CQFD

PROGRÈS DE L’EMPRISE NUMÉRIQUE

Pris dans la toile des technologies numériques


paru dans CQFD n°108 (février 2013), rubrique , par Sébastien Navarro, illustré par
mis en ligne le 25/03/2013 - commentaires

CONTRE LA DICTATURE DE L’IMMATERIEL

Illimité ! Le numérique nous fait brutalement entrer dans l’ère de l’illimité. Le monde résumé à un surf en 3D sur google.map et un présent qui bégaie au rythme des clics de souris. Sommés de nous adapter, nous nous adaptons. Quand les sirènes du techno-business nous chantent « émancipation », des voix, forcément clandestines, nous soufflent « aliénation ». Auteur de L’Emprise numérique aux éditions L’Échappée, Cédric Biagini a entrepris de décoloniser notre imaginaire.

CQFD : En 2007, tu participais déjà à un bouquin qui posait les bases d’une critique de la société numérique [1]. Qu’est-ce qui a fait que cinq ans après tu ressentes le besoin de retravailler sur le sujet ?

Cédric Biagini : Ces dernières années ont vu une accélération des innovations technologiques. Tout d’abord avec le smartphone qui s’est développé avec un taux de pénétration dans la société très important. Évolution fondamentale, puisque désormais les gens restent connectés partout. C’est-à-dire qu’il n’y a plus de temps mort, mais un resserrement de l’emprise du numérique. Autre innovation de taille : l’arrivée des tablettes tactiles – dont de nombreux modèles pour enfants – et du e-book ou livre numérique. Même si en France, l’essor de ce dernier n’est pas celui escompté par les industriels, tout le secteur de l’édition s’en trouve bouleversé. Ensuite, on a vu le numérique entrer de plus en plus à l’école et l’administration se dématérialiser. Et puis surtout, il y a eu le développement des réseaux sociaux et de Twitter depuis la fin des années 2000. 25 millions de gens sont aujourd’hui adhérents à Facebook en France.

par Rémi

Tu parles de la difficulté de construire un discours critique des nouvelles technologies sans passer pour un « technophobe réac ». Dans ton livre, tu écris : « Soit les technologies sont neutres, et il n’y a aucune raison de prétendre que la télévision aliène tandis qu’Internet émancipe, soit les technologies portent en elles-mêmes un imaginaire et créent de nouveaux agencements, et l’on peut alors en faire la critique. »

La neutralité de la technologie est un des piliers de l’idéologie du progrès : une technologie serait porteuse de progrès social ou bien destructrice, selon l’usage que l’on en fait. C’est vraiment l’argument le plus répandu. Un philosophe nous a sorti, lors d’un débat, qu’avec une même corde de piano on peut jouer de la musique ou étrangler quelqu’un. Sauf que ces mêmes partisans de la neutralité de la technique sont souvent les premiers à opposer nouvelles et anciennes technologies. La télé serait par essence autoritaire, verticale et aliénante, alors que les nouvelles technologies seraient libératrices, horizontales et favoriseraient la démocratie. Du coup, on se retrouve face à un hiatus : soit on estime que la technologie est neutre – ce qui invalide toute hiérarchie entre ancienne et nouvelle technologie ; soit on pense que les technologies sont en elles-mêmes porteuses de valeurs et d’un modèle de société que l’on peut alors critiquer. J’ai voulu travailler ce paradoxe. Pour ma part, je pense que la technologie n’est pas neutre et que les technologies numériques participent d’une accélération de la marchandisation de nos vies et de la pénétration du capitalisme au plus profond de notre intimité, avec une détérioration de notre imaginaire et de notre capacité à penser.

Concernant le livre numérique, tu expliques qu’on n’a pas là simplement affaire à un changement de support, que la lecture sur support numérique est une lecture dégradée par rapport à celle sur format papier. Tu ne trouves pas génial de pouvoir se balader avec 3 000 bouquins dans sa poche ?

Avec le numérique, il y a une vraie fascination pour la puissance et l’illimité quand bien même cette puissance ne nous est pas utile. Or la culture ne naît pas d’une accumulation. Il ne s’agit pas d’avoir accès à des milliers de livres, mais de les lire vraiment. À partir du moment où le texte est numérisé, on peut y ajouter des liens, du son, des images et de la vidéo. On entre dans l’hypermédia. On déconstruit le texte et le lecteur ne lit plus du tout de la même manière. Textualité et matérialité sont liées. Les nouvelles pratiques de lecture qui se développent sur écran ne sont pas des modes de lecture approfondie mais sont liées à une forme d’hyperactivité qui fait qu’on papillonne, que l’on scrute mais qu’on ne lit plus vraiment. Le numérique détruit nos capacités à nous concentrer. Dès 1967, Marshall McLuhan [2], dans son livre Pour comprendre les médias, utilisait cette fameuse formule « le médium est le message », qui est on ne peut plus juste aujourd’hui. C’est-à-dire qu’indépendamment même du contenu, c’est la manière dont on accède à lui qui devient déterminante. Or celle qui se développe aujourd’hui favorise le zapping, la lecture superficielle, l’absence de mémorisation, un état d’excitation permanent qui correspond à un nouveau type d’humain perpétuellement insatisfait, versatile, ouvert à tout et en même temps atomisé, incapable d’avoir une véritable intériorité.

