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Migrants

« S’ils partent, ils reviendront ! »


paru dans CQFD n°119 (février 2014), par Sébastien Navarro, illustré par
mis en ligne le 25/03/2014 - commentaires

Les chiffres de 2013 sont tombés : 27 000 étrangers ont été expulsés du pays tandis que 46 000 ont été régularisés. Si la droite hurle à tous les laxismes, la gauche affiche la fermeté de sa gestion migratoire. Sur le terrain, les associations témoignent d’une guerre de basse intensité envers les migrants.

Quand on entre dans la salle des Libertés de la mairie de Perpignan (Pyrénées-Orientales), on est frappés par les paquets cadeaux entassés sur une table. Noël a beau être passé depuis un mois, le comité de soutien a tenu à marquer le coup vis-à-vis des enfants. Des grappes d’enfants courent dans les allées et piaillent à tue-tête. La salle est pleine. Sur l’estrade, Anne-Marie du Réseau éducation sans frontières (RESF) récapitule : «  Je vous rappelle que le parrainage n’implique ni un quelconque soutien financier, ni une aide dans la constitution des dossiers de demande de régularisation. Il s’agit avant tout d’accompagner les familles dans certaines démarches administratives et aussi de leur fournir un soutien psychologique.  » Puis, à l’attention des familles et individus sans papiers, elle brandit la carte de parrainage : « Attention, ceci n’est pas une carte de séjour, que ce soit bien clair. Ce ne sont pas les papiers !  » Afin que le message passe dans toutes les têtes, quelqu’un traduit en arabe, un autre en arménien. On demande un traducteur pour les familles mongoles. Personne. Tant pis. À l’appel de leur nom, les sans-papiers et leurs parrains/marraines se présentent devant les deux maires de villages environnants qui ont accepté de jouer le jeu du « parrainage républicain ». Chaque fois, les applaudissements crépitent. Pantomime ! railleront les moqueurs. Réappropriation de cette politique tant confisquée par les élites ! argumenteront les soutiens aux migrants.

« L’idée du parrainage, au départ, c’est d’élargir le collectif, que le comité de soutien sorte de l’isolement par l’implication de personnes acceptant de devenir parrains et marraines de sans-papiers. L’autre objectif visé est qu’on parle davantage de cette lutte dans les médias », confie Nicole, inaltérable figure militante de la Cimade. Il est vrai que la question des émigrés en situation irrégulière n’est jamais soulevée dans la presse qu’à travers le chiffre des reconduites à la frontière ou à l’occasion de surenchères racistes de tel ou tel candidat désireux de se faire mousser sur la crête d’une xénophobie savamment entretenue. Pourtant, en quelques années, c’est toute la sociologie des migrants débarquant sur le territoire français qui a été bouleversée. Dans les années 1990, les clandestins raflés par la police de l’air et des frontières dans le département des Pyrénées-Orientales étaient surtout d’origine maghrébine. « Aujourd’hui ce sont des familles entières qui arrivent des pays de l’Est, du Caucase, de Mongolie », constate Nicole. Révolutions arabes, conflits armés, crise économique, désastres écologiques : ce sont de nouveaux pans de populations qui se jettent régulièrement sur les routes clandestines du monde, balisées par des réseaux de passeurs.

« Ceux qu’on appelle sans-papiers sont une catégorie administrative qui recouvre des réalités très diverses. Très souvent, on ne voit que les gens qui viennent d’arriver, ceux que les gestionnaires des politiques migratoires appellent les “primo-arrivants”, explique Violaine du Gisti [1]. Or, des sans-papiers qui sont là depuis dix ou vingt ans, on en rencontre tous. On peut se retrouver clandestin après avoir eu des papiers pendant dix ans. Par exemple, après une rupture de vie commune, tout d’un coup on explique à monsieur ou madame que, comme les liens familiaux qui donnaient accès à la carte de séjour temporaire de “vie privée et familiale” sont interrompus, le renouvellement du titre de séjour n’est plus possible. On a vu il y a quelques mois un courrier de la préfecture disant : “Chère madame, suite au décès de votre époux, vous serez convoquée pour rendre votre carte de séjour.” Manière très spéciale pour la préfecture d’adresser ses condoléances ! »

