CQFD

Slang

Rimer dans sa tête


paru dans CQFD n°145 (juillet-août 2016), rubrique , par Lucie Gerber, illustré par
mis en ligne le 21/07/2018 - commentaires

Dans l’Angleterre des XVIIIe et XIXe siècles, les dictionnaires d’argot fleurissent sur les étals des librairies. Le parler de la rue y est couché sur papier, rendu accessible à ceux qui, par profession, charité ou extravagance, fréquentent les basses classes. Si les chasseurs d’argot ont d’abord collecté les langues secrètes des truands, leurs recherches s’étendent peu à peu aux divers langages des couches populaires.

À l’époque victorienne, quelque trente mille marchands ambulants parcourent chaque jour les rues de Londres en vantant à gorge déployée la qualité de leurs fruits et légumes. Le commerce de rue a ses petits secrets. Entre eux, les marchands parlent le back-slang, un argot dont eux seuls ont la maîtrise. Son principe est, à la manière du verlan, de prononcer les mots à l’envers, mais en renversant l’ordre des phonèmes plutôt que celui des syllabes : « COOL THE ESCLOPE » (Look at the police) s’avertissent entre eux les marchands ambulants lorsqu’un bobby se profile à l’horizon.

Plus poétique : le rhyming slang, l’argot qui rime. Au milieu du XIXe siècle, dans les quartiers les plus déshérités du centre de Londres, des expressions imagées entrelardent les conversations ordinaires. La règle de base de cet argot est simple : on remplace un mot par une expression avec laquelle il rime. Pour prendre un exemple victorien, un Londonien, au lendemain d’une grosse cuite, pouvait dire : « I was so Elephant’s trunk, I could hardly walk. » Décodage : ELEPHANT’S TRUNK (trompe d’éléphant) rime avec DRUNK (ivre) ; notre Londonien était tellement ivre, qu’il pouvait à peine marcher.

Jusque-là rien d’impénétrable pour une oreille non-initiée, mais les choses se corsent, car les poètes de la rue riment dans leur tête. Ils omettent habituellement le dernier mot de l’expression ; la rime est implicite. Par exemple, le gamin de Londres descend les pommes quatre à quatre, parce que STAIRS (escalier) devient APPLES, d’APPLES and PEARS (pommes et poires). Autre grand classique, l’expression d’argot qui rime avec HEAD (tête) est LOAF OF BREAD (miche de pain). Mais on se contente généralement d’utiliser le premier mot : « Use your loaf ! » (Sers-toi de ta miche !).

Les lexicographes d’hier et d’aujourd’hui ont beaucoup spéculé sur les origines de cet argot poétique qui transforme les yeux en pudding et les poneys en macaronis : jargon de voleurs, cryptolecte développé par les crieurs de rue dans l’intention de dérouter la police ; joute verbale entre les terrassiers londoniens et irlandais qui creusaient côte à côte les fondations de la première révolution industrielle. Quelles qu’aient été ses origines et sa fonction première, l’argot rimé a la peau dure. Il atteint un pic de popularité au début du XXe siècle, et devient partie intégrante du parler cockney, le dialecte des classes populaires des quartiers de l’est de Londres. L’argot rimé circule avec la colonisation et les guerres : on le retrouve très tôt en Australie et aux États-Unis.

Aujourd’hui, ce joyeux langage suscite encore l’envie de créer de nouvelles rimes, mais il n’est plus vraiment pratiqué. Il appartient au folklore de Londres, ses rimes sont choyées, embaumées et vendues aux touristes dans les impérissables dictionnaires d’argot. Une devinette pour finir : Que veulent dire deux Londoniens, allant au pub, qui s’exclament « Let’s have a cup of Britney’s » ?

Par Plonk & Replonk. {JPEG}

Réponse :

«  Let’s have a cup of beers  ?  ». Britney devient SPEARS qui devient Beers. Cheers !



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Par Lucie Gerber


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