CQFD

Les sans-pouvoirs contre la techno-dictature

Va te faire foutre, ma puce !


paru dans CQFD n°76 (mars 2010), rubrique , par Gilles Lucas, Raúl Guillén
mis en ligne le 13/05/2010 - commentaires

« Les 3 millions d’euros qu’a coûté la campagne de la Commission nationale du débat public [CNDP] sur les nanotechnologies ont assuré une belle publicité à la critique des nano, et plus généralement de la technologie. C’est ce qu’on pourrait appeler un hold-up ! », se gausse Pièces et Main-d’oeuvre (PMO), collectif d’anonymes qui s’oppose depuis une dizaine d’années à la « tyrannie technologique ». Dix-sept réunions publiques avaient été programmées par le gouvernement, entre le 15 octobre et le 23 février à travers la France, afin de simuler une « discussion citoyenne » destinée à entériner des décisions déjà prises par les pouvoirs technocratiques, industriels et politiques. Neuf auront été purement et simplement annulées sous les lazzis d’opposants dénonçant une opération « d’acceptabilité » et une manipulation d’opinion. En s’attaquant aux nanotechnologies –dont l’objectif est de créer des machines d’une taille inférieure à celle d’une cellule–, aux RFID –ces puces sans contacts permettant traçabilité et fichage–, et à toute la gamme des technologies productrices d’un monde sans humains, les opposants anti-techno ont élaboré une critique qui commence à être entendue par un grand nombre de personnes, dans le même temps où elle suscite inquiétude, sinon effroi, dans les milieux techno-scientistes. Dans une ruelle sombre d’une ville innommable, CQFD a croisé quelques-uns de ces guérilleros de l’enquête-critique. Entretien.

CQFD : D’un côté promesses de progrès, de sécurité, de bien-être, et de l’autre surveillance totale, formatage des esprits, fichage, poisons, tentation de soumettre la vie à des données statistiques… Nouvelles ou pas, au singulier ou au pluriel, ces technologies sentent la sale entourloupe.

PMO : Comme la guerre, la technologie est la continuation de la politique par d’autres moyens. Elle est la politique du pouvoir qui, avec un discours purement technique et rationnel, se présente ostensiblement comme dépolitisée. On ne peut donc la confier qu’à des ingénieurs, à des spécialistes des causes et des effets qui, en fonction de tous les paramètres et facteurs disponibles, fourniront la seule meilleure solution du point de vue technique. Pourquoi donc te demander ton avis ? Et pourquoi en discuter ? Tout au plus le pouvoir peut-il dire avec condescendance qu’il faut éduquer le public dès la maternelle et l’école primaire, et tout au long de la vie – puisque « l’avancée des connaissances » allant si vite, il faut sans cesse « recycler » les gens et expliquer pourquoi on a choisi cette solution, pourquoi c’est la meilleure et pourquoi on ne pouvait pas faire autrement. L’argument des techniciens, c’est que le manque d’éducation, de formation – de « transfert de culture », comme ils disent – alimente des peurs basées sur l’ignorance… La technologie est une incarnation particulière de la rationalité en laquelle, paradoxalement, il faut croire. Elle est devenue un élément de foi, au point que la critiquer relève du véritable sacrilège. Son discours est censé provoquer l’adhésion de tous en se présentant sous l’apparence du bon sens.

Nous disons que les choix technologiques sont des choix politiques. On peut dire de notre société qu’elle est capitaliste, étatique, de classes,marchande, spectaculaire… Tout cela est vrai. Mais quand on l’a dit, on n’a pas dit grand chose, parce qu’on omet le fait que cette société étatique, marchande, spectaculaire a une histoire. La phase actuelle de cette histoire, celle où nous sommes, est celle des hautes technologies, des technopôles, bien différente du capitalisme agraire, négociant ou industriel. La technologie est le fait majeur qui caractérise notre société. C’est le front principal de la guerre entre le pouvoir et les sans-pouvoir, celui qui commande les autres fronts. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de luttes sociales et d’autres conflits. Mais ça signifie que chaque fois qu’il se passe quelque chose sur le front de la technologie, cela entraîne en cascade une modification des rapports de force entre le pouvoir et les sans-pouvoir sur tous les autres fronts.

Vous avez des exemples ?

