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Victor-Hugo rejoue les Misérables


paru dans CQFD n°128 (janvier 2015), par Christophe Goby
mis en ligne le 19/02/2015 - commentaires

Le ministère de l’éducation a trouvé que les Zones d’éducation prioritaires dataient. Elles ont trente ans. On allait donc les rebaptiser REP comme les régiments étrangers parachutistes. Ici où là, certains établissements, pourtant remplis de Gavroches boursiers et de Cosettes en haillons, passeraient à la trappe suite à la réforme. Le lycée Victor-Hugo à Marseille, entre fac et gare St-Charles, risque de pâtir de cette déclassification alors qu’il reçoit, d’après Franck, professeur de mathématiques, tous les collèges qui eux restent en REP. Le lycée est à la frontière d’un des arrondissements les plus pauvres de France. « On va sortir de la ZEP alors que tous les collèges sont en REP. C’est pas anodin ce nouveau nom, réseau ça fait virtuel. » Pourtant les sauvageons en herbe, ça grouille dans le bahut. «  Ce sont les meilleurs élèves des collèges qui arrivent. Quatre ou cinq par classe, les autres vont tous en lycée pro. On a de 70 à 80 % de boursiers ici  : c’est pour ça qu’on met le paquet sur le nombre d’élèves par classe.  » Pas toujours facile même avec des ressources humaines et financières supplémentaires.

«  Des moyens pour la ZEP, ça sert à avoir plus de postes, pour gérer les absences et éviter le décrochage des plus fragiles », explique Gabrielle, pionne à Victor-Hugo. « Et en même temps, on en vient presque à être contents quand il y a des absents, tous les collègues sont épuisés, l’ambiance est dure », renchérit Franck. Le risque sans le label ZEP, c’est un recours massif aux exclusions donc une mise à l’écart des élèves les plus en difficulté. Des labels les plus farfelus sont découverts par les vaillants limiers du ministère  : les établissements « éclairs » sont morts faute de jus, les projets « ambition réussite » viennent se fracasser sur la misère de Marseille et le lycée a même connu son « excellence »  ! Quand les pouvoirs publics sont en plein désarroi, ils distribuent de symboliques breloques. Las, les labels passent, la ZEP reste.

Plus de mille élèves grouillent dans le ventre du poète. Loin d’être résignés à leur sort, ils sont descendus en manifestation à l’inspection académique en criant  : « ZEP, Zéro pèze. » Ainsi, il vient une heure où protester ne suffit plus, après la philosophie il faut l’action. Le lycée ayant une tradition de lutte, une assemblée générale a décidé, le lundi 15 décembre, de dormir dans le gymnase. « En termes de symbole et de médiatisation, ça parle aux gens. ça motive les autres », raconte Gabrielle. A Clichy-la-Garenne, franchissant un pas supplémentaire, ils ont séquestré le principal.

A l’heure où blanchit la campagne, après une nuit d’occupation, les dormeurs ont offert un petit déjeuner aux élèves et enseignants venus au lycée. Gabrielle dresse un bilan à mi-parcours  : « J’évite qu’ils se fassent écraser. Ils ont la parole, eux qui ne l’ont jamais, ça les rend hystériques et joyeux. Ils chantent, “Qu’est-ce qu’on veut ? La ZEP  !”, en sautant dans tous les sens. »

Najat Vallaud Belkacem a repoussé d’un an l’application de sa réforme aux lycées, après avoir décidé de maintenir les primes aux enseignants durant trois ans. « Qu’un ministre socialiste puisse répondre ainsi par le petit bout de la lorgnette en espérant nous endormir avec de l’argent, quand on demande une vraie politique d’éducation prioritaire… il devrait se prendre un coup de râteau », s’emporte Franck même s’il sait que le gouvernement n’est pas plus socialiste que DSK n’est chaste.

Le 7 janvier 2015, le comité de lutte compte se rendre devant l’inspection académique de Marseille pour y jouer la classe, une comédie de la misère en milieu ZEP.



2 commentaire(s)
  • Le 21 février 2015 à 13h34, par Collectif des personnels et élèves du lycée Victor Hugo en colère. -

    LA FACE CACHEE DE LA VISITE MINISTERIELLE

    Le lycée Victor Hugo est un lycée du centre ville de Marseille classé ZEP, situé dans le 3ème arrondissement, au milieu de quartiers parmi les plus pauvres de France. Nous y accueillons des élèves de 10 collèges tous classés en REP+. Il y a 85 % de boursiers. 5 % seulement de nos bacheliers décrochent un diplôme dans les trois années qui suivent leur bac. Nous travaillons dans des conditions difficiles. Les personnels et élèves du lycée sont toujours en lutte depuis le mois de décembre pour revendiquer une vraie politique de l’éducation prioritaire alors que des menaces pèsent sur le maintien des lycées dans ce dispositif.

    Ce mardi 10 février alors que le chef du gouvernement et la ministre de l’éducation étaient en déplacement au lycée tout a été fait pour ne pas voir cela.

    Avant et pendant la visite des ministres, le lycée a été littéralement confisqué aux personnels et aux élèves. Tout le déroulé de la visite a été organisé d’en haut, sans nous prévenir, sans nous demander notre avis, ni nous laisser une quelconque place :

    - Plusieurs jours avant cette visite, de nombreux « men in black » sont venus inspecter notre lycée pour garantir la sécurité des ministres, investissant les locaux dans le mépris le plus total des élèves et personnels présents (intervention bruyante dans une salle de travail, aucun bonjour, etc).
    - Le parking intérieur devant être libéré, aucune solution alternative n’a été proposée aux agents.
    - Le CDI a été réquisitionné et fermé aux élèves pendant deux jours. Des tableaux d’art ont été décrochés et remplacés par la charte de la laïcité. Les expositions d’élèves ont été remplacées par des drapeaux.
    - Le jour même, les élèves ont été empêchés de circuler librement devant et à l’intérieur du lycée. Certains n’ont pas pu aller en cours. Avant l’ouverture d’une autre porte d’accès, des élèves ont même été obligés de rester en salle de permanence pendant la visite.