Créé en 2003, suite à la fermeture du camp de Sangatte (Pas-de-Calais), le Collectif de soutien des exilés du 10e arrondissement de Paris effectue depuis onze ans des maraudes, virées nocturnes au cours desquelles ils aident les migrants dans leurs démarches administratives et surveillent le traitement de leur situation. Cofondateur du collectif, Jean-Pierre résume : « On s’occupe des exilés qui ont fui des pays en crise lourde comme les Afghans, Irakiens, Iraniens… Sachant qu’il y a des gens qui ne profitent pas de nos services parce qu’ils sont super clandestins : les Érythréens, Éthiopiens et Somaliens qui fuient tous les contacts associatifs car ils ne font pas la différence avec les pouvoirs publics. Il faut savoir que le monde associatif est divisé entre des opérateurs à la botte de l’État, des paraservices publics, et des associations indépendantes. » À la faveur de ces restrictions budgétaires dont on nous rebat les oreilles à longueur d’antenne, l’État n’en finit plus d’externaliser une partie de ses prérogatives. L’accueil et la gestion des demandeurs d’asile n’échappent pas à cette logique. « Ces associations, qui ont passé des conventions avec l’État, finissent par fonctionner dans une logique d’entreprise, elles recrutent et comme elles ne veulent pas perdre leurs ressources, elles sont prises dans un engrenage de servilité. Car c’est la servilité ou rien. » Dans le collimateur : l’association France Terre d’Asile, en charge de l’accueil des réfugiés, largement subventionnée par les pouvoirs publics et récemment dénoncée dans le cadre du traitement de cas de mineurs étrangers. Président du conseil général de Paris dont dépend l’octroi de l’aide sociale à l’enfance, « Bertrand Delanoë est un des chefs de file de la maltraitance des mineurs isolés, accuse Jean-Pierre. C’est le roi de la contestation de leur minorité au moyen des examens osseux, ce qui lui permet d’éliminer une très grande quantité de jeunes ainsi livrés à eux-mêmes, avec la sous-traitance docile de France Terre d’Asile qui pratique une véritable élimination de cas de mineurs étrangers [2]. Delanoë triche avec la protection des mineurs étrangers isolés. Son discours est de dire qu’ils sont étrangers avant d’être mineurs et migrants avant d’être mineurs ; leur sort relèverait donc de la compétence de l’État et non du conseil général. Il fait donc une discrimination entre les enfants étrangers et français. » Le 20 décembre 2013, le collectif MIE [3] dénonçait ainsi l’expulsion d’un foyer de six mineurs étrangers, car « présumés majeurs », en plein hiver.

Par Rémy Cattelain. {JPEG}

C’est peu dire que l’arrivée aux manettes du pouvoir socialiste n’a rien changé au sort de ces précaires parmi les précaires. Plusieurs fois, le très droitier Manuel Valls a dû se défendre des accusations de laxisme quant aux expulsions d’étrangers en baisse en 2013 par rapport à 2012. « Le gouvernement socialiste organise en réalité un véritable appel d’air à l’immigration clandestine », persiflait récemment François Fillon dans les colonnes du Parisien [4]. La difficile recension des clandestins, du fait même de leur invisibilité juridique, permet tous les délires politiques alors que les collectifs d’aide sur le terrain assistent à une dégradation toujours plus alarmante de la condition des migrants. «  Les instructions de dossiers sont très longues, la délivrance de cartes de séjour relève du miracle et les pratiques illégales sont nombreuses, résume Violaine. De plus, il faut avoir présent à l’esprit que la précarisation du titre de séjour entraîne une précarisation de tous les droits sociaux. Tout s’arrête si tu n’as pas le renouvellement de ton récépissé : RSA, allocs… Parfois tu dois même rembourser un trop-perçu. »

Dans les préfectures, malgré la circulaire Valls du 28 novembre 2012 censée harmoniser les pratiques, c’est la véritable roulette russe. Certains préfets sont connus pour régulariser des familles plutôt que des travailleurs, d’autres sont connus pour leur fermeté tandis que d’autres encore font montre d’un plus grand humanisme. Nicole : « À Perpignan, que ce soit la droite ou la gauche au pouvoir, on a un préfet qui ne sort pas du cadre de la loi du Ceseda [5]. Cela dit, je continue à penser que ça vaut encore la peine de faire des collectifs en France pour demander des papiers pour tous ceux qui sont sur le territoire français. Parce que de toute manière ils ne partiront pas. Et s’ils partent, ils reviendront. »

Illustré par Rémy Cattelain.


Notes


[1Groupe d’information et de soutien des travailleurs immigrés.

[2Cerise sur le gâteau, son directeur général fait actuellement l’objet d’une enquête préliminaire pour suspicion de détournement d’argent public.

[3Collectif pour la défense des droits des mineurs isolés étrangers, créé en 2012. Sur l’expulsion des mineurs, voir par ici.

[4Édition du 31/01/2014.

[5Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.



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