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Le diktat de la poitrine « parfaite »

Cachez ce sein que je ne saurais voir


paru dans CQFD n°197 (avril 2021), rubrique , par Tiphaine Guéret, illustré par
mis en ligne le 22/04/2021 - commentaires

De tout temps, la poitrine féminine a été soumise aux prescriptions et aux interdits. Mais dʼaprès Camille Froidevaux-Metterie, autrice de Seins, en quête dʼune libération, ces injonctions se sont particulièrement intensifiées ces dernières décennies. En compagnie de la pensée de Simone de Beauvoir, de celle dʼAudre Lorde et de Lolo Ferrari, tour dʼhorizon partiel et subjectif dʼun tabou qui fait paradoxalement couler beaucoup dʼencre.

Photographie de Yohanne Lamoulère

« Comment a-t-il pu se faire qu’en dépit de l’évidente variété des seins, ce soit l’option pommée qui s’impose  ? La chose n’est pas récente, elle est même immémoriale. […] Peut-être faut-il in fine en imputer la faute, encore une, à Ève qui croqua la pomme et dut pour cela se couvrir les seins  ? » Cette question faussement badine, c’est Camille Froidevaux-Metterie qui la pose dans son livre Seins, en quête d’une libération [1]. Un ouvrage dans lequel la philosophe s’attache, en empruntant à la démarche de Simone de Beauvoir, à explorer le rapport entretenu par une quarantaine de femmes à leur poitrine. Scoop : il y a autant de paires de seins différentes qu’il y a de femmes. Pourtant, des toiles des peintres du XVIe siècle aux photographies de mode d’aujourd’hui, si la taille de la poitrine féminine considérée comme idoine fluctue selon les périodes de l’Histoire, un invariant demeure : le sein se doit d’être « rond, ferme et haut ».

En termes d’expérience vécue, et du plus loin que l’autrice de ces lignes se souvienne, la permanence du diktat se vérifie. Pour qui a grandi à cheval entre la fin des années 1990 et le début des années 2000, à l’époque, c’étaient les poitrines plantureuses mais galbées qui semblaient constituer le nec plus ultra de l’attribut féminin : on se souvient de Loana Petrucciani et ses seins siliconés dans Loft Story, de Pamela Anderson moulée dans un maillot de bain rouge über-pigeonnant sur une plage de Malibu, ou encore de Lolo Ferrari dont l’imposante poitrine fera son entrée en 2003 dans le Guinness Book des records.

Pas de doute, on est alors en plein backlash [2]. Comme un reset des luttes féministes des années 1970, à travers la médiatisation de celles qu’on appelle avec tout le dédain du monde les « bimbos », le corps des femmes semble à ce moment-là avoir rarement été autant réduit à l’état d’objet. Le sein n’échappant pas à la règle, « de l’apparition des premiers soutiens-gorge “ampliformes” des années 1990 à la commercialisation des premiers cache-tétons en silicone dans les années 2010, les innovations visant à modeler nos seins se succèdent à un rythme implacable, écrit Camille Froidevaux-Metterie. […] Tant et si bien qu’à rebours des espoirs de celles qui, dans les années 1970, espéraient pouvoir libérer les femmes des diktats patriarcaux relatifs à leurs “attributs féminins”, on assiste à une intensification des injonctions esthétiques et à une généralisation du formatage des seins. »

Quand les seins apparaissent

Comme l’acmé d’un processus de calibrage, les premières heures du XXIe siècle sont aussi celles où l’on a vu apparaître, dans les rayons « lingerie enfant » des supermarchés, des soutiens-gorge molletonnés destinés à façonner jusqu’aux poitrines naissantes. De la même manière qu’au mitan des années 2000, des magazines à destination des jeunes filles aux noms aussi évocateurs que Girls ou Jeune & Jolie consacraient pléthores d’articles au sein parfait. Certains allant jusqu’à préconiser le test du crayon pour vérifier que la poitrine corresponde bien aux standards : le test était alors réussi si, une fois placé sous un sein censé défier la loi de la gravité, ledit crayon ne tenait pas.

Des entreprises de formatage de la poitrine adolescente qui semblent particulièrement inopportunes, alors même que, d’après Camille Froidevaux-Metterie, pour les ados, « l’apparition des seins peut être considérée comme un événement historique : il surgit de façon inattendue et indécidable, il bouleverse l’ordre des choses, il dit un premier “jamais plus”. Jamais plus la fille ne se présentera sous une apparence générique, neutre et asexuée ». Autrement dit, c’est le moment où elle touche du doigt une réalité qu’elle éprouvera ensuite à intervalles réguliers : le fait que « le corps des femmes est d’abord un corps qui apparaît aux autres avant d’être un corps qui est vécu par l’individu », comme l’explique la philosophe Manon Garcia dans son livre On ne naît pas soumise on le devient [3].