À propos de l’école, tu compares l’intrusion des Tice [3] à une sorte de cheval de Troie permettant de « plier l’enseignement à la norme sociale du capitalisme ».

L’école d’aujourd’hui est loin d’être idéale, mais ce n’est pas pour autant qu’il faut défendre toutes les orientations qui visent à sa destruction. Je pense en effet que ça peut être encore bien pire ! Ce bien pire c’est de faire basculer complètement l’école dans la logique économique. Aujourd’hui, la pénétration des Tice est un excellent moyen de faire entrer le capitalisme à l’intérieur des écoles. Par la vente de matériel « pédagogique » hightech tout d’abord, un gros gâteau sur lequel les industriels lorgnent depuis longtemps, mais aussi par un conditionnement des élèves quant à l’utilisation des nouvelles technologies, dans l’objectif d’en faire des bons citoyens numériques. L’école aura pour mission principale de faire rentrer les élèves dans une logique de compétence dont la principale est celle de s’adapter à un environnement technologique et économique qui évolue constamment, fondement de la croissance et du capitalisme immatériel. En 2010, le rapport Fourgous sur l’école parlait de complémentarité entre mode présentiel (quand professeur et élèves sont réunis dans une même salle) et enseignement à distance. La logique numérique porte en elle les possibilités d’une accélération de ce processus puisque les élèves pourront apprendre chez eux. Le professeur va se prolétariser. Il va être réduit à jouer l’interface entre la machine et l’élève. Former des gens à une matière spécifique comme le français ou les mathématiques n’aura plus vraiment de sens, puisque le contenu passera par les réseaux numériques. Certains documents officiels ont d’ailleurs remplacé le terme de professeur par celui « d’ingénieur pédagogique » et celui d’élève par « apprenant ».

Ne penses-tu pas cependant qu’il puisse y avoir un usage subversif des nouvelles technologies. Ne peut-on pas détourner ces outils ?

Je n’y crois pas. Même si c’est un discours qu’on peut comprendre. Depuis les débuts de l’Internet, les hackers et une mouvance « libertoïde » soutiennent que l’on va pouvoir se passer des médias traditionnels – le fameux « deviens toi-même le média » – et court-circuiter les structures hiérarchiques. Depuis vingt ans, le discours de l’Internet a été construit à partir de ces mouvements émancipateurs, même si aujourd’hui, beaucoup de ces pionniers ne se font plus d’illusion. Il y a quelque temps, vous avez interviewé Paul Jorion [4], qui est totalement là-dedans, dans une sorte de techno-messianisme, de théorie de la libération grâce à la technologie. Ces gens pensent que la technologie est neutre et qu’il y a moyen d’en faire un usage très subversif. Moi je pense que ces technologies fabriquent une société qui détruit tout ce qui peut permettre une vie décente. À mesure qu’elles se développent, on voit le monde plonger dans le libéralisme avec une détérioration de nos conditions de vie. Ne pas faire le lien entre les deux relève soit d’une malhonnêteté intellectuelle soit d’une grande naïveté.

Dans certaines manifs, on a pu dire aux badauds accoudés à leurs fenêtres : « Jetez vos télés par la fenêtre et descendez avec nous dans la rue ! » À ton avis, si on remplace « télés » par « ordinateurs », est-ce qu’un tel slogan fait sens ?

J’aimerais bien qu’on le dise, parce que ça serait une vraie rupture avec le discours dominant. Sauf qu’aujourd’hui, on aurait plutôt tendance à dire : « Vite, prenez des photos partout et mettez-les sur votre ordinateur ! » Ou même : « N’allez plus dans la rue, mais faites circuler l’information au maximum, c’est le plus important, il faut que les gens sachent. » On ne changera pas une société avec des actions menées par cinq personnes dans un coin, même si elles sont spectaculaires et circulent sur tous les réseaux sociaux du monde.


Notes


[2Marshall McLuhan (1911-1981), philosophe et théoricien de la communication.

[3Tice : Technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement.

[4Cf. « Le capitalisme est à l’agonie », CQFD n°91 (juillet-août 2011).



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