    Cette visite aurait pu être l’occasion pour les ministres de prendre conscience de la réalité du terrain avec ses difficultés et ses réussites, or :

    - La délégation syndicale avait demandée une audience avec les ministres afin d’exposer nos besoins et difficultés. Cependant, c’est seulement hors du lycée, à l’Inspection Académique, et par un membre du cabinet de la ministre et le DASEN du 13 que nous avons été reçus.
    - Pour l’arrivée des ministres, l’administration a dispensé des élèves de devoir surveillé pour leur apprendre la marseillaise en quatrième vitesse (même pas en reggae). Ceux-ci après leur chant, ont attendu les ministres à la cafétéria du lycée (fermée pour la journée) pour un temps d’échange autour d’une collation. La délégation n’est pas venue les rencontrer.
    - Une entrevue avec les ministres a eu lieu au sein du lycée avec des élèves sélectionnés en fonction de leur parcours. Elèves auxquels on a demandé de rédiger un discours insistant sur les aspects positifs de leur établissement.
    - Cette discussion a porté sur les dispositifs « bacheliers méritants », les projets « cordées de la réussite », les « prépas pour bacs technologiques et professionnels » : des dispositifs gouvernementaux et des projets qui concernent une trentaine de lycéens non représentatifs du millier d’élèves que nous accueillons.

    Toute forme d’expression des personnels et des élèves ne cadrant pas avec l’image positive souhaitée pour cette visite a été empêchée, à l’intérieur comme à l’extérieur du lycée, à grand renfort de forces de police :

    - Nos affiches réclamant des moyens pour la ZEP, collées sur les vitres de la salle des profs ont mis en fureur l’administration, qui a exigé qu’on les enlève en menaçant d’annuler la visite. Celles collées à l’extérieur de l’établissement ont été, à peine posées, systématiquement enlevées.
    - Pendant toute la visite, des policiers ont été stationnés en salle des professeurs pour empêcher tout affichage ou manifestation quelconque de la part des personnels.
    - Les forces de sécurité ont même empêché d’ouvrir les fenêtres de la salle des profs « par mesure de sécurité », alors que celles d’autres étages sont restées ouvertes toute la matinée. Une enseignante, qui a tout de même ouvert une fenêtre, a été menacée de garde à vue par un policier.
    - Des bus ont été volontairement arrêtés devant le parvis de la gare pour empêcher que les banderoles et le rassemblement de personnels d’autres établissements demandant des moyens pour l’éducation prioritaire ne soit visible depuis l’entrée du lycée. Les forces de police ont contenu ce rassemblement, lui interdisant d’approcher le lycée.
    - Devant le lycée, des personnes portant un t-shirt « Justice pour la Palestine », ont été violemment mises à terre et placées dans une voiture de police, le temps du passage des ministres.
    - Deux enseignants, commençant à déployer une banderole, ont été pris en main et bousculés par les services de sécurité, puis mis à l’écart de l’établissement.
    - Un élève de BTS élu au CA et président du FSE, non convié à l’entretien avec les ministres, a interpellé le premier ministre pour lui demander des moyens pour les ZEP. Il a été rappelé à l’ordre par le proviseur.

    Par contre diverses personnalités politiques de la ville comme de la région n’ont eu aucun problème pour s’exprimer et aborder nos dirigeants.

    Nous avons assisté, pendant toute cette matinée, à une véritable mascarade, orchestrée, à mi chemin entre la Star Ac’ et la Méthode Coué : un déni de réalité et un mépris des élèves et des personnels qui vivent le lycée au quotidien.

    Cette visite avait pour objectif de faire passer un message. Notre lycée y était un prétexte télégénique où certains personnels et élèves ont été mis en scène pour représenter une réalité tronquée, celle de la réussite d’une minorité d’élèves alors que nous réclamons des moyens réels bénéficiant à tou-te-s. Au lieu de chercher des solutions pour lutter contre le taux d’échec de fou de nos élèves dans le supérieur, on a eu droit à la promotion d’un dispositif (bacheliers méritants) qui a touché seulement 224 élèves sur tout le territoire français lors de sa première application l’an dernier.

    Nous affirmons que c’est dès le primaire que des aides pérennes sont nécessaires pour donner à l’ensemble des élèves issus des quartiers défavorisés une véritable égalité des chances.

    Il faut aussi mettre fin à toute hypocrisie. Des agents au chef d’établissement, nous sommes tous concernés par l’entêtement que met notre gouvernement à ne pas voir la réalité des établissements en ZEP et il faut arrêter de nous plier aux exigences protocolaires et politiques d’un gouvernement qui reste sourd aux cris d’alarme de nombre d’entre nous.

    Si c’est ainsi que se passent les visites ministérielles, c’est-à-dire par la fabrication de toutes pièces d’une image factice correspondant aux mots d’ordre du moment, en cachant les contradictions et les difficultés, que peuvent connaître ceux qui nous gouvernent de la réalité des quartiers populaires et des écoles ?

    Nous nous tenons à votre disposition pour répondre à vos questions concernant les faits exposés dans ce courrier et les raisons de notre lutte pour une véritable politique de l’éducation prioritaire depuis un certain nombre d’années.

    Répondre à ce message

  • Le 21 février 2015 à 13h35, par Collectif des personnels et élèves du lycée Victor Hugo en colère. -

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Par Christophe Goby


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