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Intersection des luttes

22, v’là la COP !


paru dans CQFD n°150 (janvier 2017), par Nicolas Haeringer
mis en ligne le 21/09/2019 - commentaires

Loin du foin médiatique de sa précédente édition, la 22e Conférence sur le climat (COP) s’est tenue à Marrakech du 7 au 18 novembre dans une étourdissante discrétion. 2016, année la plus chaude ? Pas assez pour passer à l’action… !

Le 9 novembre (2016), au petit matin, l’ambiance était pesante à Marrakech. Les quelque 20 000 délégué.e.s, journalistes et militant.e.s qui arpentaient le site accueillant la 22e Conférence des parties de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (COP22) peinaient à se remettre de leur courte nuit, marquée par l’élection de Donald Trump à la Maison Blanche. Chacun.e cherchait des manières de se rassurer. Les négociatrices et des négociateurs affirmaient ainsi volontiers que Trump ne pourrait rien contre la puissance des marchés, dont la main invisible, devenue verte, garantirait la transition vers un futur libéré du charbon, du gaz et du pétrole. De notre côté, nous, les militant.e.s du mouvement pour la justice climatique, nous nous en remettions à nos mains, visibles et collectives : à condition de construire des mobilisations amples et larges, nous pourrions parvenir à bloquer Trump dans son entreprise funeste.

Restait une question, à laquelle nul n’avait de réponse évidente et convaincante : à quoi les COP peuvent-elles encore servir ? quel sens y avait-il à être présent.e.s à Marrakech ? La question est loin de se limiter à Trump. La communauté internationale a en effet engagé le cycle de négociations sur le climat il y a presque un quart de siècle, avec pour objectif de réduire les émissions de CO2. Sur la même période, ces dernières ont pourtant augmenté de plus de 60 % – soit la plus forte hausse de l’histoire. La COP22 était censée être la COP de l’action : les États devaient y prendre des engagements forts, en particulier en termes de financements (pour l’adaptation et soutenir les États les plus vulnérables au changement climatique – qui sont aussi parmi les plus pauvres). Mais les États étaient venus les mains vides : aucun engagement chiffré concret à la hauteur de l’enjeu n’y a été annoncé. Trump fut, à cet égard, un parfait écran de fumée pour masquer l’apathie d’une bonne partie de la communauté internationale.

La séquence était pourtant censée être la suivante : adopter un accord, certes limité et ambigu à Paris, lors de la COP21. Puis, lors des éditions suivantes, discuter de sa mise en oeuvre concrète (c’est-à-dire recommencer à négocier, sur des points plus épineux, volontairement laissés de côté pour parvenir à l’adoption de dudit accord). L’accord de Paris a en effet volontairement été conçu comme un cadre souple – indiquant une ambition générale, mais nul mécanisme au service de cette ambition. Marrakech aurait théoriquement pu servir à cela – mais la COP22 a plutôt mis en scène une sorte de mise en retrait de la communauté internationale, qu’il s’agisse de s’en remettre à la main invisible des marchés, donc ; ou de laisser des coalitions d’États prendre des initiatives que la COP devrait en toute logique impulser collectivement. Bref : une phase de reflux semble s’amorcer – que l’élection de Trump ne fera que renforcer et accélérer.

Que reste-t-il donc comme raisons de suivre le rythme des COP – si l’on met de côté ce qu’elles représentent comme opportunités commerciales et/ou pour le développement du tourisme d’affaires ? Les délégué.e.s pouvaient donc admirer les multiples panneaux publicitaires des banques, compagnies aériennes, et autres sociétés de courtage vantant leur action pour le climat depuis les fenêtres d’un des véhicules de la flotte dite « propre » et flambant neuve déployée pendant les 15 jours de la COP par l’irrépressible Uber, qui lançait sa nouvelle application « uberGREEN » à l’occasion du sommet climat.

Ce qu’il reste, c’est sans doute les possibilités que les COP offrent malgré tout de décentrer le regard – de regarder, en l’occurrence, vers le sud de Marrakech, en direction d’Imider, où se tenait une « contre-COP » sous la bannière « 300km au Sud », où des communautés amazighes luttent contre l’extraction de minerai d’argent.

Utiliser les COP pour relocaliser le climat – autrement dit pour connecter des luttes (et des territoires en lutte) les unes et les uns avec les autres. À la suite de la sociologue féministe Giovanna di Chiro, qui invite à « ramener l’écologie à la maison », les mobilisations organisées en marge des COP peuvent nous aider à ramener le climat sur des territoires concrets, pour ensuite le ramener à la maison – là où se déploient toutes les formes entrelacées et superposées de domination et d’inégalités. Les COP pourraient ainsi contribuer à construire un mouvement qui parte des situations concrètes, et se base sur toutes celles et ceux qui sont affecté.e.s par les causes et les conséquences du réchauffement climatique.

Ainsi, en marge de la COP22, plusieurs militant.e.s du monde entier se sont rendu.e.s à Imider. Ils et elles ont pu échanger sur leurs propres luttes, et découvrir celle des communautés locales. Qui ont envoyé des messages de solidarité aux Sioux en lutte à Standing Rock, dans le Dakota du Nord contre un projet d’oléoduc censé passer sur leur territoire. Au moment où les Sioux apprenaient que le projet était gelé, on pouvait voir, sur le campement de Standing Rock, une banderole exprimant la solidarité des personnes rassemblées avec les communautés en lutte à Imider.

Renoncer aux abstractions des grandes conférences internationales, à l’approche par le haut qu’elles impliquent et à l’uberisation du monde qu’elles induisent, pour faire le choix des solidarités translocales : moins de COP, plus de ZAD, plus de Sioux en lutte dans tous les Standing Rock de la terre, plus d’Imider. Penser avec nos pieds, nos mains collectives et bien visibles, pour construire les mobilisations dont nous avons besoin, à échelle humaine : quitte à ce que ce soit 300 km au sud plutôt qu’au coeur de la COP.

Moins de COP, pour plus d’action : ce n’est pas un hasard que Trump, qui incarne aujourd’hui le mieux les menaces contre une action publique ambitieuse sur le climat, soit un milliardaire climato-sceptique, sexiste, misogyne et raciste. Le tout s’articule très bien. Il faut partir de ce « contre-ensemble » et de cette « intersectionnalité » inversée. De ce cumul de tous les privilèges, qui appelle encore plus de domination et d’exploitation. Et pour ce faire, construire un mouvement réellement intersectionnel : inventer des mobilisations qui embrassent d’un même mouvement les questions climatiques, sociales de genre, de racisme ; des mobilisations qui font le lien entre les droits des Sioux ou des Amazighs et le climat.

La COP de Marrakech s’est achevée sans surprise et sans éclat. Elle laisse donc ouverte la question de l’utilité de ces rencontres – à laquelle la COP23 promet d’offrir des réponses inédites : elle sera présidée pour la première fois par les Fidji, autrement dit par un des États les plus directement affectés par le changement climatique. Mais comme le territoire des Fidji ne permet pas d’accueillir une conférence internationale de cette ampleur, cette COP se tiendra au siège de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques. Autrement dit : à Bonn. Soit 16 000 kilomètres plus à l’ouest – et autant d’intersections à construire et à inventer.

Nicolas Haeringer


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