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Coup de chaud spirituel sous serre


paru dans CQFD n°92 (septembre 2011), rubrique , par Jean-Claude Leyraud, illustré par
mis en ligne le 19/10/2011 - commentaires

L’approche New Age et autres techniques de développement personnel ne sont plus réservées aux seuls cadres stressés des mégalopoles. Le paysan, lui aussi, doit avoir accès à l’éveil mental qui lui permettra de regarder avec dédain les fluctuations des prix agricoles. Démonstration.

par FerriÀ l’heure où l’agriculture traditionnelle est sur le point de sombrer, de nombreux néo-ruraux, jeunes et moins jeunes, candidats à l’installation, fréquentent des stages de formation et de réflexion (comme ceux organisés par les Centres d’initiative pour valoriser l’agriculture et le milieu rural, ou Civam). Confrontés au milieu souvent hostile et fermé de dynasties d’agriculteurs, ils se réfugient parfois dans le fantasme : il y aurait une initiation possible aux mystères de l’agronomie ! Ils sont alors des proies faciles pour des intervenants spécialisés dans l’occulto-scientisme.

Au début de l’été, quelque part en Provence, sous une serre en plastique, se tient le campement de fortune de Robert et Anne, sur les terres qu’ils viennent de louer. Autour de Françoise, l’officiante, on trouve quelques « anciens » de l’agriculture paysanne et le lot habituel d’animateurs. On est là pour découvrir la « méthode de co-créativité » et valoriser cette approche de façon collective en soutien à l’installation des petits nouveaux. « La co-créativité est une méthode de communication consciente et structurée avec le monde des intelligences de la nature », attaque Françoise. Aïe ! J’en oublie l’inconfort du fauteuil de bagnole défoncé et attend la suite avec inquiétude. Comme de juste cette « méthode » a son éden qui fleure bon la légende celtique : « À Findhorn, dans une lande désolée au nord-est de l’Écosse, une poignée de personnes, guidées par les intelligences subtiles de la nature, ont fait jaillir de terre un jardin magnifique, des fleurs et des légumes extraordinaires défiant toutes les lois agronomiques ». Il ne s’agit pas de rester comme un couillon devant un tas de fumier composté, mais d’établir un partenariat « conscient » (sic !) avec les dévas (mot sanscrit pour désigner un être divin) du lieu, du sol, de chaque règne, en s’appuyant sur une mise en place progressive de la « confiance » (c’est-à-dire de la foi). L’épidémie de bâillements qui parcourt alors l’assistance confirme « le passage à un autre niveau énergétique » et non pas la mise en sommeil de la raison, comme on pourrait le croire.

Après un bref exposé de ce qu’il faut bien appeler un fatras théorique, en piste pour un exercice de communication in situ. J’en profite pour disparaître dans un monde parallèle, le mien, et relate la suite à partir du compte-rendu de la journée. Donc, on se balade sur les terres, on se laisse attirer par quelque chose, une plante, un insecte… Et après avoir poliment demandé à l’élément choisi s’il souhaite nous répondre, on rentre en communication avec lui. Résultat des courses : Pierre a parlé avec un amandier qui lui a confié « qu’il ne voulait pas rester tout seul et se verrait bien entouré de moutons ». Brigitte a entendu « l’appel au secours d’une vigne voisine ». Profond malaise dans l’assistance… Quant à Robert, il a trouvé « qu’un abricotier dégageait une sensation de faible niveau énergétique ». Les lecteurs tentés d’évoquer le concept psychanalytique vulgaire de projection sont priés de passer leur chemin !

L’après-midi, travaux pratiques : le groupe des participants, promus en « jardiniers de la fraternité blanche », va définir l’ordre des priorités dans les tâches que doivent accomplir les nouveaux installés. Et c’est le pendule, véritable table tournante portative, que l’on interroge. Il faut commencer par une relance énergétique : Anne boira un élixir de céleri (justement Françoise en vend, ça tombe bien !), pour Robert ce sera un élixir de jasmin et un de clématite.

Ensuite, on procèdera au nettoyage des énergies inappropriées du lieu (pensons avec horreur au plouc qui a passé sa vie ici, sur son tracteur, à noyer les plantes de pesticides !). Aussitôt dit, aussitôt fait : on réalise collectivement « un exercice de nettoyage par visualisation intérieure d’un filet qui remonte de cent mètres de profondeur [pas plus profond pour ne pas tomber sur le gaz de schiste ?] à cent cinquante mètres d’altitude [pas plus haut pour ne pas gêner les avions ?] et qui filtre les énergies inappropriées. Une fois arrivé à cent cinquante mètres d’altitude, le filet est fermé à l’aide de deux cordes et remis à l’être supérieur. » Qui n’a plus qu’à tirer. Et voilà le travail !

Donc, ce qui était en jeu sous cette serre de fortune balayée par le vent, ce n’était rien de moins que la fin de l’agriculture et des agriculteurs, et pour tout dire la fin de l’Histoire, remplacée par l’immersion dans un bain d’harmonie. Car celle-ci est à la fois synonyme de ciment social, d’union – « Il fallait, ensemble, en faire un lieu d’amour » – et d’aspiration à une totale liberté, faisant table rase du passé.

Je me suis d’abord inquiété pour la santé mentale de ceux qui ont participé jusqu’au bout à ce stage. Mais, depuis, j’ai constaté, à travers les évènements d’Oslo (le carnage puis l’émotion collective qui fait descendre les citoyens dans la rue pour s’embrasser) et d’ailleurs, que nous étions visiblement entrés dans la dinguerie généralisée.



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Par Jean-Claude Leyraud


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