Je vous écris de l ’Ehpad - Épisode 6

« Je t’aime comme un frère ! »

Sixième épisode de la chronique de Denis L., qui nous livre chaque mois un récit sensible de son quotidien d’auxiliaire de vie dans un Ehpad (établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) public.
Illustration de Gautier Ducatez

Après un mois de pluie et de froid, les beaux jours sont là. Et pourtant le jardin reste désespérément désert : personne ne prend le temps ou la peine de descendre des résident·es pour leur faire prendre l’air. Je propose à Suzanne qui, d’habitude, est toujours partante pour une petite déambulation dehors. Mais là elle ne peut pas, elle va avoir la visite de sa mère et me demande de l’aider à faire son lit. C’est en fait sa petite-fille qui doit venir.

Les règles des visites ont beau s’être assouplies tout récemment, elles doivent avoir lieu en chambre exclusivement, porte ouverte, gestes barrières, etc. Un mieux par rapport aux « parloirs » de ces derniers mois, mais pour le jardin en famille, c’est non. Allez comprendre pourquoi…

Mme Simonetti, quant à elle, accepte. Nous faisons le tour habituel, avec une pause devant la grotte artificielle où loge une Vierge en plâtre, le temps d’une courte prière pour la santé des proches et le repos des morts. Puis nous nous posons au soleil et Mme Simonetti me raconte : son veuvage à 24 ans, l’usine de câbles téléphoniques pour nourrir les petits, l’amour rencontré à 50 ans. Je lui parle un peu de moi, comme à une grand-mère, avec ce que l’on dit et ce que l’on omet. Et là, qui voyons-nous arriver ? Suzanne et sa petite-fille ! Suzanne, dont la mémoire est un filet aux mailles trop lâches ne retenant que des filaments du présent, se souvient fort bien qu’il était interdit d’aller au jardin, et rit du bon tour que sa petite-fille et elle ont joué aux autorités. Elle garde le sourire pour le restant de la journée.

À quoi sont occupées mes deux collègues aide-soignantes de l’étage cet après-midi ? À mettre en place les « Projets de vie individualisés ». Ce foutage de gueule me met en rogne. Si on demande à Suzanne quel est son projet de vie, la réponse sera certainement « rentrer chez moi ». D’autres répondront aussi «  partir  » : les fatigué·es de la vie sont légion ici. Quant à moi je suggérerais, pour commencer, de mieux respecter le rythme des résident·es et accorder à chacun·e, plusieurs fois par semaine, un moment pour papoter, écouter les souvenirs, faire la lecture ou une grille de mots fléchés, prendre une photo sur l’étagère et demander «  Qui c’est ? » Un vrai moment, pas une parcelle de temps arrachée entre la chambre 418 et la 419. Et pour toutes et tous, pas uniquement celles et ceux en compagnie desquels il est facile de passer un bon moment. Aller chercher Bernard au fond de sa dépression, converser avec Lili qui répète inlassablement les mêmes questions comme un disque rayé, parler à M. Lacaze en criant pour se faire comprendre… Tout cela demande du temps, de l’énergie et de la patience.

Et de la patience, il en faut avec certain·es. Quand elle ne va pas bien, Mme Lopez – Asun pour les intimes – se raccroche aux détails du quotidien de manière obsessionnelle. Le matin, elle sort de sa chambre avec son propre plateau et là, il faut verser un peu de chocolat dans sa tasse, pas beaucoup, compléter avec du lait, puis remplir un autre verre de lait, jusqu’au trait exactement. Si les consignes ne sont pas respectées, elle est capable de tout balancer dans l’évier et claquer sa porte à la volée. Ma collègue Carine – Carina-la-mierda comme la surnomme Asun – en a fait plusieurs fois les frais. Mais aujourd’hui ça va. Par contre elle me demande de vérifier le stock de poudre dans la machine pour être sûre qu’il y aura sa « leche1 » du midi. « Plus tard, Asun, là je suis occupé !  » je lui réponds. Mais elle revient à la charge plusieurs fois dans la matinée, elle a besoin d’être rassurée. Le midi, alors que je suis en pleine plonge, elle vient me demander de remplir sa tasse, pour le soir cette fois. Là j’explose : « Mais c’est pas possible, foutez-lui une vache sur son balcon ! J’en peux plus de sa “leche ” ! » Mes collègues sont mort·es de rire. Un peu honteux de mon emportement, je vais la voir en partant et lui souhaite une bonne après-midi ; elle me prend les mains et me dit : « Te quiero como un hermano !2 » Comment résister à cela ? Demain Asun aura sa « leche », à la seconde et au millimètre.

Denis L.

Je vous écris de l’Ehpad est une chronique qui revient tous les mois dans CQFD depuis novembre 2020. Nous les mettons progressivement en ligne. Ci-dessous les précédents épisodes :
1 : « Alors, tu vas torcher les vieux ? »
2 : « Tu commences à avoir la même mentalité que les filles »
3 : « Bonjour Claudie, vous aimez le rap ? »
4 : « Oh la barbe ! »
5 : « On dansait à en mourir »


1 En espagnol, le mot « lait » est féminin et se prononce « létché ».

2 « Je t’aime comme un frère. »

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