impérialismes. Ils vivent sur leur terre, et entendent y rester, pour eux-mêmes. Le Rojava en est l’illustration, et tous les revirements opportunistes ou verbaux du gouvernement français ne doivent pas nous le faire oublier », écrit Daniel Fleury sur le site kedistan.fr.

Assécher Daech

Dans une interview à L’Humanité du 19 novembre, Saleh Muslim, le coprésident du PYD, parti dominant au Rojava, affirmait  : « Si vous coupez tout pont de ravitaillement avec Daech, la guerre est terminée en une semaine. Quand je parle de ravitaillement, j’entends le pétrole mais aussi les armes et le matériel. Malheureusement, certaines puissances régionales jouent un double jeu. » L’intransigeance de Daech ne permettant aucune prise diplomatique, la logique voudrait qu’on s’en prenne effectivement en premier lieu à ses soutiens turcs ou golfiotes pour l’assécher. Par exemple, en bloquant le trafic de pétrole avec la Turquie qui lui rapporte plus d’1 million de dollars par jour, soit un tiers de son financement. Une moitié proviendrait de l’impôt révolutionnaire et du contrôle de l’agriculture ; la dernière part se diviserait entre le trafic d’antiquités, les rançons liées au kidnapping et les donations étrangères.

Remontant à des causes plus profondes, les historiens Sophie Bessis et Mohammed Harbi rappellent à toutes fins utiles, dans une tribune intitulée « Nous payons les inconséquences de la politique française au Moyen-Orient » (Le Monde, 17 nov.), la longue duplicité des gouvernements français successifs  : « Depuis le début de la montée en puissance de l’islamisme, dans les années 1970, les dirigeants occidentaux se sont convaincus qu’il devenait la force politique dominante du monde arabo-musulman. Addiction au pétrole aidant, ils ont renforcé le pacte faustien les liant aux États qui en sont la matrice idéologique, qui l’ont propagé, financé, armé. […] Le soutien apporté ces derniers mois au régime turc de M. Erdogan dont on connaît les accointances avec le djihadisme, et qui n’a pas peu contribué à sa réélection, en est une des preuves les plus récentes. […] Jamais les dirigeants français ne se sont posé la question de savoir ce qui différencie la barbarie de Daech de celle du royaume saoudien. On ne veut pas voir que la même idéologie les anime. Les morts du 13 novembre sont aussi les victimes de cette cécité volontaire. Ce constat s’ajoute à la longue liste des soutiens aux autres sanglants dictateurs moyen-orientaux – qualifiés de laïques quand cela convenait – de Saddam Hussein à la dynastie Assad ou à Khadafi – et courtisés jusqu’à ce qu’ils ne servent plus. »

Par Etienne Savoye. {JPEG}

L’indécence des marchands d’armes

L’année 2015 a vu battre les records de vente d’armes françaises auprès des pétro-monarchies wahhabites, modèles et sponsors des groupes djihadistes. « N’est-ce pas indécent ? », demandait Bourdin à Manuel Valls mi-octobre sur BFM. «  Indécent de se battre pour notre économie, pour nos industries, pour nos emplois ? », avait répliqué le Premier ministre dans un de ces mouvements de menton qui lui sont familiers. Le 13 octobre, lors de son voyage en Arabie Saoudite, Valls avait twitté tel un ado  : « 10 milliards d’euros de contrats  ! Le gouvernement mobilisé pour nos entreprises et l’emploi. » Les actions de l’industrie de l’armement ont fait un bond de 4 % au lendemain des attentats. Bien évidemment, « l’effet boomerang » n’explique pas tout, ni de la montée en puissance de Daech, ni d’une responsabilité unilatérale de l’Occident. En septembre, le député Alain Marsaud (LR), ancien chef du Service central de lutte antiterroriste durant les « glorieuses » années 1980, déclarait  : « Nous avons détruit le Moyen-Orient. On a commencé par l’Irak, l’Afghanistan, la Syrie avec la politique douteuse qui est la nôtre […] Je me demande même si Daech n’est pas un élément stabilisateur de la région. » La géopolitique n’est pas une science très stable… L’ensemble de la droite et de l’extrême droite, Sarkozy en tête, veut pousser au ralliement à Poutine, manière aussi d’épargner le dictateur Bachar el-Assad, qui, rappelons-le, avait été l’invité d’honneur à la parade commerciale du 14 juillet 2008. Lequel Bachar, recevant le 14 novembre une délégation de députés français menée par Thierry Mariani (LR), en profitait sans honte pour jouer son va-tout pour récupérer un peu de légitimité, et déclarait  : «  La France a connu hier ce que nous vivons en Syrie depuis 5 ans… » Manière de se dédouaner du calvaire subi par les Syriens, alors que 200 personnes meurent chaque jour en moyenne depuis 2012, et d’oublier un peu rapidement sa responsabilité dans la libération de centaines de djihadistes syriens qui avaient tôt fait de rejoindre l’Irak en avril 2011 au début de la révolution. Le vendredi 28 novembre, Laurent Fabius disait exclure une intervention terrestre de la France, mais qu’il faudrait envisager d’appuyer indistinctement « toutes » les forces au sol en Syrie contre Daech – « à la fois l’Armée syrienne libre, des forces arabes sunnites, des Kurdes, et pourquoi pas des forces du régime ? ».

De ce marasme dont on envisage mal la sortie, Daech agit d’abord comme un puissant repoussoir qui évite d’interroger les causes réelles du chaos en Syrie et en Irak. La priorité à laquelle sont suspendus tous les espoirs devrait surtout être la reprise en main politique par les peuples du Moyen-Orient eux-mêmes contre les principaux obstacles à leur émancipation : les régimes despotiques, l’enfermement confessionnel et l’horreur sectaire. A l’arrière-plan  : couper les ficelles tenues par les grandes puissances qui instrumentalisent les forces en présence pour leurs propres intérêts.


Notes


[1The New York Times, 15 nov.

[2YPG  : Unités de protection du peuple/YPJ  : Unités de protection de la femme, branche féminine des YPG.



2 commentaire(s)
  • Le 5 décembre 2015 à 11h56 -

    Bonjour,

    un entretien avec Alain Bertho qui me parait un complément indispensable pour piger ce qui se passe A-t-on bien réfléchi à ce que pouvait être la figure d’une révolte sans espoir ? en particulier parce que contrairement aux fascismes antérieurs celui (ceux) auquel(s) on a affaire ne viennent pas prévenir ou empêcher des révolutions mais après qu’ales aient été défaites.

    Une intervention d’Alain Badiou à propos des meurtres de masse, qui, quoi que l’on pense de lui, clarifie quelques points (certes en laissant bien des questions de côté et en proposant des thèses dicuutlables) :"Notre mal vient de plus loin"

    Répondre à ce message

    • Le 5 décembre 2015 à 18h38, par Spamicide. -

      La peinture c’est comme l’armée, faut pas chercher à comprendre.

      Jean Gabin. Le soleil des voyous.

      Répondre à ce message

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Par Mathieu Léonard


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