Un tabou tenace

Vingt ans après la mort de Lolo Ferrari et le dernier épisode d’Alerte à Malibu, l’ordre des choses vient tout juste d’être bousculé. Jusqu’à il y a peu, rappelle Camille Froidevaux-Metterie, « il était un domaine où les règles du jeu patriarcal continuaient de fonctionner à plein, le domaine de la corporéité féminine dans ses dimensions les plus intimes ». Puis #Metoo est passé par là. Une déflagration dont l’ampleur serait, d’après la philosophe, « à la hauteur de l’objectif poursuivi : faire advenir au grand jour ce scandale que constitue l’objectivation perpétuée du corps des femmes par-delà leur émancipation ». Mais le clitoris a beau avoir fait sa grande entrée dans certains manuels scolaires, les seins, les vrais, semblent conserver leur puissance de tabou. Si, de façon assez logique, la poitrine constitue un argument de choix quand il s’agit de vendre de la lingerie, celles mises en avant sous le plexiglas des panneaux publicitaires sont d’une uniformité désolante : à croire que toutes les femmes arborent fièrement un 90B tout en tenue et en fermeté.

Quant aux poitrines qui ne sont pas destinées à donner envie d’acheter, elles sont le plus souvent priées de rester couvertes. S’il ne fallait en évoquer qu’une, on retiendra l’affaire symptomatique de Sainte-Marie-la-Mer (Pyrénées-Orientales) où, en août dernier, des gendarmes avaient ordonné à plusieurs femmes bronzant seins nus sur la plage de se rhabiller. Autre espace, même constat : sur la Toile, les tétons féminins continuent d’être censurés par le réseau social Instagram. Une part d’explication symbolique : d’après la philosophe Iris Marion Young, citée par Camille Froidevaux-Metterie, « si les tétons sont tabous, c’est parce qu’on ne peut absolument pas trancher à leur propos entre le maternel et le sexuel, que ce soit littéralement, physiquement ou fonctionnellement ». Et le hiatus entre la mère et la putain de perdurer.

La poitrine comme outil de lutte ?

Les seins peuvent-ils pour autant constituer une arme politique ? À rebours de ce puritanisme ambiant, ces dernières années, des militantes ont donné l’illusion que pour délivrer les seins du carcan patriarcal, il n’y avait qu’à les montrer. Transformant leur poitrine en force de frappe politico-média tique, les Femen, groupuscule au féminisme douteux créé en Ukraine en 2008 et depuis implanté dans huit pays, sont passées maîtresses dans l’art du happening topless. Dernière action médiatisée en date, leur incursion au musée d’Orsay, en septembre 2020, après qu’une femme s’en était vue refuser l’entrée pour cause de décolleté jugé « trop provocant ». On peut saluer la solidarité à l’œuvre mais il n’empêche que le mode d’action questionne [4]. D’après la journaliste Mona Chollet, en se déshabillant ainsi, quelque part, « elles perpétuent un postulat très ancré dans la culture occidentale selon lequel le salut ne peut venir que d’une exposition maximale [5] ». L’occasion sans doute de se souvenir des paroles de la poètesse afro-américaine Audre Lorde, qui arguait en 1979 : « On ne démolira jamais la maison du maître avec les outils du maître. [6] »

S’il y a d’autres façons de mener collectivement cette lutte, la partie peut aussi se jouer sur le terrain de l’intime : découvrir le plaisir que peut procurer cet élément de l’anatomie féminine ; désexualiser les seins en les montrant à l’envi ; opter pour la réduction d’une poitrine gênante ou se laisser la possibilité de refuser la chirurgie « reconstructrice » après un cancer ; faire le choix d’allaiter ou non ; d’opérer une transition avec ou sans prothèses... Autant de premiers jalons posés vers une réappropriation par les femmes de leur propre corps.

Tiphaine Guéret


La Une du n°197 de CQFD, illustrée Adrien Zammit {JPEG}

- Cet article fait partie du dossier sur "Les corps dans la guerre sociale", publié dans le numéro 197 de CQFD, en kiosque du 2 avril au 6 mai 2021.

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Notes


[1Anamosa, 2020.

[2Concept théorisé par la journaliste américaine Susan Faludi qui décrypte comment la vague de combats féministes des années 1970 a été accompagnée d’un « retour de bâton » rétrograde les décennies suivantes.

[3Climats, 2018.

[4Les relents islamophobes de certaines d’entre elles ainsi que leur talent pour ne mettre en avant que des poitrines clichés questionnent encore davantage.

[5« Femen partout, féminisme nulle part », site du Monde diplomatique (12/03/2013).

[6Lire à ce sujet l’article qui lui est consacré dans la revue La Déferlante (n° 1, mars 2021).



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