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ZAD du Testet : Chronique d’une mort annoncée


paru dans CQFD n°126 (novembre 2014), par Camille Auvray, Célia Izoard, illustré par
mis en ligne le 08/12/2014 - commentaires

Beaucoup d’encre et de larmes ont coulé depuis la mort de Rémi Fraisse, étudiant ­botaniste, sur la ZAD du Testet. Loin d’être purement accidentel, ce décès est le résultat d’un patient acharnement politique et policier. Retour sur cette mobilisation sous tension à travers une visite pastorale de la vallée du Tescou.

« Allez vous cacher derrière avec les enfants, pour ne pas faire peur aux brebis  ! » Ce matin du 23 octobre, au lieu-dit Margot, à deux jours de marche de la forêt de Sivens, les feuilles foncées des buis laissent filtrer des rais de soleil, dans ce fond de vallée bucolique où stagne une fine brume. Rires perlés des enfants, une bonne vingtaine, dont une ribambelle de bébés. Pendant que les bergers se répartissent dans l’enclos pour la sortie du troupeau, nous nous postons en haut du chemin, « comme si c’était l’anniversaire-surprise des moutons  », chuchotent les gamins. A l’autre bout du Tarn, un jour plus tôt, un autre groupe de transhumants – une quarantaine d’habitants du coin – est parti d’une ferme, parcourant près de soixante kilomètres, trois jours de marche, jusqu’au Testet. Membre du collectif Faut pas pucer, opposé à l’identification obligatoire des brebis par des puces RFID, Stéphanie lutte pour tenter de contrarier « l’avancée du désastre », qu’il s’agisse d’obligations bureaucratiques qui renforcent l’élevage intensif comme le puçage, ou d’infrastructures détruisant les espaces naturels au profit de l’agro-industrie, comme le barrage en construction à Sivens. On part dans une joie fiévreuse, non sans appréhension  : « On redoute toujours les chiens de ville, explique un éleveur, qui prennent les brebis pour des jouets. »

Par Naïké Desquesnes. {JPEG}

Aux yeux de tous ceux qui luttent contre le barrage, ce rassemblement du 25 octobre est une ultime tentative pour arrêter les travaux. Malgré des tentatives d’obstruction aussi bien juridiques que physiques, le déboisement entamé précipitamment le 1er septembre sous les ordres de Thierry Carcenac, président du conseil général (CG), a déjà détruit 25 hectares de cette forêt, jadis désignée sur le site du CG comme une « zone humide remarquable ». « Comment le conseil général peut-il détruire cette forêt, alors qu’il nous paie pour organiser dans ce même lieu des initiations à la nature ? », remâche Antoine en remontant le sentier. Il est animateur nature dans un organisme d’éducation à l’environnement financé par le CG  : 4-5 fois par an, il amène des classes dans la maison départementale de la forêt de Sivens. « J’ai même une affiche coréalisée par le conseil général et mon asso sur la disparition des zones humides  ! Dans plusieurs organismes locaux, y compris le nôtre, on a reçu des rappels à l’ordre du conseil général en appelant à notre “obligation de loyauté” et de “discrétion”. » Contes en balades, une association de conteurs qui organise des randonnées à Sivens, a même été menacée de se voir privée de subventions.

Un pandore  : « Il va finir par y avoir un mort. »

Ce matin du 25, en descendant du hameau de St-Jérôme sous les sonnailles d’une centaine de bêtes, on aperçoit la D999 à proximité de laquelle, tout début septembre, quatre jeunes se sont ensevelis sur la route jusqu’au cou pour empêcher le passage des abatteuses forestières. Le « jour des enterrés » a marqué les esprits  : en fin d’après-midi, 15 minutes après le départ des médias, les gardes mobiles gazent tout le monde et piétinent les jeunes pour faire passer les engins, envoyant une fille sans connaissance à l’hôpital – elle s’en sortira avec une simple foulure. Depuis le début des travaux, tout est mis en œuvre pour faire décamper les zadistes. Fin septembre, la Maison des druides, petit bâtiment en pierres appartenant au conseil général, est mise à sac plusieurs fois par les gendarmes, les affaires personnelles des habitants – clés, papiers d’identité, duvets, réserves de nourriture – sont entassées dehors et ­incendiées, les jerricans d’eau percés. La Métairie neuve, principale habitation en dur des occupants, également propriété du conseil général, est régulièrement assiégée par des tirs de lacrymogènes. Isabelle a failli perdre la main après l’explosion d’une grenade devant sa caravane, que les gendarmes savaient pourtant occupée. Sans oublier la violence des travaux de déboisement eux-mêmes, où les occupants perchés sur les arbres sont mis en joue des heures durant par des Flash-balls, tandis que d’énormes engins s’activent à quelques mètres, faisant ballotter les cimes. Retour à ce samedi 25 octobre. Vers 13 heures, sous un soleil radieux, nous nous engageons avec nos cent moutons sur la route du lieu-dit Barat, franchissons plusieurs vestiges de barricades, pneus, ferrailles, branches calcinées, autant de tentatives pour retarder les travaux. Pittoresque aménagement routier qui, assure M. Lacoste, éleveur dont nous dépassons la ferme, est régulièrement utilisé par l’auto-école du coin pour exercer les élèves aux manœuvres. « Les premières chicanes ont été installées sur la route pour sécuriser la ZAD après l’épisode des cagoulés : en novembre 2013, une dizaine d’hommes cagoulés ont investi La Métairie neuve à 5 h du matin, mis tout le monde dehors et arrosé la maison d’un répulsif violent pour la rendre inhabitable. » Première attaque des « pro-barrage », suivie d’un pic d’agressions à la mi-septembre, après que des écervelés de la ZAD ont tenté de « libérer » les dindons d’un élevage voisin. A cette période, Camille, un des piliers de l’occupation, a composé le 17 pour dénoncer les gros bras qui menaçaient les opposants sur les routes voisines sous les yeux conciliants des forces de l’ordre  : « J’ai dit “les gendarmes cautionnent les actions d’une milice organisée", et le 17 m’a répondu “C’est normal. Parce que vous allez beaucoup trop loin, ça fait un an que vous nous faites chier. Et il va finir par y avoir un mort”. »

