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Du côté de chez les rustiques

Uranium ou dessert ?


paru dans CQFD n°96 (janvier 2012), rubrique , par Jean-Claude Leyraud, illustré par
mis en ligne le 02/03/2012 - commentaires

On a trouvé des traces de ce précieux et néanmoins délétère minerai dans un coin du Vaucluse où sa présence, du moins à l’état naturel, devrait être exclue. Au plus grand dam des exploitants agricoles et des autorités municipales du cru qui en appellent à une intervention de l’État. Qui répond que c’est vraiment la faute à pas de chance ! Récit.

En 2009, Julie, jeune chevrière, BTS en poche, s’installe avec son troupeau sur la commune de Pernes-les-Fontaines, dans le Vaucluse. En février 2010, elle obtient un permis de construire pour une unité de transformation fromagère et investit plus de 150 000 euros.

Sa ferme étant à l’écart du réseau de distribution d’eau, un forage avec pompe, filtre à sable et filtre à UV, lui coûte 20 000 euros de plus. La voilà enfin tranquille ? Pas du tout ! Les services de l’État, désormais très chatouilleux lorsqu’il s’agit de risque sanitaire dans le secteur de l’agroalimentaire, exigent une étude hydrogéologique et une analyse poussée de l’eau du forage. Et c’est la catastrophe ! L’analyse révèle une teneur en uranium de trente-deux microgrammes par litre alors que la norme maximale en France est de quinze. Quand bien même cet uranium ne se retrouverait pas dans le lait ni le fromage, elle doit arrêter la commercialisation de sa production. Le 14 mars 2011, un courrier de l’Agence régionale pour la santé, (ARS, ex-DDAS) a la bonté de lui indiquer que l’origine de cet uranium « semble être naturelle ». Le maire de Pernes, imaginant déjà « les Fontaines » affublées de commentaires désobligeants, et étant accessoirement soucieux de maintenir une exploitation agricole en activité, décide de faire livrer à Julie des citernes d’eau. Il demande aussi qu’on étudie au plus vite la possibilité d’une extension du réseau. Du coup, la Direction départementale de la protection de la population (DDPP, ex services vétérinaires) accorde une autorisation par Samsonde vente directe. « Mais cela ne peut durer, dit Julie. Je n’ai pas de solution à long terme. Nous avons fait le nécessaire pour être en règle et un an et demi après l’installation, on nous annonce qu’on ne peut plus utiliser le forage et qu’il faut se raccorder au réseau ! Comment trouver les 50 000 euros qu’on me demande ? »

C’est alors que la Confédération paysanne du Vaucluse s’empare de l’affaire : « Puisque les services de l’État ont laissé la chevrière s’engager dans des investissements, et que la pollution dont elle est victime ne relève en aucun cas de sa responsabilité, nous estimons que les pouvoirs publics ont le devoir de financer l’adduction d’eau du réseau. » Défense syndicale ou pas, on peut faire remarquer qu’à première vue, rien ne laissait prévoir la présence d’uranium naturel ici. Si, par contre, l’origine était humaine, alors on pourrait débattre de la responsabilité morale des autorités. Sans parler des rumeurs sur l’existence dans le voisinage d’une décharge suspecte bourrée de déchets militaires. Mais ce ne sont que des rumeurs ! Alors, naturelle ou artificielle ? Naturelle, dans une région qui n’est pas granitique ? Hé bien oui, on peut retrouver ce minerai dans tout type de sol – en faible concentration, bien sûr –, y compris dans les sédiments non consolidés, comme ici.

La déclaration de Stéphanie Garcia, ingénieur responsable de la cellule eau potable de l’ARS n’est pas vraiment convaincante : « Cette présence serait naturelle. Il n’y a pas d’industrie nucléaire dans le secteur ni de décharge qui pourraient l’expliquer. Le forage a été creusé à cinquante mètres de profondeur et, à ce niveau, on trouve des sédiments riches en uranium », ce qu’elle semble la seule à savoir. Il n’y a pas de source connue de pollution ? L’origine est donc naturelle… Drôle de raisonnement ! D’autant qu’on dispose d’une véritable approche scientifique, soufflée par la Criirad [1], simple à mener pour un ingénieur : les isotopes U238 et U235 de l’uranium dans le milieu naturel se manifestant en pourcentages constants, il suffit de vérifier que le rapport des activités observées dans les analyses est bien de vingt-deux pour déterminer à coup sûr une origine naturelle – on vous épargne les détails. Et c’est bien le cas ! À moins qu’il n’y ait bidouillage des résultats d’analyse, mais n’ayons pas mauvais esprit !

Sur sa lancée, cet ingénieur de l’ARS a déclaré dernièrement à un élu du conseil général : « Le maire de Pernes ne m’a signalé aucune autre habitation dans la zone concernée qui aurait un forage. » Elle semble ignorer que, dans un courrier du 9 août 2011 adressé par le maire au président du Syndicat Rhône Ventoux, est écrit que la zone en question « présente des pollutions des puits et des forages ». S’il y a d’autres personnes concernées par cette eau impropre à la consommation, une question de santé publique se pose, et le raccordement au réseau est des plus urgent.

Si l’existence de cet uranium est un fait indubitable, l’on n’aboutit pas pour autant à une quelconque vérité. Cette dernière est le résultat d’un processus de la connaissance qui ne peut aboutir que s’il est porté par toute la société. Ce qui n’est pas le cas ici.


Notes


[1Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité.



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Par Jean-Claude Leyraud


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