Dans la lune
Astro-marketing : satellisez votre quête de sens
Ah t’es scorpion ? Tu devrais prendre un cheeseburger andalouse chez McDonald’s. Pourquoi ? Parce qu’apparemment les scorpions n’ont « que des numéros 10 dans leur team ». Vous cherchez le sens de cette campagne marketing ? Ça tombe bien, nous aussi ! C’est le nouveau credo des marques : surfer sur le buzz de l’astrologie pour nous vendre leurs produits de merde et leurs services dont personne n’a besoin. Ce phénomène a un nom : l’astromarketing. Les crises successives, l’impérialisme, l’écocide mondial et le « six-seven » entraînent une perte d’espoir dans un avenir commun et poussent à un repli sur soi. Par conséquent, nous sommes de plus en plus individualistes y compris dans nos croyances et même la religion décline (ce n’est pas pour nous déplaire mais elle avait le mérite de s’inscrire dans une perspective collective). Selon une étude de l’Institut français d’opinion publique (Ifop) de 2021, 49 % des Français croient en dieu contre 55 % en 2004 et 66 % en 1947. Du coup, chacun·e fait sa popote spirituelle pour retrouver des repères. Le New Age et l’astrologie gagnent du terrain comme outil de réflexion sur soi et comme clé de lecture de nos rapports interpersonnels. Toujours selon l’Ifop, en 2022, 44 % des Français·es croyaient au fait que le signe astrologique explique des caractères des gens. Le même sondage montre que 20 % pensent que leurs relations personnelles sont influencées par les signes du zodiaque de leur entourage. La consommation devient alors une pratique distinctive de sa propre identité et les entreprises l’ont bien compris.
Aujourd’hui, les marques prennent possession de votre intimité. Pour cela, elles jouent sur une stratégie appelée « marketing expérientiel ». Si consommer un produit ou un service est, dans beaucoup de cas, un réflexe de survie quotidien, c’est aussi le reflet d’une conviction individuelle sur le modèle de société que l’on souhaite voir advenir (in colibris we trust). D’un point de vue spirituel, on « ne consomme pas les produits, mais le sens de ces produits », nous rappellent les universitaires Sandra Camus et Max Poulain1. Avec le marketing expérientiel, on ne vous vend pas seulement un produit ou un service, on vous vend une expérience qui vient toucher vos croyances. Combiné au « marketing sensoriel » (la direction artistique de la boutique, la petite musique qui va bien, l’odeur d’encens ou d’huile essentielle de vanille...), la manipulation est fatale. Cette mise en scène vous donne ainsi un sentiment de bien-être et vous rapproche de vos valeurs. Donc, quand vous mangez une boîte de sept « chocolats chakras » à 25 balles de chez Cosmic Dealer qui vous promet de « sortir l’addictif et l’artificiel de notre alimentation, et revenir à l’équilibre cosmique », vous aurez l’impression d’un alignement de vos énergies. Mais la réalité, c’est que vous vous serez fait entuber. Et ce n’est pas le microdosing de plantes dans ces chocolats qui soignera vos rhumatismes.
L’éveil spirituel étant considéré comme une « quête de soi », l’individualisation de nos valeurs qui en découle nous pousse théoriquement à avoir des comportements alignés avec celles-ci. En plus de nos valeurs, lorsqu’on achète un produit, on engage nos émotions. « En consommant, l’individu existe, se construit et élabore son image sociale ; c’est en cela que la consommation renferme un processus de production »2. Une production de soi que les marques utilisent pour vous donner l’illusion que vous êtes spécial·e et qu’être réceptif·ve à leurs campagnes marketing a du sens. Avec son « mode astrologie », Tinder vous fait matcher avec des profils aux signes compatibles avec le vôtre. « Tes infos nous aideront à déterminer ton signe lunaire, ton ascendant ou ton signe solaire », explique l’appli avant d’ajouter : « Plus tu nous donneras d’infos, plus le calcul sera précis. » Et entre vendre du rêve et vendre des données personnelles, il n’y a qu’un pas. À la rédac’ on préfère se connecter avec les énergies de l’anarchisme et de la révolution pour que l’auteur de ces lignes arrête les antidépresseurs et retrouve foi dans une perspective collective enviable parce que C’EST NOTRE PROJET !
Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.
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1 . « La spiritualité : émergence d’une tendance dans la consommation », dans Management et Avenir n°19, 2008.
Cet article a été publié dans
CQFD n°254 (juillet-août 2026)
Depuis plusieurs années, le New Age s’est infiltré partout : du yoga à la naturopathie en passant par la lithothérapie et le chamanisme. Les nouvelles croyances alternatives prennent de plus en plus de place et s’inscrivent sans aucun mal dans l’économie capitaliste qui ravage actuellement la planète et rejoint même les idéologies les plus rances. CQFD a plongé dans un vrai trou de lapin. Au fil d’un long entretien, le philosophe Raphaël Liogier décrypte ces spiritualités contemporaines. L’une de nos journalistes est allée à la rencontre des Brigandes, un clan sectaire qui prépare la guerre idéologie, puis a failli embarquer pour une autre planète aux côtés des membres d’Alliances célestes, tandis qu’une autre s’est improvisé gourou de secte dans le métavers. On n’a pas oublié de vous concocter un test de personnalité, un jeu et un horoscope, évidemment !
Hors dossier, CQFD s’est intéressé à la grande fuite des données numérique en France, à la fermeture des camping municipaux au profit du privé et la révolution des flamants roses, qui défie le pouvoir du premier ministre d’Albanie, Edi Rama.
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Paru dans CQFD n°254 (juillet-août 2026)
Dans la rubrique Le dossier
Par
Illustré par Killian Pelletier
Mis en ligne le 24.07.2026
Dans CQFD n°254 (juillet-août 2026)
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