Longeant La Métairie neuve, toutes banderoles déployées, nous entrons enfin sur le site. Au milieu de la forêt, sur une immense prairie de plusieurs hectares bordant la rivière du Tescou, sont installés des dizaines de tentes, un chapiteau de cirque, une cantine à prix libre, des ateliers pour enfants, deux libraires ambulants et même une nursery. Qu’on dénombre 1 000 personnes, comme l’annonce Le Monde, ou 7 000, chiffrage du Tarn libre et des organisateurs, une chose est sûre  : il n’y a jamais eu autant de monde sur les rives du Tescou. Les brebis partent paître derrière la tribune. Depuis ce champ, on se trouve face à une tranchée surmontée d’une digue en terre et longue de 300 mètres. Derrière, il n’y a rien.

Un préfet  : « Il ne devait pas y avoir de police ce week-end ».

Rien – ou plutôt, la catastrophe. Il y a quelques semaines encore, en partant de cette prairie, il fallait faire une randonnée d’une bonne heure pour aller voir les arbres coupés. De jour en jour, la catastrophe a avancé et, aujourd’hui, elle est là, juste au bord de la très vaste prairie où un millier d’opposants au barrage viennent pique-niquer en famille tous les dimanches. De l’autre côté de la digue, à perte de vue, un désert de copeaux, d’écorces et de débris de bâches plastiques. Au centre, un pin, haut de 15 mètres, incroyablement gracile au milieu de cette immensité lunaire, est hissé depuis le sol avec des cordes, « hommage à ceux qui ont défendu la forêt du haut des arbres », dit un zadiste. Quelqu’un joue quelques notes de Tumba dans un saxo. Une dame déclare à des journalistes de France 3 que « la politique, c’est nous, ce n’est pas l’État – c’est à nous de prendre les décisions qui nous concernent », séquence qui risque de sauter au montage.

Sous le chapiteau, Valentin, 16 ans, raconte l’occupation du lycée Victor-Hugo, à Gaillac, quelques semaines plus tôt  : « C’était un blocus solidaire, 800 élèves faisaient le sit-in. Les gardes mobiles nous ont arraché nos banderoles, poussés et encerclés. Ensuite l’Administration a convoqué certains parents d’élèves pour leur dire de “tenir leurs enfants”. » Puis c’est Rémi, agriculteur du cru de 73 ans, qui prend la parole  : « Ici ce sont 40 ha de bonne terre d’alluvions qui vont disparaître… On n’a pas attendu le conseil général pour stocker de l’eau l’été dans ce qu’on appelle ici des “lavognes” ; on pourrait se débrouiller sans ces petits bureaucrates, organiser une gestion collective du Tescou… » Pendant les confrontations de ces dernières semaines, ajoute-t-il, l’éternelle justification des gardes mobiles  : «  On ne fait qu’obéir aux ordres  », lui a rappelé le leitmotiv de ses supérieurs en Algérie  : « Chercher à comprendre, c’est commencer à désobéir. »

Stéphanie intervient à la tribune  : elle tient à emmener les brebis sur la zone dévastée. Un bon millier de personnes suivent. Étrange scène. L’hélicoptère de police survole le troupeau de moutons qui traverse ce désert sous un soleil devenu tout à coup écrasant. On passe devant un mur de baffles d’où sort du gros son électro et dont le préposé, à la vue des brebis, baisse le volume. Lentement se dessinent au loin, à travers la poussière, des grilles métalliques entourant six camions de gardes mobiles qui gardent une cabine de chantier carbonisée ; elle est posée au milieu d’une vaste étendue marron dont la surface a été « décapée » en prévision de l’immersion par l’eau du barrage. La cabine a été incendiée la veille, apprend-on, d’où la présence de la police qui – foi de préfet – ne devait pas être sur la zone ce week-end. Les éleveurs ne s’attardent pas. En repartant vers le site du rassemblement, le troupeau blanc croise un autre troupeau, noir celui-ci, tout en cagoules et en boucliers, et laisse derrière lui les ingrédients d’une confrontation explosive.

Par Naïké Desquesnes. {JPEG}

Épilogue. Une semaine après la mort de Rémi Fraisse, tué d’une grenade par les gardes-mobiles, plusieurs milliers de personnes sont venues replanter et construire la zone dévastée. Sur la zone décapée par les engins, où est tombé le jeune manifestant, un château fort de planches et de palettes est en construction, avec un authentique pont-levis et des douves. En remplacement des arbres qui servaient de postes d’observation aux occupants, des tentes ont été perchées au sommet de deux fortins de bois hauts d’une dizaine de mètres et surmontés de plates-formes. Un peu plus loin dans la pinède, les éleveurs ont construit une « cabane du berger » en planches « qui pourra servir de repli en cas d’expulsion ». A quelques pas de là, un groupe creuse un puits. Ailleurs, les fossoyeurs creusent une tombe.



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