La Conquista européenne du monde, à partir de ce qu’on a appelé les grandes découvertes au XVe siècle, résulte de l’impact de la technologie européenne sur l’Afrique, l’Asie et les Amériques. Elle a permis aux Européens d’envahir le reste du monde. Ce qui est vrai des rapports entre sociétés est aussi vrai des rapports internes aux sociétés entre les classes. Contrairement à ce que pensaient Tocqueville ou Marx, la technologie ne nivelle pas les conditions entre les classes et les individus,mais accroît les inégalités. Depuis la fin de l’Empire romain jusqu’en février 1848 en France – date de la dernière insurrection victorieuse– des révoltes populaires, comme, entre autres, les Bagaudes, les mouvements communaux, les révoltes de paysans, etc., tenaient en échec les pouvoirs pendant des années, voire des générations, et faisaient jeu égal avec leurs forces armées. À l’époque, entre des bandes armées de faux et de haches et les armées équipées de hallebardes, de pertuisanes et d’épées, il n’y avait pas d’énormes différences. La discipline des forces de pouvoir n’était pas suffisante pour l’emporter sur la rage d’un important soulèvement populaire. Samuel Colt, l’inventeur du revolver, disait en 1835 : « Dieu a fait des hommes grands et d’autres petits, je les ai rendus égaux. » C’est faux. Nous ne sommes pas égaux devant la technologie et devant les moyens d’y accéder.

Plutôt que la technologie, n’est-ce pas la science qui est le coeur même de cette rationalité dominante ?

« La » science, aujourd’hui, je ne sais pas ce que c’est. Depuis la fin de la guerre et le projet Manhattan, on est sous le régime de la technoscience. Technique et science sont imbriquées. Qui possède la technologie possède le pouvoir au niveau mondial et dans la société. L’État a besoin d’un outil technoscientifique suffisamment fort pour maintenir sa suprématie. Les avancées de la science doivent se concrétiser dans la technologie car « il faut des débouchés », comme ils disent. Les programmes de recherches sont donc définis en fonction des débouchés espérés. Il n’y a pas de science pure. À la fin de la seconde guerre mondiale, le président Truman avait commandé un rapport à un scientifique, Vannevar Bush. Sa conclusion : la science est le lieu stratégique de la puissance ; il convient donc que les États-Unis se dotent d’un office de pilotage de la science (la National science foundation) qui, abondamment financé, va choisir les domaines où le pays doit investir pour maintenir sa supériorité stratégique.

Y a-t-il des ripostes des sans-pouvoir ?

Le pouvoir, dans sa présentation de la technologie comme neutre et fatale – « on n’arrête pas le progrès » – a réussi : les sans-pouvoir ont assimilé ce discours. Résistance ? Malgré le boulet des environnementalistes qui ne considèrent les dommages que du point de vue de la santé, on a vu des ripostes lors des luttes anti-nucléaire ou sur les OGM quand les sans-pouvoir ont critiqué la dépossession par ces technologies. Mais au quotidien et dans l’invasion technologique permanente, ni les sans-pouvoir ni la militance, « citoyenniste » ou « radicaliste », ne s’emparent de cette critique. C’est pour cela qu’on existe. Quant à faire de la politique, notre parti pris a été de se concentrer sur le point aveugle de la critique, sur l’angle mort.

Des guérillas contre l’invasion généralisée de la technologie, vous en voyez en Europe et dans le monde ?

Il y a évidemment le mouvement de faucheurs volontaires. En Inde, le mouvement anti-OGM prend de l’ampleur, parce qu’il y va de la vie des gens. Là-bas, les OGM provoquent des milliers de suicides chez les paysans. Mais, on voit peu de guérillas, beaucoup de souffrance, de malheur et de désespoir. On voit comment les sans-pouvoir intériorisent et retournent contre eux-mêmes la violence qui leur est faite, comment ils vivent dans l’automutilation et le suicide. Il y a peu de riposte et moins encore d’offensive.

L’intérêt grandissant porté aux médecines dites alternatives, douces ou parallèles ne manifeste-t-il pas une grande défiance à l’égard des conceptions dominantes de la médecine ?

