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Turquie : Erdoğan réprime à tout-va

Syndicalistes dans la tourmente


paru dans CQFD n°156 (juillet-août 2017), par Loez, illustré par
mis en ligne le 13/11/2019 - commentaires

Suite au coup d’État manqué du 15 juillet 2016, des purges ont touché tous les secteurs de la société turque. L’État tente de bâillonner les opposants, dont les syndicats qui ne suivent pas sa ligne – leurs membres sont licenciés en masse. Sans salaire, ces derniers peuvent heureusement s’appuyer sur la solidarité syndicale.

Photo Loez {JPEG}

En Turquie, le mouvement syndical est divisé. D’un côté, les syndicats nationaux, directement inféodés au régime turc, ou au moins complices par leur silence. De l’autre, les confédérations syndicales de gauche, comme KESK (fonction publique) et DISK (privé). Celles-ci soutiennent les revendications des Kurdes et se sont opposées au référendum d’avril par lequel Erdogan a renforcé son hyper-présidence.

Lors des purges qui ont suivi le coup d’État avorté de juillet 2016, près de 130 000 fonctionnaires ont été licenciés. Parmi eux, 3 130 membres de KESK (dont 1 600 enseignants adhérents du syndicat Egitim-Sen). La plupart ont été mis à pied au prétexte d’avoir participé aux grèves et manifestations de soutien à la population kurde pendant la « guerre des villes » [1]. Chez DISK, environ 1 300 syndiqués ont aussi perdu leur emploi. Les régions kurdes, où la syndicalisation est importante, ont été particulièrement touchées par cette répression. Pour premières victimes : les enseignants et les travailleurs des mairies sous l’étiquette de la coalition de gauche HDP, qui défend l’autonomie régionale. Dans la seule ville de Diyarbakir, 132 enseignants syndicalistes ont ainsi perdu leur travail.

Solidarité et grève de la faim

Mais face à cette répression, les organisations syndicales ne restent pas inactives. Elles fournissent notamment une aide financière à leurs membres mis à pied. Chez Egitim-Sen, chaque adhérent doit ainsi verser une cotisation mensuelle de solidarité d’au moins 30 livres turques (environ 8 €). Cet effort collectif permet à la caisse du syndicat de verser une compensation aux personnes licenciées – à l’origine, celle-ci était de 2 000 livres par mois, mais elle est descendue à 1 700 livres puis 1 200 livres à cause de l’ampleur des licenciements [2]. Elle va sans doute encore baisser.

Et pas moyen d’en appeler à la justice. Les cours d’appel sont engorgées (de nombreux juges ont aussi été licenciés). Résultat : les demandes de réintégration restent en suspens sine die. Une commission spéciale a bien été mise en place par le gouvernement pour accélérer l’examen des 130 000 cas de licenciement, mais elle n’a débuté ses travaux qu’en mai, au lieu de janvier. Elle prend depuis tout son temps pour statuer. Et aucun autre recours, y compris devant la Cour européenne des droits de l’Homme, n’est possible avant que cette commission n’ait rendu son verdict. Autant dire que le processus peut encore durer des années…

Pas de quoi décourager les syndiqués, pourtant. Au contraire, même : ils ont décidé de se battre. À l’image de Nuriye Gülmen et Semih Özakça, à Ankara, qui ont débuté en mars une grève de la faim pour réclamer leur réintégration. La réponse de l’État a été brutale : les rassemblements de soutien ont été attaqués, les participants gazés et arrêtés. Le 23 mai, au 75e jour de leur grève de la faim, le procureur a demandé la condamnation des deux grévistes à vingt ans de prison pour une prétendue appartenance à une organisation terroriste. À cette heure, ils sont toujours embastillés – chaque jour qui passe augmente le risque d’une issue fatale.

Papeterie en coopérative

D’autres syndiqués licenciés choisissent de construire des alternatives. À DiyarbakIr, une trentaine d’enseignants victimes des purges ont ainsi ouvert ensemble une librairie-papeterie, « Emek kirtasiye ». L’enseigne vend des fournitures de papeterie, des manuels scolaires, des livres en turc et en kurde, et propose un service de photocopies. « Nous avons d’abord appelé toutes les personnes licenciées à se réunir pour réfléchir à des projets, explique Sadrettin, l’un des salariés. Puis nous avons créé plusieurs groupes de travail ; la librairie-papeterie est le premier à aboutir, son ouverture a eu lieu le 13 mai. Nos ressources étant limitées, nous avons utilisé nos contacts pour trouver des fournisseurs sympathisants acceptant de livrer à crédit. » Et Sadrettin d’ajouter en riant : « Une grosse partie de ce que nous vendons aujourd’hui n’a pas encore été payée. »

L’équipe compte sur ses contacts dans le monde de l’éducation pour écouler ses produits. Des débuts encourageants confortent sa motivation. « Nous ne sommes pas des vendeurs, c’est très nouveau pour nous. Nous en sommes encore à essayer de comprendre comment fonctionne le capitalisme », plaisante Sadrettin. Avant d’enchaîner, beaucoup plus sérieusement : « Nous devons garder nos valeurs. C’est indispensable pour accepter de travailler sans savoir combien nous allons gagner. » Là aussi, l’argent est nerf de la guerre. Chaque participant s’est ainsi engagé à investir 5 000 livres turques dans la coopérative. Et des groupes ont été constitués pour déterminer l’échelle de rémunération de chaque membre selon ses besoins. Cinq personnes seulement sont devenues employées à temps plein ; les autres participent sur leur temps libre.

Résister a l’intimidation

Tout le fonctionnement de la structure repose sur le collectif. Afin d’éviter les conflits, il a été clairement posé que la participation au projet devait se faire sur des bases éthiques, et pas simplement pour la recherche d’une source de revenus. Les principales orientations sont discutées lors d’une réunion trimestrielle. Et si un responsable est mandaté dans chacun des secteurs d’activité de l’enseigne, les décisions sont prises collégialement. Enfin, les participants se sont donné pour objectif d’investir les bénéfices dans quatre autres projets : une école privée, un service de restauration, une société de nettoyage et une entreprise de construction. « Quitte à devenir capitalistes, nous ferons de l’immobilier, mais éthique », ironise Sadrettin.

« L’État a échoué dans sa politique d’intimidation », constate de son côté Hatice, co-dirigeante d’Egitim-Sen à DiyarbakIr. Sur les 9 500 membres de cette province, seuls 1 000 ont quitté le syndicat par peur de la répression. Les autres restent fidèles au poste. Mais ils ont, par contre, impérativement besoin de soutien. Financier [3], pour que les organisations syndicales puissent continuer à leur verser une compensation. Et politique : il importe de faire connaître leur situation, de dénoncer les partenariats universitaires avec des universités turques ayant participé à la répression, et d’interpeller la communauté internationale pour qu’elle fasse pression sur la Turquie. Au boulot !

Loez

Photo Loez {JPEG}

Le site Kedistan.net appelle à se mobiliser pour le soutien international en faveur de Nuriye Gülmen et Semih Özakça, en grève de la faim depuis mars et emprisonnés depuis le 22 mai : c’est ici.


Notes


[1De l’été à décembre 2015, l’État turc a mené de meurtrières opérations dans les principales villes du Kurdistan, transformées en véritables zones de guerre.

[2Le salaire moyen d’un enseignant oscille en général entre 2 700 et 3 600 livres turques (soit de 687 à 916 €).

[3Le syndicat Solidaires a lancé une campagne de soutien : Solidaires.org.



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