À propos de la médecine, il est frappant que là encore, ce ne soit pas du domaine du politique, mais des ripostes individuelles. Un refuge, une désertion. Sans mouvement, ni revendication. Bien sûr, le refus de la vaccination contre la grippe A a été remarquable. Les gens ont dit : attendez, on reprend un peu possession de ce qu’on nous enlève avec l’industrie médicale. La résistance au vaccin n’a pas été un refus sur des questions sanitaires, mais un refus politique. À un moment donné, nous PMO avons reçu des messages de gens visiblement peu politisés. Ils nous demandaient des renseignements que nous n’avions pas, ou nous faisaient suivre des rumeurs (infondées) de puçage de la population via la vaccination H1N1. On aurait pu surfer là-dessus, rassembler des foules. Fort heureusement, les foules se sont très bien débrouillées sans nous. Elles ont saboté cette campagne de vaccination. Il y avait sûrement le souvenir de l’hépatite B, et aussi l’agrégation de tous ces petits refus de gens qui depuis des années ne supportent plus cette médecine, et la technologisation de nos vies. S’ajoute aussi un rejet de la marchandisation de la santé. Et comme le vaccin n’était pas obligatoire, comme ils avaient le choix, ils ont dit non. Avec une jouissance maligne liée au fait que les stocks resteraient sur les bras du gouvernement. Ce qui est remarquable, c’est qu’aucune explication ou pédagogie n’a été suffisante pour vendre le vaccin. On peut y voir l’expression collective de ces refus individuels au quotidien, de tout ce qui est vécu comme des agressions contre lesquelles les gens ne savent pas quoi faire.

On entend dire que dans les milieux universitaires et scientifiques, il y a un grand nombre de désertions.

Les tâches des chercheurs sont segmentées et taylorisées en vue d’une production de masse. Leurs travaux ont un intérêt scientifique très relatif. Ils sont prolétarisés. Seuls les chefs de projet ont un point de vue d’ensemble. Il y a une très grande dévalorisation du métier de chercheur, qu’ils arrivent à dissimuler au public mais qu’ils n’arrivent plus à se dissimuler à euxmêmes.

Le fiasco de la CNDP vous semble-t-il un signe des temps ? Il y a des gens qui bossent des années sur des questions critiques et qui ne rencontrent aucun écho.

C’est en partie le fruit de huit ans de travail. Bien sûr, on peut faire huit ans de travail idiot. En travaillant sur la technologie et les technosciences, on a mené une guerre d’idées. Les idées sont décisives : elles ont des ailes et des conséquences. Une idée qui s’empare de tous les cerveaux se transforme en force matérielle et politique. Elle modifie le rapport de forces. Nous devons être des producteurs d’idées grâce à l’enquête critique et à partir de là où nous sommes. Plus précisément : quand on intervient, la première chose requise est de définir et connaître son territoire d’intervention jusqu’à en devenir le spécialiste mondial. C’est le premier impératif énoncé par un stratège américain de la guerre contre-insurrectionnelle… Faire des enquêtes, connaître son ennemi, établir des liens entre les faits, c’est ce que nous avons tenté. On s’est attaqué à l’apparence chaotique de ce monde en démontrant qu’on peut le comprendre et se ressaisir de l’ordre caché.

Est-ce que vous avez rencontré un public par la force de vos arguments ? Vous avez semé sur un terrain fertile ?

On a contribué,mais peut-être est-ce trop tôt pour le dire, à un début de cristallisation de contestations qui étaient intimes, éparses, intériorisées.

Chez les technocrates, PMO est un sujet de préoccupation et d’inquiétude, non ?

La campagne de la CNDP a été clairement une riposte à notre critique des nano parce que celles-ci représentent un énorme enjeu stratégique pour le pouvoir techno-industriel. Aussi important que l’informatique dans les années 60 ou l’atome dans les années 50. On voit même les milieux technocratiques organiser des réunions et des séminaires pour étudier la contestation et élaborer des ripostes.

Le bouquin que vous venez de sortir se termine par « No surrender » [1]. Vous pensez gagner ?

Ce qu’on fait, on ne le fait pas pour gagner, mais parce qu’il faut le faire.

Voir aussi « Genèse du techno-pouvoir : le projet Manhattan » et « L’hyperviseur du contrôle total ».


Notes


[1À la recherche du nouvel ennemi, Pièces et Main-d’œuvre, L’Échappée, octobre 2009.



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Par Gilles Lucas


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